Introduction
L'étude du corps humain, et plus particulièrement du corps féminin, a toujours été une source d'inspiration pour les artistes et les écrivains. Le blason, une forme poétique apparue au XVIe siècle, s'est emparé de cette thématique en décrivant de manière détaillée et souvent élogieuse les différentes parties du corps. Parmi les nombreux blasons existants, le "Beau Tétin" de Clément Marot occupe une place particulière, tant par son ancienneté que par son influence sur les auteurs postérieurs. Cet article se propose d'explorer l'histoire et la signification de cette forme littéraire, en mettant l'accent sur le "Beau Tétin" et son impact sur la représentation du corps féminin dans la littérature.
Le Blason: Une Anatomie Poétique
L'art du blasonnement: Fragmentation et idéalisation du corps
Le blason est une forme poétique qui consiste à décrire de manière détaillée et souvent élogieuse une partie spécifique du corps féminin. Cette description fragmentaire peut être perçue comme une forme de "blasonnement" du corps, où chaque élément est isolé et magnifié. Cette approche permet aux poètes d'explorer la beauté et la sensualité de chaque partie du corps, tout en créant une image idéalisée de la femme.
L'imaginaire du démembrement hante la tradition poétique qui, depuis le XVIe siècle, s'attarde, contemplative, sur les contours de l'anatomie féminine, délectablement inventoriée, jusqu’à ses rémanences actuelles dans la scénographie publicitaire. C’est toujours un puzzle d’organes dont l’image s’empare avec une rage fétichiste. Comme si le corps était cet objet qui n’existe que partiellement. Le corps féminin des blasons est un corps parcellisé, approprié par le désir masculin, corps « voyeurisé ». On s’interrogera sur le fantasme de ces blasonneurs qui décrivent un corps de femme mis en pièces, et excellent par jeu littéraire à redessiner - tel l’hystérique - les cartes du corps, inventant une anatomie imaginaire au moyen d’une dissection idéalisante qui espère cerner l’être féminin par le partiel (du sourcil au tétin).
Du blason médiéval au blason anatomique
Les travaux d'Alison Saunders ont montré l'origine médiévale du blason et son lien avec l'héraldique. Pascal Quignard rappelle que ce genre doit son caractère d'inventaire monographique aux notices et contractions poétiques du Moyen Âge qui réduisaient les ouvrages gréco-romains de science naturelle. Bestiaires, plantaires, lapidaires s'étaient multipliés, ainsi que les galeries de portraits et les doctrinaux casuistiques où chaque strophe étudiait un cas moral, médical ou religieux.
C'est avec Clément Marot et son "Blason du beau tétin" en 1535 que le blason prend une nouvelle direction, en se concentrant sur l'anatomie féminine. Marot imagine un concours de blasons où il s'agissait de composer un bref poème décrivant une partie de l'anatomie de la femme et l'expression de l'amour du poète.
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L'essor du blason anatomique au XVIe siècle
À la suite de Marot, de nombreux poètes se sont adonnés à l'art du blason anatomique, parmi lesquels Maurice Scève ("Blason du Sourcil", 1536) et Mellin de Saint-Gelais ("Blason de l'œil", 1547). Les blasonneurs se divisent en deux classes : les uns (Scève, Héroët, Lancelot Carle ou Albert le Grand) recherchent la même ascèse spirituelle que les pétrarquistes et les néoplatoniciens. Ils rendent hommage aux parties nobles qui, selon la doctrine ficinienne, mènent l'amant vers la connaissance (oreille, œil, sourcil qui en forme l'ornement métonymique). Par leur éclat minéral, l’œil, l’ongle, la dent participent au monde étincelant de la lumière, signe de vérité divine.
Plus ambiguë, la main qui écrit est tantôt l’instrument de Pallas (Chappuys), tantôt pour les blasonneurs satiriques le ministre d’inavouables plaisirs. Du corps régente, la belle et gente main « torche », « gratte la galle », quand elle n’est pas joueuse, vicieuse, meurtrière ou crucifiante, comme dans le contreblason de Charles de La Hueterie. Entre blason spirituel et blason voluptueux, le tétin est rattrapé par le blason réaliste, devenant sous la plume marotique d’une laideur si dépiteuse, tétasse au bout baveux, qu’elle lui en fait rendre gorge.
Le "Beau Tétin" de Clément Marot: Un Exemple Emblématique
Un poème fondateur
Le "Beau Tétin" de Clément Marot est considéré comme le point de départ du blason anatomique. Ce poème, écrit en 1535, décrit de manière élogieuse le sein d'une femme, en utilisant des images et des métaphores raffinées.
« Tétin refait, plus blanc qu’un œuf / Tétin de satin blanc tout neuf / Toi qui fais honte à la rose / Tétin plus beau que nulle chose. »
Ces vers témoignent de l'admiration du poète pour la beauté féminine et de sa capacité à la transposer en mots.
