L'histoire de Marco Polo, jeune marchand vénitien du XIIIe siècle, fascine et inspire depuis des siècles. Son voyage en Asie, sa rencontre avec Kubilai Khan, et ses récits de villes lointaines ont alimenté l'imaginaire collectif. Mais au-delà de l'aventure, l'histoire de Marco Polo est aussi une exploration de la nostalgie, de la représentation et de la quête d'identité.
Marco Polo à la Cour de Kubilai Khan
Au XIIIe siècle, Marco Polo, jeune marchand vénitien, voyage en Asie avec son père. Ils sont conduits devant Kubilai Khan, petit-fils du légendaire Gengis Khan, redoutable guerrier et fondateur de l'empire mongol. Kubilai demande aux voyageurs de décrire les steppes qu'ils ont traversées. Séduit par le verbe de Marco, il exige que celui-ci reste auprès de lui. Marco Polo en apprend un peu plus sur la culture mongole, et notamment sur les usages commerciaux et la justice expéditive pratiquée dans ces contrées.
Les intrigues de la cour de Kubilai Khan sont nombreuses. Dans le sud, des attaques rebelles occupent toute l'attention des forces de Kubilai Kahn. Le jour des noces du prince Jingim, Kubilai Khan a la surprise de recevoir des nouvelles inquiétantes au sujet de son cousin. Lorsque Marco Polo retourne à la cour de Kubilai Khan, une bien mauvaise surprise l'attend. Deux des filles de Kubilai sont en danger, ce qui ne manque pas de fragiliser le pouvoir. Kaidu montre une nouvelle facette de sa cruauté dans sa quête impitoyable du pouvoir. La loyauté de Marco Polo vis-à-vis de Kubilai Kahn est ébranlée par les récents événements. Kubilai Kahn a enfin un nouvel héritier. Son pouvoir est cependant plus menacé que jamais. Les princes et notables mongols sont réunis en assemblée exceptionnelle pour décider du sort de Kubilai.
Les Défis du Pouvoir et de la Trahison
Quand son fils revient vaincu d'une bataille menée contre l'empire Song, Kubilai veut comprendre pourquoi son frère, Ariq, n'a pas envoyé ses hommes en renfort. Selon le Kahn, il s'agit d'un acte de trahison, qu'il se doit de sanctionner. Kubilai Khan a tué son frère Ariq au combat, car il le considérait comme un traître pour ne pas avoir pris part à la bataille de Wuchang. Il confie les terres du défunt à son cousin, Kaidu, qui le remercie en donnant un festin en son honneur. Une crise de goutte empêche le Kahn d'y assister et il envoie son fils Jingim à sa place. Il demande également à Marco Polo de se rendre au banquet, pour qu'il lui rapporte les propos tenus par son cousin.
Informé par Ahmad et Jingim de la volonté des rebelles Song d'entamer des pourparlers de paix, Kubilai Khan convoque le conseil de guerre. Tandis qu'Ahmad encourage le Kahn à se préparer à la guerre, le prince Jingim est favorable aux négociations. Arrêté pour contrebande, le père de Marco Polo est retenu prisonnier à Cambulac. Kubilai Khan accorde à Marco le droit choisir la sanction qui sera réservée au marchand. Alors qu'ils sont en train de discuter, le Khan est victime d'une tentative d'assassinat. Il reçoit une fléchette empoisonnée au venin de scorpion jaune. Pendant que Kubilai est entre la vie et la mort, le prince Jingim convoque le conseil de guerre. Après avoir confessé qu'il était le commanditaire de l'attentat contre le Khan, Yusuf a été exécuté, piétiné par des chevaux.
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Missions et Accusations
En cherchant à en savoir plus sur Kokachin, Marco Polo est tombé dans un piège. Il a été mordu par un serpent. Convaincu que la Princesse Bleue est en danger, il va trouver l'eunuque qui la protège. Kokachin cache un secret qui la met en grand danger : elle n'est pas la Princesse Bleue, mais une de ses servantes. Elle a pris sa place lorsque celle-ci s'est suicidée. Marco Polo a réussi à obtenir la grâce pour son père et son oncle. Ceux-ci repartent sur la route de la soie.
Marco Polo et Cent yeux sont envoyés à Xiangyang, pour percer les secrets de la Cité fortifiée et assassiner Jia Sidao. Sur la foi d'informations rapportées par Marco Polo lors de son voyage à Xiangyang avec Cent yeux, Kubilai Khan prépare un assaut contre la Cité fortifiée. De Xiangyang, le moine et le voyageur ont également ramené Ling, la fille de Mei Lin, à qui Jia Sidao a fait subir le rite des pieds bandés. Mei Lin, qui avait tenté d'assassiner Chabi, est sous la garde d'Ahmad, qui compte bien utiliser la fillette comme moyen de pression.
