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Nathalie Heinich : Entre Sociologie et Engagement, le Parcours d'une Intellectuelle Singulière

Nathalie Heinich, figure marquante de la sociologie française, se distingue par une trajectoire intellectuelle où rigueur scientifique et engagement citoyen coexistent, parfois de manière conflictuelle. Son parcours, marqué par une volonté constante de clarifier ses positions et de défendre ses valeurs, l'a progressivement éloignée d'une partie de sa famille intellectuelle d'origine, la plaçant dans une position singulière au sein du paysage intellectuel français.

Une Distinction Fondamentale : Recherche et Militantisme

Dès le début de sa carrière, Nathalie Heinich a affirmé la nécessité de distinguer ses travaux de recherche en sociologie de ses interventions publiques en tant qu'« intellectuelle de gauche ». Cette distinction, qu'elle a maintenue tout au long de sa carrière, s'oppose à la « sociologie critique » de Pierre Bourdieu, dont elle a été l'élève et le directeur de thèse, et dont elle a pu observer de près les « dérives ».

Dans ses travaux de recherche, Nathalie Heinich s'efforce de respecter scrupuleusement la « neutralité axiologique » (Wertfreiheit) prônée par Max Weber, un des pères de la sociologie compréhensive. Cette approche consiste à mettre entre parenthèses son jugement propre afin de garantir la plus grande objectivité possible au travail scientifique. Pour Heinich, il est essentiel de tenir à distance l'arène politique de l'arène scientifique, même s'il est impossible de bannir toutes les interférences, les deux sphères appartenant à un même système social.

Cette distinction ne signifie pas que les résultats de la recherche doivent rester sans influence sur la politique. Au contraire, Heinich souhaiterait que la politique - et surtout les politiques - profite davantage des éclairages apportés par les chercheurs. Elle a souligné l'urgence de cette distinction dans un de ses « textes d'intervention », Ce que le militantisme fait à la recherche (Gallimard, 2021).

Un Itinéraire Politique Jalonné de Prises de Position Cohérentes

Dans Penser contre son camp (Gallimard, 2025), Nathalie Heinich revient plus en détail sur son « itinéraire politique d'une intellectuelle de gauche ». Cet itinéraire est jalonné de prises de position d'une grande cohérence, mais qui l'ont de plus en plus éloignée d'une grande partie de sa famille d'origine, au point d'être classée à droite par beaucoup - et peut-être même par la majorité - de ses collègues et une large partie de son public.

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Dans un paysage d'une gauche clivée, où la gauche extrême couvre largement de ses vociférations les voix de la gauche réformiste, Nathalie Heinich a de plus en plus de difficultés à trouver sa place. Elle éprouve le besoin de clarifier ses positions, de souligner leur cohérence, de dire pourquoi elle continue à les défendre.

La gauche française, on le sait, a toujours été divisée, et ce dès avant le congrès de Tours. Selon les époques, ces divisions ont été plus ou moins accentuées, et le rêve d'une unité retrouvée plus ou moins obsédant. C'est que la gauche française n'a jamais connu son « Bad-Godesberg », qui a permis à la gauche allemande de rompre, dès 1959, avec le marxisme. Or, depuis le pogrome perpétré par le Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, ce n'est plus de divisions qu'il s'agit, mais de fractures irrémédiables, voire de « retournements », de renversements des fronts, qu'illustrent de façon spectaculaire le passage de l'antisémitisme de l'extrême droite à l'extrême gauche (et le changement de camp des Klarsfeld votant désormais pour le Rassemblement national).

La Querelle de l'Art Contemporain : Comprendre, Pas Prendre Position

Ainsi, Nathalie Heinich s'efforce de lever un certain nombre de malentendus, à commencer par celui qui, dans les années 1990, au moment de la querelle de l'art contemporain, a fait d'elle, aux yeux de certains, une adversaire de cet art. Son but était de comprendre le pourquoi de cette querelle et non pas de prendre position, de montrer qu'elle était née de ce qu'elle appelle le « paradoxe permissif », qui consiste, pour les institutions culturelles, à intégrer les transgressions des frontières de l'art communément admises, ce qui incite, presque mécaniquement, les artistes à des transgressions toujours plus radicales.

