Le 17 janvier 1975, la France a marqué un tournant décisif dans l'histoire des droits des femmes avec la promulgation de la loi Veil, dépénalisant l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Cette réforme sociétale majeure a été assouplie à plusieurs reprises depuis, mais avant cette date, de nombreuses Françaises étaient contraintes d'avorter illégalement, souvent dans des conditions effroyables et avec des risques considérables pour leur santé et leur vie. À l'occasion du cinquantenaire de cette loi historique, des témoignages poignants de femmes ayant vécu l'avortement clandestin avant 1975 ont été recueillis, révélant une réalité souvent traumatisante, violente et parfois tragique. Ces récits, longtemps enfouis dans le silence et la honte, mettent en lumière l'ampleur des souffrances endurées et l'urgence de préserver ce droit fondamental.
L'Avortement clandestin : une réalité douloureuse et dangereuse
Avant la loi Veil, l'avortement était un crime passible de prison. Dans ce contexte, les femmes se retrouvaient souvent seules, confrontées à des choix impossibles et à des risques considérables. Chaque année, près de 800 000 femmes avaient recours à l'avortement clandestin, et environ 300 en mouraient des suites de complications.
Marcelle Marquise, originaire d'Avignon, témoigne avoir avorté illégalement deux fois dans la Drôme dans les années 1960. Enceinte à 24 ans, déjà mère de cinq enfants, elle a décidé d'avorter en cachette, sans assistance médicale. "J'ai fait bouillir du persil, il a macéré et j'ai bu. Trois jours plus tard, le bébé partait, le fœtus s'en allait", raconte-t-elle. Elle a renouvelé cette opération quelques années plus tard, subissant à chaque fois de terribles douleurs et une importante hémorragie après la seconde. "Je n'ai jamais rien dit parce qu'il ne fallait rien dire, c'était une honte", confie-t-elle.
Huguette Hérin, aujourd'hui âgée de 86 ans, raconte une expérience tout aussi bouleversante. Pour provoquer une fausse couche, elle s'est jetée dans les escaliers du métro. "J'ai senti au bout de quelques mètres, comme si mon ventre se coupait en deux". À son arrivée à l'hôpital, elle a été traitée de "salope" par son médecin, un souvenir traumatisant qui l'a marquée à jamais. Elle décrit cette épreuve comme un "tsunami", soulignant que "de toute façon, on ne se fait pas avorter par plaisir, c'est une horreur. C'est une horreur, vraiment."
Ces témoignages illustrent la détresse et le désespoir des femmes contraintes d'avorter illégalement, ainsi que les risques considérables auxquels elles s'exposaient.
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Les "faiseuses d'anges" et les méthodes désespérées
Face à l'interdiction de l'avortement, de nombreuses femmes se tournaient vers des "faiseuses d'anges", des personnes souvent non formées qui pratiquaient des avortements clandestins. Ces interventions étaient souvent réalisées dans des conditions d'hygiène déplorables et avec des méthodes dangereuses, entraînant des complications graves et parfois mortelles.
Christiane Taubira, ancienne ministre de la Justice, a elle-même vécu un avortement clandestin en 1971 à Cayenne, alors qu'elle était mineure. "On était persuadés que je ne survivrais pas", avoue-t-elle.
Annie Chemla, qui a rejoint le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (Mlac) en 1973, témoigne des solutions désespérées auxquelles les femmes avaient recours : "Les solutions à l'époque, c'était soit les 'faiseuses d'ange', soit pour celles qui avaient de l'argent le fait d'aller voir un médecin. Et puis, il y avait le fait de se charcuter, c’est-à-dire d'introduire soi-même dans son utérus une sonde ou un morceau de métal pour déclencher des saignements et ensuite on allait à l'hôpital. Et c'est là que les femmes étaient maltraitées. (…) Souvent, on laissait les femmes saigner et les médecins disaient que comme ça, elles ne recommenceraient plus…"
Ces récits mettent en lumière la cruauté et l'inhumanité de la situation, où les femmes étaient livrées à elles-mêmes et subissaient des traitements dégradants.
La solidarité et la lutte pour la légalisation
Malgré la clandestinité et les risques encourus, des médecins et des militants se sont engagés à aider les femmes et à lutter pour la légalisation de l'avortement.