Après la débâcle de la bataille de Xiangyang, Marco Polo est accusé de trahison. L'assaut avait été lancé en tenant compte des plans qu'il avait rapportés de son voyage dans la Cité fortifiée. Marco se voit accorder l'occasion de se défendre lors d'une audience devant le Khan et ses conseillers, et d'implorer la grâce impériale. Libéré, Marco Polo travaille avec les ingénieurs recrutés par le Kubilai Khan pour mettre au point une catapulte capable de percer les murs de Xiangyang. Le seigneur Kaidu, cousin du Khan, refuse de prendre part à la bataille, à moins d'être aux commandes. Il décide de repartir vers le nord, pour protéger Karakorum.
Venise, Ville Implicite
Italo Calvino dans Les villes invisibles (1972) et Federico Fellini dans Le Casanova de Fellini (1976) affrontent les mêmes problèmes de représentation. Comment surprendre et rendre visible la ville de Venise à travers des mots ou des images-sons en mouvement et comment la fixer sur un support quand sa qualité primordiale, celle qui fait son unicité et son charme, est sa continuelle évanescence ? Pour les surmonter, Calvino et Fellini adoptent la même stratégie : la constitution progressive de Venise comme ville implicite qui, dans une forme quelconque, se retrouve dans toutes les autres villes, réelles ou fictives.
Pour Vladimir Jankélévitch, la répartition de la valeur affective sur une mappemonde « passionnelle » est inégale à cause du fait qu’elle est régie par les lois subjectives d’une géographie pathétique et d’une topographie mystique. Cette fluctuation permet l’apparition et l’existence des espaces de la nostalgie, c’est-à-dire des lieux parcourus et organisés par des intensités différentes, qui ne sont ni interchangeables, ni indifférentes. Dans le cas des collectivités, ces points de concentration représentent un lieu béni, une terre sainte ou bien une ville chère, comme « la Venise magique (Vedenetz) des légendes russes, une ville enchantée au bord des mers d’azur » (Jankélévitch 1974, p. 277), tandis que, dans les cas individuels, ils représentent la ville natale, lieu de l’enfance et de la maison maternelle.
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Par son emplacement, sa construction, son histoire et son architecture, Venise est une ville unique dans l’imaginaire universel ; en même temps, elle représente le lieu de la maison maternelle et de l’enfance pour les vénitiens de naissance. Parmi ceux-ci, il y a les figures emblématiques de Marco Polo et de Giacomo Casanova. Pour des raisons différentes, ces deux voyageurs, au fil de longues années de pérégrinations, d’errances et de quêtes dans des terres étrangères et lointaines, se sont retrouvés dans l’impossibilité de regagner Venise. Par conséquence, ils ont dû vivre avec la nostalgie de leur ville ; l’unique remède pour ce mal terrible du pays aurait pu être le retour, « le médicament de la nostalgie » (Jankélévitch 1973, p. 4).
Si des similitudes biographiques pouvaient constituer un point de départ pour interpréter ces personnages historiques, si leurs livres autobiographiques pouvaient rajouter des sens et des informations sur leur vécu, ce sont pourtant deux œuvres du xxe siècle qui, les mettant en scène comme protagonistes, déploient et exploitent magistralement les potentialités des relations qu’ils entretiennent avec leur ville natale. On pense au livre d’Italo Calvino, Le città invisibili (Les villes invisibles, 1972), dans lequel Marco Polo raconte d’une manière poétique ses voyages à Kublai Kan, et au film Il Casanova di Federico Fellini (Le Casanova de Fellini, 1976) de Federico Fellini, une adaptation cinématographique libre d’après les mémoires de Casanova, où le protagoniste est le célèbre séducteur vénitien.
Bien que Fellini et Calvino, s’inspirant librement des deux figures exemplaires pour des réalités et des époques diverses, s’expriment à travers deux médias différents, ils affrontent un même problème de représentation. Comment saisir Venise et la rendre visible à travers des mots et des images en mouvement quand, invariablement et depuis toujours, cette ville liquide essaye d’échapper à toute représentation artistique par des lignes de fuite, matérielles et métaphoriques à la fois (des canaux, des ruelles labyrinthiques, des ponts) ? Et comment la fixer sur un support quand sa qualité primordiale, celle qui fait son unicité et son charme, est sa continuelle évanescence ?
Corroborée par le sentiment de la nostalgie, cette qualité immanente de Venise comme ville évanescente entraine l’apparition d’un nouveau type de discours. Les personnages construits par Calvino et Fellini se rencontrent dans un point de brillance, soit la conception d’un monde physique où Venise représente le « modèle de ville duquel déduire toutes les villes possibles » (Calvino 2013, p. 88). Invité à raconter toujours plus sur ses voyages, Marco Polo répond à Kublai Kan : « Pour distinguer les qualités des autres, je dois partir d’une première ville qui reste implicite. Pour moi, c’est Venise » (Ibid., p. 110-111). Ces mots pourraient bien être attribués à Casanova aussi, pour définir sa relation affective avec la ville natale, tel que montré par Fellini. Ainsi, cette difficulté presque insurmontable de saisir Venise et de la rendre visible est-elle contournée par Calvino et Fellini grâce à la stratégie de représenter Venise comme ville implicite, à travers d’autres villes, réelles ou fictives.
