L'article suivant se propose d'examiner divers aspects de la vie à la cour impériale sous Napoléon Ier, en mettant en lumière le rôle et les préoccupations de l'impératrice Joséphine, ainsi que l'atmosphère particulière qui régnait lors de séjours impériaux en province, comme celui de Mayence en 1806.
Joséphine et Napoléon: Une Relation Complexe au Cœur du Pouvoir
S'il n'avait tenu qu'à elle, Joséphine aurait collé à Napoléon et se serait accrochée à ses basques. Elle l'accompagnait dans ses tournées dans les provinces, mais elle l'aurait aussi volontiers suivi à la guerre, où elle n'avait évidemment pas sa place. La plus complice de Napoléon, en effet, fut la plus écartée de l'exercice du pouvoir. Nulle part la constitution de l'Empire ne la mentionne et elle apparait seulement au détour d'une disposition très technique, relative au douaire que l'empereur pouvait lui assigner sur sa liste civile. Ce n'était, de la part de Napoléon, ni du mépris ni de la méfiance, mais la conséquence logique de son régime autocratique. "Si je l'ai faite impératrice, c'est par justice, se justifia-t-il devant Roederer. Je suis surtout un homme juste. Si j'avais été jeté dans une prison au lieu de monter au trône, elle aurait partagé mes malheurs. Il est juste qu'elle participe à ma grandeur."
Une souveraine pouvait difficilement être moins impliquée dans les affaires de l'État que Joséphine. Elle était une parure qui participait du décorum dont Napoléon entourait sa couronne: elle se contentait de remplir ses obligations protocolaires et ne prétendait ni à gouverner ni, le cas échéant, à exercer la régence, dont elle était exclue, parce qu'elle ne donnerait jamais d'héritier à l'empereur.
La Hantise de la Stérilité et les Infidélités de Napoléon
Au fil des ans, la jalousie de l'impératrice tourna à la maladie chronique et les incartades de Napoléon, dont il se cachait à peine et qu'elle favorisait parfois, ne contribuaient pas à la calmer. Au fond d'elle-même, elle ne pouvait se départir de la préoccupation permanente que lui inspirait sa position mal assise à cause de sa stérilité. "Je l'ai toujours vue tremblante de déplaire à son mari, rapporte Madame de Rémusat dans ses Mémoires. Elle n'avait aucune coquetterie; toute sa manière extérieure était décente et mesurée. Elle ne parlait aux hommes que pour découvrir ce qui se passait, et ce divorce suspendu sur sa tête faisait l'éternel objet de ses plus grands soucis."
Malgré l'article 7 du statut de la famille impériale, adopté le 30 mars 1806, qui stipulait précisément que "le divorce est interdit aux membres de la maison impériale de tout sexe et de tout âge", elle n'était pas davantage rassurée. Se savoir estimée de l'empereur était son vrai bonheur. La peur de le perdre tournait chez elle à l'obsession. Il avait pourtant multiplié les gages de son attachement, ce qui, vu leur âge et leur position, aurait dû la rasséréner, parce que les preuves qu'il lui en donnaient valaient sans doute mille fois mieux que des déclarations d'amour futiles. Seulement une banale histoire d'alcôve, qui aurait dû demeurer sans suite, ajouta à ses craintes, le jour où elle apprit qu'Eléonore Denuelle de La Plaigne, une lectrice de Caroline Murat, se retrouvait enceinte des œuvres de son mari. En septembre 1806, la demoiselle se retira dans un appartement de Paris pour terminer sa grossesse à l'abri des regards.
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Le Séjour de Joséphine à Mayence: Une Capitale Éphémère
Ainsi, le second séjour de l'impératrice à Mayence - le premier, de courte durée, remontait à l'automne 1804 - se déroula dans un climat conjugal surchargé de chagrin et de défiance, qui occultera presque les victoires de Napoléon à Iéna et Auerstaedt (14 octobre 1806) et les succès des campagnes de Pologne et de Prusse contre les forces de la quatrième coalition (1806-1807). L'empereur, se rendant aux supplications de Joséphine, accepta qu'elle s'établisse à Mayence. Il estimait somme toute préférable qu'elle s'éloignât momentanément de Paris, où l'on bavardait beaucoup trop de la naissance prochaine de l'enfant et de son père putatif.
