L'insémination artificielle, ou procréation médicalement assistée (PMA), est un sujet délicat au sein du monde musulman, suscitant des débats passionnés et des avis divergents. Les avancées médicales dans ce domaine ont conduit à une augmentation considérable des techniques de PMA, notamment dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, soulevant des questions culturelles et éthiques importantes. Cet article vise à explorer les différentes perspectives islamiques sur l'insémination artificielle, en tenant compte des pressions socio-culturelles, de l'adaptation des normes musulmanes et des défis d'accès à ces technologies.
Introduction
La procréation est un thème central dans les religions monothéistes, y compris l'islam. Le Coran et la Sunna (traditions du prophète Mahomet) encouragent les couples à avoir des enfants, considérant la famille comme le fondement de la société. Cependant, l'infertilité peut être une source de souffrance et de stigmatisation pour les couples musulmans, les poussant à rechercher des solutions médicales pour réaliser leur désir de parentalité.
Les avis des différentes branches de l'Islam
Le sunnisme : une approche conservatrice
Le sunnisme, qui représente la majorité des musulmans dans le monde, adopte généralement une approche conservatrice en matière de PMA. La principale référence en la matière est la fatwa émise en 1980 par le grand cheikh de l'université islamique d'Al-Azhar au Caire. Cette fatwa stipule que :
- L'insémination artificielle est autorisée uniquement avec le sperme du mari.
- La FIV est possible à condition d'utiliser les ovocytes de l'épouse et le sperme de son conjoint, avant un transfert de l'embryon ainsi conçu dans l'utérus de la future mère.
- Toute utilisation de gamètes (sperme ou ovocytes) d'une personne extérieure au couple marié est prohibée, car assimilée à un adultère. Le recours à une mère porteuse est également interdit.
Cette interdiction du don de gamètes est inscrite dans la loi ou dans les codes d'éthique médicale de plusieurs États du Moyen-Orient. Cependant, certaines cliniques orientent les couples souhaitant recourir à un don vers des établissements européens.
Le chiisme : une approche plus ouverte
Longtemps, les autorités religieuses chiites ont suivi l'opinion de leurs homologues sunnites. Mais à la fin des années 90, le guide de la République islamique iranienne, l'ayatollah Ali Khamenei, a publié une fatwa autorisant le recours au don de gamètes sous conditions. Cet avis a eu un grand retentissement chez les croyants qui considèrent Ali Khamenei comme leur référence spirituelle.
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Selon cette fatwa, le don d'ovocytes n'est pas interdit, mais la donneuse et la femme infertile doivent se conformer aux règles religieuses régissant la parenté. L'enfant ainsi conçu aura donc le droit d'hériter de la donneuse, la femme qui a bénéficié du don étant considérée comme sa mère adoptive. En cas de don de sperme, l'enfant recevra le nom de l'homme infertile considéré comme son père adoptif, mais il héritera du donneur.
La référence à l'adoption est une innovation, car les textes islamiques n'autorisent pas l'adoption comme en Occident. Dans le monde musulman, les couples infertiles envisagent rarement l'adoption, jugée "contraire à la religion".
Tous les dirigeants religieux chiites ne partagent pas l'interprétation d'Ali Khamenei. Certains continuent à interdire le don de gamètes aux fidèles qui suivent leurs avis, tandis que d'autres la permettent sous conditions.
Le mariage temporaire (mut'a)
L'islam chiite autorise également le mariage temporaire (mut'a), non reconnu par les clercs sunnites. Certains oulémas chiites estiment qu'en cas de FIV, le mari doit conclure un mariage provisoire avec la donneuse d'ovocytes jusqu'au transfert de l'embryon, afin d'éviter l'adultère. Cependant, une femme mariée ne peut épouser provisoirement un donneur de sperme.
Les pratiques de PMA dans le monde musulman
L'Iran : un terrain d'expérimentation
L'Iran est l'un des pays musulmans les plus avancés en matière de PMA. Une loi sur le don de gamètes adoptée en 2003 par le Parlement iranien l'a limité au don d'ovocytes, à condition que le couple bénéficiaire soit marié et que l'homme contracte un mariage provisoire avec la donneuse. Quant au don d'embryon, il est autorisé sous conditions : que le couple donneur soit marié ainsi que le couple bénéficiaire.
