L'internat en médecine, et plus particulièrement en pédiatrie, est une période intense et exigeante. Concilier cette formation rigoureuse avec une vie de famille épanouie représente un défi majeur pour de nombreux jeunes médecins. Cet article explore les réalités de cette conciliation, à travers des témoignages poignants et des réflexions sur les enjeux et les solutions possibles.
Un Parcours Semé d'Embûches
Le témoignage d'une ancienne interne en médecine générale, ayant achevé son internat il y a quelques temps, met en lumière les difficultés rencontrées. Elle décrit comment la surcharge de travail, les stages changeant tous les six mois, les gardes, et la pression constante l'ont menée au bord du burn-out. Elle avait choisi cet internat de médecine générale. Elle avait aussi choisi d’essayer de faire tout en même temps et de vivre comme n’importe quelle personne entre 25 et 30 ans : vivre, acheter une maison, avoir un bébé etc. malgré l’internat, la thèse, les changements de stage tous les 6 mois, les gardes… Tout ça lui paraissait à sa portée avec un peu de volonté et d’organisation, d’autres l’avaient fait avant elle. Mais ce dont elle se rend compte aujourd’hui, c’est que c’est une accumulation de petites choses qui l’ont menée à ça et pas seulement ses choix. Les stages où tu as la boule au ventre en prenant la voiture en rentrant de garde parce que t’as peur de t’endormir au volant. Les maîtres de stage pour qui tu es juste de la main d’œuvre pour faire tourner le cabinet et qui te reprochent de ne pas venir quand ton enfant est malade. Le covid qui s’est invité au milieu de tout ça. Elle souligne l'accumulation de petites choses qui l'ont menée à cet état, et pas seulement ses choix.
Cette expérience soulève des questions cruciales sur la compatibilité entre l'internat et les aspirations personnelles, notamment le désir de fonder une famille. Elle témoigne : "La vocation, ça n’empêche pas d’avoir envie de prendre soin de sa santé physique et mentale, de vouloir se construire et d’avoir une famille."
L'Impact de la Durée de l'Internat
La perspective d'un allongement de la durée de l'internat suscite également des inquiétudes. La même interne confie : "Aujourd'hui quand j’entends que l’internat risque d’être rallongé d’un an, j’ai la boule au ventre. La réalité, c’est que je ne sais pas si j’aurais pu finir mon internat dans ces conditions, s'il avait duré un an de plus." Cela met en évidence la pression supplémentaire que cela pourrait exercer sur les internes, déjà confrontés à des défis importants.
Les internes sont appelés à faire grève à partir de jeudi soir et jusqu'au 2 novembre pour obtenir la suppression de l'article du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2023 instaurant une quatrième année au DES de médecine générale. Aurait-elle choisi la médecine générale si l'internat avait été rallongé ? Aurait-elle surmonté son burn out avec une année de plus à tirer ?
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La Question du Soutien
Le manque de soutien est un autre facteur aggravant. L'interne parent a besoin de stabilité géographique, financière, temporelle et affective. Pas d’accès prioritaire en crèche, des lieux de stage qui changent tous les 6 mois, pas toujours de proches sur place, et souvent un conjoint non médecin qui doit tout absorber. Qui vient récupérer les enfants quand l’interne est coincé au bloc pour une urgence vitale ? Aujourd’hui encore, le statut d’interne parent est un champ de bataille, et le code du travail n’est pas respecté. Elle souligne le manque d'accès prioritaire en crèche, les lieux de stage changeant tous les 6 mois, et le fait que le conjoint non médecin doit souvent tout absorber.
Reconversion et Maternité : Un Parcours Possible
Malgré les difficultés, des témoignages positifs encouragent à croire qu'il est possible de concilier maternité et études de médecine, même en cas de reconversion professionnelle. On peut envisager une reprise d'études lorsque l'on a 38 ans et deux enfants en bas âge, pour devenir orthophoniste. L'amie d'une étudiante reconvertie avait repris des études en médecine ( elle avait préparé et réussi le concours), donc cela doit être possible. Mais avec Parcoursup les modalités ont dû changer ? Je pense que c'est la première chose à regarder. Ensuite, faire un plan de financement.