Les Villes Invisibles de Calvino
Pour Maurice Merleau-Ponty, le visible et l’invisible sont entrelacés, de sorte que « le propre du visible est d’avoir une doublure invisible au sens strict, qu’il rend présent comme une certaine absence » (Merleau-Ponty 1964, p. 87). Ce principe dialectique, on le retrouve à la base de la construction des villes fictives de Calvino. Ces villes invisibles, qu’elles soient rêvées ou issues de la mémoire, sont faites des désirs et des signes, ou bien des relations entre mesures spatiales et événements de leur passé. Cependant, chaque ville, même si elle est unique et extraordinaire dans ses qualités, renvoie directement - par un certain élément ou par une allusion quelconque - à la ville dont Marco Polo, mystérieux, ne parle jamais. D’ailleurs, au tout début du livre, le lecteur est averti : « Toutes ces beautés, le voyageur les connait déjà pour les avoir vues aussi dans d’autres villes » (Calvino 2013, p. 13) Plus loin, Kublaï Kan s’aperçoit que « les villes de Marco Polo se ressemblaient, comme si le passage de l’une à l’autre n’eût pas impliqué un voyage mais un échange d’éléments » (Ibid., p. 159).
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Une relecture du texte permet de repérer ces éléments qui, disséminés dans les descriptions des villes visitées par Marco Polo, rappellent implicitement Venise. Diomira est ainsi la ville aux coupoles et aux statues en bronze, avec des rues labyrinthiques et des terrasses. Isidora est la ville où les escaliers des palais sont incrustés de coquillages marins et où les violons fabriqués sont des œuvres d’art. Dorothée est traversée par des canaux de couleur verte qui la divisent en plusieurs quartiers. Zaïre est une ville éponge qui s’imbibe des souvenirs pour se dilater. Anastasie, ville trompeuse et séduisante, est baignée par des canaux et des désirs. Tamara est une ville des figures et des représentations, où le lion est le signe de quelque chose, « qui sait quoi » (Ibid., p. 21). Zora est la ville « que ne peut oublier celui qui l’a vue une fois » (Ibid., p. 23). À Despina, qui rassemble à un navire, on peut arriver par terre et par eau. Euphémie est la ville des marchands. Le voyageur arrivé à Valdrade voit deux villes, car la ville réelle est réfléchie dans l’eau comme dans un miroir. Dans la ville d’Olivia, riche en produits et en profits, les dames se promènent la nuit dans des canots illuminés. Ville aquatique où un réseau de canaux et un réseau de rues se superposent et s’entrecroisent, Smeraldine est un vrai labyrinthe, habité par des vies secrètes et aventureuses. Phyllide se démarque par une grande variété de ponts, canaux, fenêtres, pavés et offre des surprises à tout endroit. Ville glorieuse, Clarisse a une histoire tourmentée où les périodes de décadence alternent avec celles de splendeur. Eusapie est la ville faite pour jouir de la vie et fuir les problèmes. Ces quelques exemples illustrent comment des glissements, des déplacements, ou des projections des éléments « vénitiens » dans les descriptions d’autres villes soutiennent chez Calvino la représentation littéraire de Venise comme ville implicite, imprimée par la surimpression sur les autres.
La Nostalgie des Origines
Sans exception, dans les deux textes, les villes traversées par les protagonistes sont des apparitions féminines. Les cinquante-cinq villes décrites par Marco Polo portent des noms de femmes ; appelons-les des villes-femmes. Dans le film Il Casanova, chaque ville européenne est liée à une apparition féminine qui, d’une façon symbolique, incarne ses traits ; appelons-les des femmes-villes. Toutes les villes-femmes et les femmes-villes, qu’elles soient séduisantes et sensuelles ou bien grotesques et étranges, attirent les deux protagonistes dans une danse folle, une danse de l’oubli, pour effacer le souvenir de l’Autre, la Ville primordiale. Mais leur intention est vouée à l’échec, puisque les voyageurs les traitent comme des villes et des femmes de passage, portuaires, et leurs relations sont inconsistantes et brèves.
La raison de ce comportement des deux protagonistes se trouve dans leur recherche de la ville implicite, qui est la ville originaire par excellence. Par conséquence, la nostalgie de la ville implicite cache une nostalgie des origines. Poussés par le mal du pays, ce que les protagonistes cherchent continuellement, même dans les relations éphémères, c’est Venise, la ville de Vénus, l’unique ville visible et invisible à la fois, rêvée et désirée, ville archétypale et topos idéal pour ses enfants.
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