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Dans la pratique, les dons d'ovocytes en Iran proviennent de trois sources : des membres de la famille du couple receveur, d'autres patientes ayant recours à la FIV, et des femmes non mariées contractant un mariage provisoire en échange d'une somme d'argent. Ces mariages se déroulent dans la clinique et ne sont pas enregistrés officiellement. Les donneuses, qui souhaitent rester anonymes, concluent cette union uniquement par écrit, sans rencontrer leur mari provisoire ou le couple qui recevra leur ovocyte.
Le Liban : une situation complexe
Au Liban, où la communauté chiite est la plus importante, aucune loi n'encadre la FIV ou le don de gamètes. En revanche, les médecins présentent à leurs patients la fatwa d'Ali Khamenei, pour leur prouver que cette technique est autorisée par l'islam.
Les dons de sperme proviennent souvent de l'étranger, et certaines donneuses d'ovocytes sont de jeunes Américaines non-musulmanes qui viennent au Liban pour faire un don anonyme et rémunéré. Les bénéficiaires ne sont pas uniquement des couples chiites, mais aussi des patientes sunnites, libanaises ou originaires d'autres pays.
Les autres pays musulmans
De nombreux autres pays musulmans adoptent les techniques de PMA, comme le Maroc, la Tunisie, l'Égypte, la Jordanie, l'Arabie saoudite, le Qatar et Oman. Cependant, les lois et les pratiques varient considérablement d'un pays à l'autre, en fonction des interprétations religieuses et des considérations culturelles.
Au Maroc, la loi dispose que l'assistance médicale à la procréation a pour objet de remédier à l'infertilité dont le caractère pathologique a été médicalement diagnostiqué. En Tunisie, la loi n°2001-93 relative à la médecine de reproduction établit un cadre pour les couples mariés. Dans ces deux pays, le recours à un tiers donneur est interdit.
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En Égypte, les recommandations et interprétations des textes musulmans font acte de lois ordinaires. Dès 1980, le cheikh Ali Gad El Hak a émis une fatwa autorisant l'insémination artificielle avec le sperme du mari, mais interdisant l'utilisation de gamètes d'une personne étrangère au couple.
Les pressions socio-culturelles et l'adaptation des normes musulmanes
L'Islam définit un nombre de droits et de devoirs pour les couples musulmans, notamment la nécessité d'avoir une descendance légitime et de transmettre la religion à ses enfants. Dans les pays musulmans, la pression sociale et familiale pour fonder une famille est très forte, ce qui explique l'intérêt pour les opérations médicales permettant de pallier la stérilité ou l'infertilité.
Auparavant, la tradition voulait que les femmes soient jugées responsables de la fertilité, tandis que les hommes n'étaient pas inquiétés. Aujourd'hui, les couples victimes d'infertilité font appel aux techniques de PMA pour avoir des enfants tout en se conformant aux principes de la foi musulmane.
La médicalisation de la procréation a permis d'instaurer une plus grande reconnaissance des problématiques d'infertilité au sein du couple. Ainsi, ces pratiques ont permis aux spécialistes de poser des diagnostics qui soulagent les femmes des fausses accusations d'infertilité.
Deux techniques de procréation sont généralement admises au sein du couple par les écoles de pensée sunnites : l'insémination artificielle intra-utérine avec sperme du conjoint (IAC) et la fécondation in vitro (FIV) avec les gamètes du couple. L'utilisation de gamètes d'une personne étrangère aux conjoints est interdite, car considérée comme de l'adultère.
Le courant chiite, quant à lui, est plus ouvert à une plus grande liberté de pensée. Un homme, qu'il soit célibataire ou marié, est autorisé à avoir une relation sexuelle légitime avec une femme en contractant un mariage temporaire avec elle. Ce type de contrat permet à un homme et une femme de se marier temporairement afin de ne pas avoir une relation hors mariage.
Les défis d'accès et l'impopularité de certaines techniques
Malgré l'adaptation des normes musulmanes et l'évolution des pratiques, l'accès à la PMA reste un défi pour de nombreux couples musulmans. Les coûts élevés de ces techniques, le manque d'infrastructures médicales adéquates et les restrictions légales ou religieuses peuvent limiter l'accès à la PMA pour certains couples.
De plus, certaines techniques de PMA, comme le don de gamètes ou la gestation pour autrui, restent impopulaires dans de nombreux pays musulmans, en raison de considérations éthiques et religieuses. La stigmatisation associée à l'infertilité et aux techniques de PMA peut également dissuader certains couples de recourir à ces options.
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