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René Frydman, médecin, gynécologue et père scientifique du premier bébé-éprouvette français, a rejoint le Groupe information santé (GIS) et a promu la méthode Karman, une méthode d'aspiration simple et peu douloureuse. "Il y avait une bataille d'idées parce qu'en fait, il y avait une idéologie sous-jacente. Si l'aspiration marche mieux et est plus facile à faire, alors ça va favoriser les avortements, donc il vaut mieux qu'elles en souffrent et en payent le prix", se rappelle-t-il.
Au début des années 1970, une dizaine de médecins pratiquaient illégalement des avortements à Rouen, et un cabinet médical clandestin s'était monté dans les locaux de l'association du planning familial. Face à l'afflux de demandes, de nombreuses femmes se rendaient également aux Pays-Bas ou en Angleterre, où l'avortement était autorisé. Anne-Marie Cardon, 88 ans aujourd'hui, se souvient de son expérience en Hollande : "À Paris, il y avait je ne sais pas combien d'autocars, les uns derrière les autres. C'était terrible pour moi. J'ai vécu la souffrance des femmes. Il n'y avait que des Françaises dans les cliniques, les salles étaient remplies de femmes."
Ces actions de solidarité et de résistance ont contribué à faire pression sur le gouvernement et à faire évoluer les mentalités, ouvrant la voie à la légalisation de l'avortement.
La loi Veil : une victoire historique, mais une vigilance constante
La loi Veil, promulguée le 17 janvier 1975, a marqué une victoire historique pour les droits des femmes en France. Elle a dépénalisé l'avortement et permis aux femmes d'accéder à une interruption volontaire de grossesse dans des conditions médicales sûres. En 2012, l'IVG a été remboursée à 100% par la Sécurité sociale, facilitant encore davantage son accès.
Cependant, la lutte pour le droit à l'avortement n'est pas terminée. L'accès à l'IVG reste inégal dans certaines régions, et des actions de militants anti-IVG compliquent parfois son application. Malgré ces obstacles, la « liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse » est désormais inscrite dans la Constitution depuis le 4 mars 2024, une avancée majeure qui consolide ce droit fondamental.
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Catherine, qui a aidé sa mère à avorter en 1965, témoigne : "Aujourd’hui, le droit à l’avortement est inscrit dans la loi, et même dans la Constitution. Mais cela reste fragile et tellement compliqué. Pour moi, on n’est jamais à l’abri. Les lois peuvent changer et puis, il y a toujours ces histoires de délais."
Ces témoignages poignants rappellent l'importance de préserver le droit à l'avortement et de rester vigilants face aux menaces qui pèsent sur ce droit fondamental. Il est essentiel de se souvenir du passé pour ne pas reproduire les erreurs et les souffrances d'une époque où les femmes étaient privées de leur liberté et de leur dignité.
L'IVG aux États-Unis : un rappel des enjeux actuels
La situation aux États-Unis, où l'abrogation du droit fédéral à l'avortement en 2022 a entraîné une restriction drastique de l'accès à l'IVG dans de nombreux États, est un rappel brutal des enjeux actuels. Le documentaire « Avortement aux États-Unis : la grande fracture » met en lumière l'horreur vécue par les femmes privées d'IVG, contraintes de subir des grossesses non désirées, de mettre leur vie en danger et de vivre des traumatismes psychologiques profonds.
L'histoire d'Élisabeth Weller, une femme vivant au Texas, est particulièrement édifiante. Enceinte début 2022, elle a perdu les eaux à 18 semaines, condamnant sa grossesse. Malgré le fait que les chances de survie de son fœtus étaient quasi inexistantes, les médecins de l'hôpital n'ont pas pu l'aider en raison de la loi texane en vigueur, qui interdit toute IVG dès lors que les pulsations sont détectables, soit vers la sixième semaine de grossesse. Élisabeth a été contrainte d'attendre de développer une septicémie pour pouvoir être prise en charge et avorter.
Ces témoignages venus des États-Unis soulignent l'importance de rester mobilisés et de défendre le droit à l'avortement partout dans le monde, car ce droit est loin d'être acquis et peut être remis en question à tout moment.
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