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Blason et contre-blason: Une dialectique du beau et du laid
Marot ne s'est pas contenté de célébrer la beauté du "Beau Tétin". Il a également écrit un "Contreblason du laid tétin", dans lequel il décrit un sein laid et disgracieux. Cette opposition entre le beau et le laid est caractéristique du blason, qui peut être utilisé aussi bien pour l'éloge que pour la satire.
« Tétin qui n’as rien que la peau / Tétin flac, tétin de drapeau / Tétin au vilain grand bout noir / Comme celui d’un entonnoir. »
Ce contreblason, rimé pour endiguer l’enthousiasme suscité par la Carte de Tendre, a institué une mode. Face aux blasons spiritualistes qui portent le corps à un tel degré de sublimation qu’ils exténuent le concret et contournent la chair, apparaît, en contrepoint, un discours cru où le corps opère une rentrée en force. Pied, ventre, cul, cuisse font l’objet de transcription poétique. Au con de la pucelle, anonymement célébré, « petit morceau friand, qui rendrait un demi-mort riant », à ce sexe clair-obscur, « parmi la lingerie impalpable tissu, plus léger qu’un feston de reine de légende » (Dekobra, 1928, p. 23), succède l’hommage d’Eustorg de Beaulieu au « cul rondelet, de poil frisé qui au corps a haute seigneurie ».
Interprétations et symboliques
Le "Beau Tétin" peut être interprété de différentes manières. Certains y voient une simple célébration de la beauté féminine, tandis que d'autres y décèlent une dimension érotique ou même spirituelle. Le sein, en tant que symbole de la maternité et de la féminité, peut également être associé à des valeurs telles que la douceur, la tendresse et la générosité.
Le corps n’est pas un simple objet de contemplation. Comme nous l’avons vu, le corps évoque, fait appel à tous nos sens. olfactives : ne sens-tu pas le parfum naturel de la « fraize », de la « cerise » et de la « rose » à la lecture de ce poème ? Ces caractéristiques donnent au poète l’envie de « tenir » et « taster » le « tétin » (vous remarquerez que l’allitération en -t renforce cette idée de plaisir tactile) mais si le corps est source de désir, il est aussi source de respect et « il faut bien se contenir ». Le rapport qu’entretiennent les individus au corps connaît des changements ; en effet, selon les époques et les mœurs la femme a été plus ou moins maîtresse de son corps mais la retenue est toujours un signe de respect de l’intégrité de la femme, et donc d’un respect de sa personne. Ici elle symbolise la transformation de la pucelle pleine de pureté, réservée et pudique dans la mesure où son tétin « jamais ne se bouge » en une femme mûre pleine de désir et qui veut se marier « tôt ». A mesure que la femme mûrit, le désir augmente également chez le poète (ou du moins il l’exprime plus intensément). On remarquera en effet une sorte de gradation, filée tout au long du poème. Dans le même temps, le poète, d’abord fasciné par l’aspect du tétin , avoue dans le Beau Tétin avoir une “envie dedans les mains” mais il sait devoir “se contenir”, car s’il cède, il sait qu’une “autre envie” en découtera. Remarquons que le style hyperbolique adopté montre que le poète est enivré de désir à ce point que le corps perçu est sans doute loin de ressembler au corps objectif : le corps décrit est finalement peu réaliste, puisque lui-même reconnaît que “ nul ne voit, ne touche aussi, /Mais je gaige qu’il est ainsi”. Le corps est donc bien un objet de désir mais notre rapport à lui évolue avec le temps, notre esprit ! Toutefois, comme le suggère le temps utilisé par le poète - le présent de l’indicatif - le tétin (et plus généralement le corps) a quelque chose d’universel qui traverse les époques. Qu’on le considère dans son ensemble ou que l’on s’attarde sur l’une de ses parties, le corps est un objet symbolique.
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L'Héritage du Blason: Du XVIe Siècle à Nos Jours
Une forme littéraire durable
Malgré son essor au XVIe siècle, le blason n'a pas disparu avec le temps. Il a continué à être pratiqué par les poètes des siècles suivants, qui l'ont adapté à leurs propres préoccupations esthétiques et morales.
Recueils et romans continuent aujourd’hui à blasonner le corps de la femme. René Étiemble publie, en 1971, Blason d’un corps. De C. Marot à Théophile Gautier, on compile les inventaires monographiques célèbres du corps (Garnier, 1980 ; 2007). En 1990, François Solesmes publie chez Phébus La Non Pareille.
