Introduction
Cet article explore la vie et le contexte de Joseph de Chicco, en utilisant les archives judiciaires et d'autres sources pour reconstituer le quotidien des artisans dans le Turin du XVIIIe siècle. L'étude met en lumière les dynamiques complexes entre mobilité, stabilité, travail et identité sociale dans une ville en pleine transformation.
L'Utilisation des Archives Judiciaires : Une Nouvelle Perspective
Les archives judiciaires, souvent utilisées pour étudier la criminalité et la violence, offrent également un aperçu précieux des normes et des valeurs qui façonnent les trajectoires professionnelles des individus. Loin de se limiter à une histoire sociale du crime, cette approche permet d'interroger le système de normes et de valeurs qui affectent les trajectoires professionnelles d’individus et familles qui fréquentent ou habitent la ville de Turin au XVIIIe siècle.
L'Historiographie du Travail Artisanal : Au-Delà des Corporations
L'historiographie traditionnelle du travail artisanal se concentre souvent sur les corporations, mettant en avant la continuité et la stabilité du travail. Pourtant, dans cette histoire des métiers artisanaux, abordés par l’unique biais des sources produites par les corporations elles-mêmes, la continuité et la stabilité du travail constituent le véritable fil rouge des démonstrations. Cette approche laisse dans l'ombre des phénomènes sociaux intéressants, tels que la mobilité des artisans, les relations entre vie professionnelle et personnelle, et le rôle du cycle de vie familial.
Mobilité et Stabilité : Une Tension Dynamique
Turin, au XVIIIe siècle, est un lieu d'opportunités pour ceux qui s'y établissent, que ce soit de manière temporaire ou permanente. Turin apparaît comme un lieu d’occasion pour ceux qui s’y établissent définitivement ou temporairement, en leur ouvrant de nouvelles voies professionnelles et en leur offrant de nouveaux réseaux relationnels. L'immigration joue un rôle clé dans la croissance de la ville, mais cette mobilité coexiste avec une forte recherche de stabilité relationnelle. Malgré cette extrême mobilité et au regard des sources, la stabilité relationnelle est un des biens les plus recherchés et précieux pour les habitants de la ville, à tous les niveaux de l’échelle sociale.
Le Marché du Travail Turinois : Diversité et Fragmentation
Le marché du travail turinois est varié et fragmenté, avec une forte proportion de la population active impliquée dans la production manufacturière et artisanale. Comme pour la plupart des villes moyennes de l’Ancien Régime, le marché du travail turinois est varié et fragmenté. Selon le recensement de l’année 1802, 40 % environ de la population participent à la production manufacturière et artisanale. La ville abrite des ateliers et des boutiques de tailleurs, tisserands, menuisiers, ébénistes, cordonniers, orfèvres, passementiers et forgerons. Dans la ville, sont installés ateliers et boutiques (tailleurs, tisserands, menuisiers, ébénistes, cordonniers, orfèvres, passementiers, forgerons) qui produisent et vendent des marchandises liées à la consommation de luxe de la cour ou de la hiérarchie religieuse et qui répondent aussi aux nécessités de biens et services quotidiensd’une population croissante. Les immigrés constituent un réservoir important de main-d'œuvre, mais beaucoup ne restent que de manière saisonnière ou temporaire. Le marché du travail de la ville est un pôle d’attraction des flux migratoires venant des campagnes et montagnes environnantes. Cependant, une partie seulement d’entre eux envisage une installation définitive à Turin liée à des occasions de travail ou de mariage ; beaucoup se contentent d’une installation saisonnière ou temporaire liée à certaines phases du cycle de vie personnelle ou agricole ou lié à la structure même du marché du travail.
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L'Incertitude du Travail et les Stratégies d'Adaptation
Le travail, même en ville, est rarement stable ou régulier tout au long de l'année. Dans le monde de l’Ancien Régime, le travail - même au sein de la ville - n’est presque jamais stable ou régulier tout au long de l’année. Les crises économiques et les ralentissements saisonniers obligent les travailleurs à diversifier leurs activités et à s'adapter aux conditions changeantes. L’incertitude surgit de crises conjoncturelles subites, inattendues, se reproduisant à plusieurs reprises dans la vie des hommes ; ou des ralentissements périodiques, saissoniers. Les travailleurs doivent alors se partager entre plusieurs travaux, changer d’activités, s’adapter aux temps de production et de travail toujours incertains.
