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Tabous Menstruels: Une Perspective Anthropologique à travers l'Œuvre de Françoise Héritier

Introduction

Le sujet des menstruations est souvent entouré de tabous et de non-dits dans de nombreuses cultures à travers le monde. Ces tabous peuvent entraîner des discriminations, un manque d'accès aux protections périodiques et des risques sanitaires pour les femmes. Cet article explore les tabous menstruels à travers le prisme de l'anthropologie, en s'appuyant notamment sur les travaux de Françoise Héritier, anthropologue reconnue pour ses études sur la valence différentielle des sexes et les systèmes de parenté. Nous examinerons comment les menstruations sont perçues dans différentes sociétés, les origines de ces tabous et leurs conséquences sur la vie des femmes.

Les Menstruations : Un Sujet Tabou ?

Le collectif 8 mars à Angoulême a organisé des rencontres pour « changer les règles », sources de tabous, de légendes, d’interdits et de discriminations. Élise Thiébaut, journaliste féministe et auteure de « Ceci est mon sang » et coauteure des « Règles… quelle aventure ! », souligne que ne pas parler de quelque chose de si important dans nos vies, signe de bonne santé, c’est faire honte aux femmes et participe à leur oppression.

La construction sociale des tabous menstruels

Cécile Charlap, sociologue, explique que la notion de ménopause n'est pas universelle et qu'elle est historiquement et socialement construite. Les recherches anthropologiques, notamment celles de Françoise Héritier et Michèle Cros, montrent que la ménopause ne prend pas la même signification selon les sociétés, les cultures et les époques. De même, les tabous liés aux menstruations varient considérablement d'une société à l'autre.

Dans certaines sociétés traditionnelles, comme chez les Baruyas en Nouvelle-Guinée ou les Beti au Cameroun, les femmes qui n'ont plus de règles ont un statut social plus valorisé que les femmes menstruées. Du fait des tabous liés aux menstruations, les femmes ménopausées sont soumises à moins d'interdits et ont davantage de libertés et d'autorité. Elles peuvent même accéder à des fonctions de pouvoir réservées aux hommes.

En revanche, dans d'autres sociétés, les femmes ménopausées sont associées à des représentations de dangerosité, notamment lorsqu'elles continuent à avoir des rapports sexuels. Par exemple, dans les sociétés musulmanes traditionnelles, leur sexualité est considérée comme un péché.

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Dans certaines cultures, il n'existe même pas de terme spécifique pour désigner la ménopause, l'arrêt des règles étant considéré comme une partie intégrante du processus de vieillissement.

Origines patriarcales et religieuses des tabous

Élise Thiébaut souligne que le tabou des règles est surtout celui de nos sociétés patriarcales relayées par les religions monothéistes. Elle note qu'il y a quelque chose d'ironique et de cruel, car le signe de notre pouvoir se retourne contre nous. Françoise Héritier expliquait que l'une des controverses entre les sexes repose sur le fait que les femmes aient du sang qui s'écoule sans pouvoir l'en empêcher.

Dans de nombreuses cultures, les femmes qui ont leurs règles sont considérées comme impures, dangereuses ou porteuses de malheur. On pensait qu'elles pouvaient faire tourner le vin, ternir les miroirs ou arrêter les tempêtes. Ces superstitions ont nourri des préjugés sur la toxicité du sang menstruel, même s'il y avait aussi la certitude qu'il avait des pouvoirs extraordinaires.

L'appropriation masculine de la fécondité féminine

Françoise Héritier a pointé à plusieurs reprises, dans Masculin/Féminin, une appropriation et un contrôle masculins de la fécondité féminine. Elle rappelle qu'engendrer n'est pas un synonyme d'enfanter, puisque seule la femme peut mettre au monde un enfant engendré par deux géniteurs de sexes différents. Les fluides féminins font tout particulièrement l’objet d’une telle appropriation masculine de leur pouvoir naturel : par exemple, les Samo du Burkina Faso croient que le sperme se transmue en sang menstruel ou en lait maternel. Il y aurait en ce sens une origine masculine à toutes les règles, culturelles ou naturelles, y compris donc les menstruations (féminines).

Les Conséquences des Tabous Menstruels

Les tabous menstruels ont des conséquences néfastes sur la vie des femmes dans de nombreux domaines :

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Manque d'accès aux protections périodiques

Le tabou des règles peut entraîner un manque d'accès aux protections périodiques, ce qui peut avoir des conséquences désastreuses sur la santé, l'éducation et la dignité des femmes. Au Kenya, par exemple, certaines personnes utilisent des torchons, du papier journal ou des morceaux de matelas comme protections. Au Ghana, les filles manquent en moyenne plus de 5 journées d'école par mois en raison de l'accès restreint aux protections périodiques. Cette précarité menstruelle existe également en France et aux États-Unis, notamment chez les personnes sans domicile fixe.