Le Financement des Études
La question du financement est cruciale, surtout pour les étudiants ayant des enfants à charge. Il faut tenir au moins jusqu'à l'externat, financièrement, et j'ignore totalement si des moyens/dispositifs existent pour financer ces premières années. Je sais que des étudiants cumulent les petits boulots à coté, néanmoins les étudiants n'ont "qu'eux" à penser et pas d'enfants à charge … Ils peuvent par exemple travailler en soirée. J'ai l'impression là comme ça … que c'est du délire complètement inconcevable. Mais j'aimerais en être sure … pour ne pas avoir de regrets.
Il est souvent nécessaire de cumuler les petits boulots, ce qui est particulièrement difficile avec des enfants à charge. Selon ton parcours, tu peux éventuellement bénéficier de passerelles qui t'épargneront la 1ere année. Les places sont très rares, mais des admissions parallèles existent.Si aucune passerelle ne correspond à ton cas, inscription parcoursup en 1ere année et là, tu peux prévoir de bosser tous les jours non stop, du lundi au dimanche, de 8 h à 23 h pour avoir une chance de passer en 2e année.
Des Exemples Inspirants
Des exemples de parcours atypiques et ambitieux existent, comme cette femme médecin qui a fini ses études vers l'âge de 40 ans, après une reconversion et avec quatre enfants. Des femmes médecins ont repris des études de médecine à la trentaine. Donc c'est possible mais je ne sais pas à quel prix… Je connais pas mal d'étudiants en médecine, mais je n'en connais aucun qui a travaillé la première année.
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L'Expérience d'une Chirurgien Pédiatre
Le témoignage de Maud, chirurgien pédiatre de 40 ans, mariée et mère de deux enfants, offre un éclairage sur la conciliation vie privée/vie professionnelle. Elle a effectué en tout 12 ans d’études (6 années avant l’internat, 5 d’internat + 1 de recherche). Elle souligne que ce n'est pas facile tous les jours, mais que le choix d'une nounou à la maison a permis une meilleure organisation. Au quotidien, elle se sent parfois frustrée de ne pas en faire plus tant au niveau professionnel que familial. Mais elle est contente de ce qu'elle fait. Savoir que l’on est pour quelque chose dans la guérison et/ou le soulagement d’un enfant est très gratifiant.
L'Importance de l'Équilibre
Maud met en avant l'importance de trouver un équilibre entre la vie professionnelle et personnelle. Elle essaie d’emmener ou d’aller chercher son fils à l’école une fois par semaine et d’être à la maison à 19h pour relever la nounou en moyenne un jour sur 2. Elle souligne également l'importance de la communication au sein du couple et du respect mutuel.
Les Sources de Satisfaction en Pédiatrie
Elle évoque les sources de satisfaction qu'elle retire de son activité de pédiatre : la guérison et le soulagement des enfants, la stimulation intellectuelle, et la relation avec les enfants et les parents. La chose la plus importante, je crois est que les gens soient heureux de faire le métier qu’ils font. Contradictions quotidiennes entre le temps passé au travail et l’envie de passer du temps avec sa famille.
Le Rôle en CAMSP
Maud a trouvé sa voie en travaillant dans le médico-social, avec une compétence neurologique. Son rôle de pédiatre en CAMSP est multiple : prise en charge des enfants à risque de handicap ou présentant un handicap, suivi de leur évolution, proposition d'une prise en charge rééducative adaptée, accompagnement à l'intégration de l'enfant. Les enfants ayant une pathologie à dominante psychiatrique sont plutôt orientés en CMPP, en CMP ou bien avec les pédo-psychiatres du CAMSP. Un autre de ses rôles est l’accompagnement à l’intégration de l’enfant (crèche, école ordinaire, soutien avec AVS, orientation en IME), où l’avis du médecin est important pour conseiller au mieux les familles.