Le Rôle des Interrogatoires du Vicario
Les interrogatoires menés par le Vicario, la magistrature urbaine chargée de la police et de la surveillance, révèlent des informations précieuses sur la vie quotidienne des habitants de Turin. 1) d’une part, une collection d’interrogatoires faits par le Vicario (la magistrature urbaine chargée de la police, du nettoyage, du ravitaillement, de la surveillance en ville et de la répression de la mendicité). Les questions posées visent à identifier les personnes arrêtées et à déterminer leur statut en ville. Les interrogatoires des gardes du Vicario ont lieu le jour même de l’arrestation ou dans les jours suivants. Ils se déroulent selon un schéma bien défini ; les questions posées se répètent et ont pour but d’obtenir toujours le même type d’informations : « depuis quand êtes-vous en ville ? Où logez-vous? De quoi vivez-vous ? Les réponses obtenues nuancent souvent l'équation classique mobilité-vagabondage-délinquance. Les réponses, précises et détaillées, révèlent un éventail de situations et de modes de vie qui infirment le plus souvent l’équation classique mobilité-vagabondage-délinquance, (lien qui cependant a été interrogé par beaucoup d’historiens ayant travaillé sur les archives judiciaires).
L'Exemple d'Antonio Tardy et Gio' Venturino
L'histoire d'Antonio Tardy, à la fois serviteur et marchand ambulant, illustre la nécessité pour les travailleurs de cumuler plusieurs activités. Ainsi, Antonio Tardy se déclare serviteur et marchand ambulant en dentelles, passementeries, cuir pour faire des pantalons etc. Le récit de Gio' Venturino, tisserand ayant migré de Vercelli à Milan puis à Turin, témoigne de la mobilité professionnelle liée au chômage et à la recherche d'opportunités. C’est bien ce que nous raconte Gio’ Venturino lors de son interrogatoire. Né à Vercelli, âgé de 24 ans, il arrive en ville en ayant déjà experimenté un parcours de mobilité professionnelle dû au chomage. D’abord tisserand à l’Hôpital de Charité de Vercelli, il se rend à Milan pour exercer le même métier pendant quatorze ans, et quand il était au chômage il trouvait à s’employer comme serveur dans un café. Arrivé à Turin, il est encore une fois à la recherche de travail ou d’un engagement dans l’armée.
Gaudenzio Franco : Mobilité et Identité Artisanale
L'exemple de Gaudenzio Franco, tonnelier itinérant, met en évidence la revendication d'un mode de vie fondé sur la mobilité et l'importance des relations sociales dans la construction de l'identité artisanale. En janvier 1793 a été arrêté Gaudenzio Franco, jeune homme allant sur la trentaine, né à Varallo dans une communauté montagnarde de Val Sesia, qui se déclare tonnelier (« cebraro », fabricant des tonneaux). Il explique être arrivé la veille en ville et surtout il spécifie avoir l’habitude de travailler seul, sans maître, pour son compte en se déplaçant sur le territoire. Il dit ne vouloir point fixer son domicile et, ajoute-t-il, « pour épreuve je dépose et je garde mes ustensiles de travail à la cassine du comte turinois Berlia, où d’ailleurs on me connaît ». On est donc ici confronté à un mode de vie qui n’envisage pas l’installation stable en ville et qui revendique comme légitime une vie et un métier artisanal qui prévoient des déplacements fréquents. En ce sens, Turin n’est qu’une des étapes du parcours professionnel et personnel fondé sur la mobilité, et non pas sur l’enracinement.
Les Suppliques au Roi et au Tribunal du Commerce
Les suppliques adressées au roi et au tribunal du commerce par des artisans de Turin offrent un aperçu des difficultés économiques et des stratégies de survie. Le deuxième corpus de sources issues des archives judiciaires civiles est constitué d’un ensemble de suppliques adressées au roi et au tribunal du Commerce de Turin (le Consolato di Commercio) rédigées par des artisans de la ville (cordonniers, chapeliers, perruquiers, rubaniers, fabricants de bas etc..). Ces suppliques turinoises s’inscrivent ainsi dans un contexte plus général de renaissance des corporations d’arts et métiers qui touche Turin entre les années 1720 et 1740. On assiste en effet à la fondation de nouveaux corps de métiers, au renouvellement de statuts, à la concession royale de privilèges ou au renforcement de ceux existants27. C’est alors que plusieurs artisans s’adressent au roi pour être reconnus maîtres ou être inscrits sur les listes corporatives et ainsi jouir des avantages qu’elles rapportent. La majorité des artisans appuient leur demande en soulignant l’indigence, la pauvreté, l’impossibilité à soutenir les frais de la maîtrise, ou encore les difficiles conditions de survie familiale en insistant, par exemple, sur l’importance du nombre d’enfants ou de vieillards à charge, la faible santé de la femme, ou du mari - car on trouve aussi des femmes artisanes qui postulent. Le schéma de narration des plaintes est pourtant assez libre, parfois très détaillé et nous permet de saisir des tranches de vie et l’importance des expériences professionnelles.
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