Renouveau contemporain du blason
La création contemporaine se passionne pour un corps de femme savamment distribué mais se propose d’en renouveler la forme. Elle lui prête une version philosophique ou anthropologique. Blasonner ne signifie pas seulement dépeindre ou célébrer, mais bafouer. L’ambivalence est au cœur de cette forme littéraire qui contient le contreblason. De l’idéalisation au sadisme, de la sublimation au réalisme, du luxe de détails à l’aporie, le corps inventorié est lieu d’interrogation plutôt que de prestation. La beauté féminine reste énigmatique. Les hommes de la Renaissance y fixent leurs vertiges face à l’étrangeté du deuxième sexe. Le blason cadastre un territoire et superpose une logique de la connaissance à celle de la rencontre amoureuse. La découpe sous-tend l’acte de couper le corps comme modalité du savoir, alliant cantique et violence.
En 2004, Alain Duault égrène un chapelet de brefs blasons qui disent le corps féminin, de la nuque à la mort, ultime nudité, en passant par cils, épaule, reins, peau à l’intérieur des cuisses. Il respire jusqu’à la déraison la chevelure qui éparpille l’odeur légère des lointaines étreintes, faisant de la toison un jardin d’épices où musarder avec des mains pégases. Dans Nudités, A. Duault écoute le silence entre « mollet violoncelle et cuisse saxophone » (2004, p. 41). « Les bras comme une vague se déroule sur le sable / Les doigts en branches, les pieds qui cancanent / Tout est d’une telle légèreté que c’est un péché / Un plaisir qui ferait pleurer un envol d’oiseaux. » (Duault, 2004, p. 88) Chaque bout de corps est un aveu. Le blason est « effeuillaison et éclosion simultanées » (Solesmes, 1990, p. 123). Le corps se construit au fur et à mesure que le livre se compose, en 32 blasons qui suivent la linéarité du regard, auxquels s’ajoutent 4 poèmes du corps immatériel : souffle, parfum, voix et sommeil. Dans le corps qui dort, « une offrande, l’affolante oblation du corps, ce merci, cette douceur d’extrême enfance retramée » (Duault, 2004, p. 48). La belle endormie est close au monde extérieur, mais la voici, dénouée, membres épars. Ce corps sémaphore se lit et s’écrit. Fidèle à la femme surréaliste « aux cils de bâtons d’écriture d’enfant, aux pieds d’initiales », aux « yeux zinzolin, Y Z, de l’alphabet secret de la toute nécessité », le corps dispersé de A. Duault entre alphabet et algèbre s’intéresse aux hiéroglyphes charnels. Plissée, la plante des pieds est « une esquisse où s’écrivent tous les chemins qu’on déchiffre » (Duault, 2004, p. 44). La poitrine « s’épelle ». Le langage n’est autre que la subtilité du corps ; le poème « est seul sur le bord de la langue » ; tous les mots se résument à un battement de cil (Duault, 2004, p. 91). La logique du blason répond à une préoccupation encore métaphysique : obtenir en trente‑six rubriques panoptiques la vraie femme et ses propriétés cachées, quelque chose s’apparentant à l’essence.
Le blason et les arts contemporains
Le blason a également trouvé un écho dans les arts contemporains, où le corps fragmenté et réinventé est devenu un motif récurrent. De la photographie à la sculpture, en passant par la performance, les artistes explorent les multiples facettes du corps humain, en s'inspirant parfois des codes et des conventions du blason.
En librairie avec le retour du blason, dans la publicité où le corps existe partes extra partes, à travers l’art qui redonne au morceau de corps sa beauté (songeons aux œuvres de Michel Journiac inspirées de l’esthétique de l’archéologie) ou dans les pratiques sociales contemporaines avec le piercing, la segmentation du corps semble partout, sans compter les « dé‑liaisons » des féeries anatomiques de la science où des bouts de corps, stockés dans des banques d’organes en attente d’être subjectivés à nouveau, perdent leur capacité de qualifier un dedans : patchworks de chairs destinées à être recousues. Ce corps dispersé à des fins médicales, qui réintègrera le fragment à l’ensemble, ôte son étanchéité à la ligne frontière, utile pour définir le corps de façon unitaire, et déploie un apeiron corporel, corps illimité recouvrant un rêve d’immortalité. Une question jusque‑là impensable se pose : celle de la nature juridique et ontologique de ce morceau de corps brut (le greffon), rendu momentanément anonyme et collectivement disponible. Avec ce corps nomade et désassemblé, perce l’inquiétude d’un commerce des composantes humaines. Quant au piercing qui joue sur l’exhibition d’une partie aimée, il pourrait être un nouveau blasonnement du corps. La référence obsédante à l’imago du corps morcelé incite à penser que le sentiment de posséder un corps indemne ne va pas de soi, que la reconstitution de l’unité par l’œil qui se déplace à la surface du corps est un fantasme. S’il fallait encore se convaincre de cette propension du corps à l’éclatement, on citerait François Dagognet, médecin et philosophe, rappelant que le désordre et le mouvement centrifuge sont inscrits dans notre constitution somatique. Pour l’auteur de Corps réfléchis (1990), l’unité, jamais assurée, résulte d’une continuelle bataille. Les fragments spontanément se rebellent.
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