Les conditions de travail en CAMSP sont intéressantes, avec un salaire équivalent à celui d'un PH débutant, 35 heures par semaine, et sans astreinte ni garde. Question salaire, nous ne sommes pas mal lotis dans le milieu médico-social avec un salaire en début de carrière qui équivaut à celui d’un PH débutant, et tout ceci aux 35 heures et sans astreinte ni garde. L’évolution de carrière est toutefois moins diversifiée : la seule évolution au sein d’un CAMSP c’est d’être promut médecin directeur technique, donc responsable administratif de la structure. Bref, j’ai réussi à trouver une activité médicale variée, intéressante et épanouissante qui me convient.
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L'Internat en Médecine Générale : Un Choix par Défaut ?
Le témoignage d'une autre interne en médecine générale met en lumière les raisons qui l'ont poussée à choisir cette spécialité : la durée de l'internat plus courte et plus conciliable avec une vie de famille, et la possibilité de s'installer en libéral facilement où elle voulait. Pour en finir, la seule perspective de ne pas retourner en stage l’avait tellement soulagée. Elle savait que dans trois semaines elle commençait sa nouvelle vie. Elle commençait un remplacement régulier dans l’optique d’une collaboration à cinq minutes de chez elle. Parce que oui ça existe encore les jeunes médecins à la sortie de la fac qui ont envie de s’installer en libéral ! Un an après, la vie est belle, elle a travaillé pendant 9 mois dans un cabinet où elle a hâte de s’installer pour de bon une fois sa thèse passée et elle attend avec impatience l’arrivée de son deuxième bébé.
Le Blues de l'Interne : Un Appel à l'Aide
Un témoignage poignant d'une interne en médecine, intitulé "Du blues en blouse", décrit la souffrance psychologique que peuvent éprouver les internes. Elle évoque l'épuisement, le découragement, et les idées dépressives qui peuvent accompagner la préparation aux ECN. Nous baignons dans une étuve, asphyxiés par un esprit de compétition. En parallèle de la faculté, les conférences privées savent se rendre indispensables (notamment en banlieue parisienne) aux yeux de tous les étudiants qui voudraient réussir les ECN. Elles sont une fabrique de bêtes à concours, à qui on bourre le crâne de notions médicales très poussées, nécessaires à la réussite du concours, mais assez inutiles dans la pratique. Nous sommes fiévreusement empêtrés dans une course à l’efficacité, qui s’achève seulement lors du concours.
Elle décrit également les difficultés rencontrées lors de son premier stage d'interne, le manque de soutien, et la pression de performance. Elle se souvient d'une garde particulièrement difficile, où elle a ressenti une angoisse intense et a fini par fondre en larmes. Elle a été arrêtée, car elle n’avait plus les ressources nécessaires pour faire face. Elle écrit aujourd’hui pour elle-même, pour se libérer. Elle s’adresse également à tous les internes, afin de les émouvoir, de les choquer, de les révolter. Elle écrit aussi à toutes celles et ceux qui, de près ou de loin, ont été confrontés à la machine hospitalière, pour leur faire découvrir l’envers du décor, pour partager avec eux un morceau de notre existence à l’hôpital.
Elle souligne l'importance de ne pas rester dans le silence et de demander de l'aide en cas de souffrance psychologique. Lorsque je repense à tout cela, je me dis qu’il existe un tabou : les gens n’osent pas parler de leur propre faiblesse, car un médecin se doit d’incarner l’être fort dans sa relation avec le malade. S’il souffre, il devient lui-même le patient d’autrui. Nombre d’entre nous s’attachent à leur position de soignant, s’y entêtent aveuglément jusqu’à ce que la corde se rompe. Ils livrent bataille, ne veulent pas renoncer à leur rôle, tout en niant leur souffrance d’être humain. Beaucoup traversent ce genre d’épisodes, et voient leurs collègues souffrir à leur tour ; néanmoins j’ai comme la vague impression qu’ils préfèrent rester dans l’ignorance, dans la nonchalance, le déni, parce ce qu’ils ont peur de se pencher sur le miroir de leur propre souffrance.