Exclusion et honte

Dans certaines cultures, les règles sont un motif d'exclusion et de honte à cause de certaines croyances. Au Japon, on ne devrait pas pouvoir accéder à la profession de cheffe sushi quand on a ses règles car ces dernières causeraient un dérèglement gustatif. En Inde, les personnes menstruées ne doivent pas cuisiner au risque de contaminer la nourriture. En Afghanistan, la croyance persiste que se doucher pendant ses règles peut rendre stérile.

Impact sur la santé

Les tabous menstruels peuvent également avoir un impact sur la santé des femmes. Le manque d'information et la stigmatisation peuvent les empêcher de consulter un médecin en cas de problèmes menstruels, tels que des douleurs intenses, des saignements abondants ou des infections.

Déconstruire les Tabous : Un Enjeu Sociétal

De plus en plus de voix s'élèvent pour dénoncer les tabous menstruels et promouvoir une meilleure compréhension des menstruations. Des initiatives sont mises en place pour sensibiliser le public, éduquer les jeunes filles et améliorer l'accès aux protections périodiques.

Le rôle des "taboo techs"

De nouvelles start-up, surnommées "taboo techs", se donnent pour mission de proposer des solutions à des problèmes dits "tabous", tels que la ménopause, la santé sexuelle ou les troubles intestinaux. Elles cherchent à "détabouiser" ces sujets en les mettant en lumière et en créant des communautés solidaires autour de solutions.

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Jane Douat, CTO d'Omena, une application française pour accompagner les femmes qui traversent la ménopause, explique que c'est un sujet auquel on ne pense pas, sujet gênant, sujet censuré sinon sujet tabou.

L'importance de l'éducation et de la transparence

Il est essentiel d'éduquer les jeunes filles et les jeunes garçons sur les menstruations afin de briser les tabous et de promouvoir une vision positive et respectueuse du corps des femmes. Il est également important d'exiger plus de transparence de la part des fabricants de tampons et de protections périodiques, notamment sur leur composition.

Vers une "révolution sanglante et pacifique"

Élise Thiébaut appelle à une "révolution sanglante et pacifique" pour changer les mentalités et améliorer la vie des femmes. Elle suggère la création d'une fondation destinée à financer la recherche sur l'endométriose ou les cellules souches, abondée par les marques et les particuliers.

La Pensée de Françoise Héritier : Une Clé de Lecture

L'œuvre de Françoise Héritier offre un cadre théorique précieux pour comprendre les origines et les mécanismes des tabous menstruels. Son concept de valence différentielle des sexes met en lumière la hiérarchisation des sexes dans de nombreuses sociétés, où le masculin est valorisé au détriment du féminin. Les menstruations, en tant que marqueur biologique de la féminité, sont souvent associées à des représentations négatives et à des interdits.

La valence différentielle des sexes

Françoise Héritier a mis en évidence l'existence d'une valence différentielle des sexes, un invariant culturel qui se manifeste dans toutes les sociétés. Selon cette théorie, les sociétés établissent une hiérarchie entre les sexes, attribuant une valeur supérieure au masculin et une valeur inférieure au féminin. Cette hiérarchisation se traduit par des inégalités dans les droits, les responsabilités et les opportunités offertes aux hommes et aux femmes.

Héritier explique que la différence sexuée est une constante non manipulable ou fragmentable : cette structure élémentaire du vivant est un butoir qu’il faut penser, sans pouvoir ni le contourner, ni le décomposer pour l’expliquer.

La construction de la différence hiérarchique

Héritier démontre l’existence de cet invariant culturel à partir de l’étude des représentations symboliques ou imaginaires qui attestent la « construction de la différence hiérarchique ». Elle analyse les représentations idéologiques de la fécondité et de la stérilité, ainsi que celles des fluides (sperme et sang). Elle donne corps aux images culturelles des rôles sociaux attribués respectivement au masculin et au féminin de façon à rendre plastiques la figuration archaïque de la masculinité, la construction discursive du genre, l’appropriation masculine de la fécondité et la défiguration normative du célibat.

Implications pour les tabous menstruels

La théorie de la valence différentielle des sexes permet de comprendre pourquoi les menstruations sont souvent considérées commeSales, impures ou honteuses. Dans les sociétés où le masculin est valorisé, le corps féminin, et en particulier les menstruations, sont perçus comme inférieurs et devant être contrôlés ou cachés. Les tabous menstruels sont donc une manifestation de la domination masculine et de la volonté de contrôler la sexualité et la reproduction des femmes.

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