C'est cet « effet pervers » de la modernisation des institutions, qui conduit à l'exposition du Plug anal de Paul McCarthy place Vendôme ou à la valorisation excessive d'œuvres comme celle de Jeff Koons. La problématique remonte à Marcel Duchamp, qui avait érigé, dès 1917, par son urinoir baptisé Fontaine, la négation et la destruction de l'art en une œuvre ayant sa place dans un musée.

Les « Textes d'Intervention » : Un Jugement à l'Aune des Valeurs de Gauche

Il en va un peu différemment, on l'a dit, dans ce qu'elle appelle elle-même les « textes d'intervention ». Il s'agit, cette fois, de juger à l'aune des valeurs de la gauche universaliste, républicaine, laïque et soucieuse du sort des plus faibles, qui sont les siennes, certaines transformations de la société, qui mettent en cause les institutions et les règles qui régissent notre vie en société. Transformations dont, le plus souvent, on ne mesure pas les conséquences et qu'elle juge néfastes.

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À savoir, par exemple, le mariage pour tous, parce qu'il occulte le problème de la filiation et fait fi des devoirs envers l'enfant, qui constitue en l'occurrence la partie la plus vulnérable et donc celle qu'il convient de protéger en premier. Ou l'extension de la PMA aux couples homosexuels, parce qu'il n'existe aucun « droit à l'enfant » et que l'identité d'un enfant est, qu'on le veuille ou non, inscrite dans la différence des sexes qui l'ont engendré. Ou la GPA, parce qu'elle ouvre la voie à l'exploitation des mères porteuses et à la marchandisation des corps. Ou le néo-féminisme, parce qu'il transforme systématiquement les femmes en victimes et les hommes en violeurs potentiels, et qu'il hurle au patriarcat comme si nous en étions encore dans les années 1970.

Nathalie Heinich s'est également opposée à la féminisation des noms de métier, parce le genre grammatical n'a rien à voir avec le sexe et qu'il convient de suspendre la différence des sexes lorsqu'elle ne doit pas être pertinente, comme dans le cadre professionnel. Elle a également dénoncé les pièges de la parité, les effets pervers de l'écriture inclusive. Sans parler du wokisme, dernier avatar du déconstructivisme, mettant à mal les notions de vérité et d'objectivité. « L'enfer woke est pavé de bonnes intentions » annonce la bande ornant la couverture de son livre, Le wokisme serait-il un nouveau totalitarisme ?

Une Voix Singulière Contestée

Au sujet de tous ces problèmes et d'un certain nombre d'autres, Nathalie Heinich a publié toute une série de tribunes, signées tantôt par elle seule, tantôt à plusieurs. Elles sont parues dans Le Débat, dans Le Monde, dans L'Obs et souvent à son corps défendant dans Le Figaro. Beaucoup ont été refusées par les journaux mêmes qui les avaient commandées, ou ont été publiées avec un retard de plusieurs années.

Toutefois, la liberté d'esprit de ses différentes prises de parole n'a pas été goûtée par le « camp » de la gauche. Ce dernier a de plus en plus ouvertement traité Nathalie Heinich en brebis galeuse, alors qu'elle s'obstine à vouloir faire partie de cette famille qui pourtant, en grande partie, lui fait honte. Situation inconfortable, qu'elle partage toutefois avec d'autres grandes figures de gauche - Sylviane Agacinski ou Elisabeth Badinter - qui ont également vu leurs interventions publiques contestées et leurs conférences perturbées. Sans parler de Jacques Julliard, à la mémoire de qui ce livre est dédié.

Nostalgie d'une Famille de Gauche

Or, c'est peut-être cette nostalgie de la famille de gauche, cette impossibilité de renoncer à son « camp », la difficulté de mettre définitivement au-dessus d'elle les valeurs qui sont les siennes, qui font de Nathalie Heinich une intellectuelle de gauche. La raison lui dit depuis longtemps qu'il vaudrait mieux divorcer, mais le cœur lui enjoint d'endurer les avanies qu'on lui fait subir.

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tags: #Laure #Heinich #biographie

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