Elle appelle à des réformes pour améliorer les conditions de travail des internes, notamment en augmentant le nombre d'internes, en respectant leur temps de travail, et en mettant en place des mesures de prévention pour détecter ceux qui souffrent en silence. Outre ce manque de lucidité, de déni, de la part de nos politiques, j’aimerais ajouter que le burn out, la dépression sont des maux plus fréquents chez les internes qui constituent une population vulnérable, confrontée à la souffrance, à la maladie, à la mort, à la réalité violente de l’hôpital, contrastant avec des années de routine universitaire confortable et rassurante. À la lumière de son témoignage et de centaines d’autres, il paraît nécessaire d’engager rapidement des réformes. Cela passe par des mesures de prévention, notamment l’évaluation de chaque interne, chaque semestre par la médecine du travail, afin de dépister ceux d’entre nous qui souffrent en silence. Il est également urgent d’augmenter le nombre d’internes, particulièrement dans les services sous pression, afin de respecter légalement notre temps de travail, et de répondre à la demande d’une population croissante de malades.
Concilier Vie Privée et Vie Professionnelle : L'Expérience d'une Médecin Généraliste
Kalindéa, médecin généraliste libérale, mariée et mère de quatre enfants, témoigne de la difficulté de concilier vie privée et vie professionnelle. Elle a rencontré son mari (non médecin) au cours de sa 3e année de fac, ils se sont mariés à la fin de son externat (6e année). Elle a eu ses 2 premiers enfants au cours de son internat de médecin générale (elles ont 17 mois d’écart…) puis elle a attendu 4 ans avant d’avoir la 3e. Elle explique que certains patients lui reprochent son manque de disponibilité, tandis que ses enfants trouvent qu'elle rentre trop tard.
L'Importance de la Communication et du Soutien du Conjoint
Elle souligne l'importance de la communication au sein du couple et du soutien du conjoint. Elle et son mari sont sur la même longueur d’onde. Ils communiquent plutôt bien (pour ce qui est important en tout cas !) et leurs discussions sont toujours constructives. Son mari est passé à 75% en prévision de sa 3e grossesse, et la conjoncture (une nounou qui nous lâche du jour au lendemain, un refus de sa hiérarchie de lui prolonger son 75%, un salaire bas et peu de perspectives d’évolutions dans son entreprise…) l’a amené à démissionner, quelques mois avant la naissance de leur 3e enfant.
Les Valeurs Associées au Métier de Médecin
Kalindéa associe au métier de médecin des valeurs telles qu'altruisme, abnégation, et relation d'aide. Elle estime qu'un médecin doit avoir une grande rigueur morale et intellectuelle. Elle se sent utile lorsqu'elle a une compétence qui correspond au besoin de son patient, lorsqu'elle peut aider, et lorsqu'une relation de confiance s'instaure.
Les Frustrations du Métier
Elle évoque également les aspects les plus frustrants de son métier : l'impression d'être un bien de consommation, l'exigence de certains patients, l'obligation de résultats, et les pressions administratives et financières.
Des Questions Essentielles
Les témoignages et réflexions présentés dans cet article soulèvent des questions essentielles :
- Comment mieux soutenir les internes parents ?
- Comment améliorer les conditions de travail des internes pour prévenir le burn-out ?
- Comment favoriser un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle pour les médecins ?
- Comment valoriser la médecine générale et encourager les jeunes médecins à choisir cette spécialité ?
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