L'impératrice se transporta sur les bords du Rhin avec sa Maison et aussitôt une vie de cour s'organisa autour d'elle. Cette ex-principauté épiscopale, devenue avec l'annexion de la République cisrhénane en 1801 la préfecture du département du Mont-Tonnerre, grâce à sa situation au confluent du Rhin et du Main, faisait office d'avant-poste français en terre allemande. L'ancien palais du prince électeur, le Deutschaus, ou Palais teutonique (le prince électeur était grand maître de l'ordre teutonique), jouxtait l'arsenal et formait avec celui-ci un ensemble de bâtiments militaires et civils, édifiés en grès rouge dans le plus pur style baroque, le long du quai. Déjà en 1792, le général Custine y avait établi son quartier général et le préfet Jeanbon Saint-André l'occupait depuis cinq ans.
Faute de place, il fut impossible d'y caser Joséphine et toute sa suite. Le préfet libéra les lieux et une partie du service de la chambre et de la livrée logea chez l'habitant, dont elle n'entendait pas la langue. On s'amusa de quelques quiproquos cocasses que Mlle Avrillion, la première femme de chambre de l'impératrice ne manque pas de rapporter dans ses Mémoires: "La majeure partie des habitants de Mayence ne parlait qu'allemand; or, aucun de nous, au palais ne sachant cette langue, il en résulta, outre une grande difficulté d'établir des communications mutuelles, quelques singuliers quiproquos dont un, entre autres, m'est resté gravé dans la mémoire. Deux valets de chambre de l'impératrice étaient logés dans la même maison, dont les maîtres étaient deux demoiselles déjà fort sur le retour. Ces demoiselles ne se cochaient jamais avant que leurs hôtes ne fussent rentrés, et souvent ils ne rentraient que fort tard. Lorsqu'en effet la société étrangère que recevait l'impératrice était retirée, Sa Majesté commençait sa partie de trictrac, jeu qu'elle aimait préférablement à tout autre: la partie se prolongeait presque toujours jusqu'à plus d'une heure du matin. Quand ces messieurs étaient de service, ils ne pouvaient s'en aller avant que Sa Majesté se fût retirée dans son appartement intérieur. Les demoiselles leur faisaient alors observer qu'ils rentraient bien tard, et ils expliquaient tout naïvement la cause de ce retard en leur disant: "C'est que Sa Majesté a fait ce soir sa partie de trictrac." Les deux valets de chambre ne concevaient rien à l'incroyable étonnement que cette explication toute naturelle causait aux maîtresse de leur logis, qui s'en montraient extraordinairement scandalisées.
Au Palais teutonique, Joséphine garda auprès d'elle son service d'honneur et sa nièce, la grande duchesse Stéphanie de Bade, née Beauharnais, qu'on jugeait trop jeune mariée pour échapper à toute surveillance. Même sa fille, la reine Hortense, venue la rejoindre avec ses deux fils, les jeunes princes Napoléon et Napoléon-Louis, dut prendre gîte en ville, dans une auberge près du pont. La monarchie napoléonienne pratiquait, dans un contexte de guerre permanente, une forme de nomadisme qui rappelle mutatis mutandis le gouvernement de Catherine de Médicis, avec ses longs et épuisants périples à l'intérieur du royaume. Joséphine en suivant au plus près les mouvements de l'armée, fut à sa manière une infatigable démarcheuse de la couronne impériale.
Alors que la Prusse se laissait entraînée dans la guerre et que Napoléon rendait Berlin responsable de la reprise des hostilités, Mayence accéda au rang de capitale éphémère de l'empire. C'est pourquoi on aurait tort de considérer cet épisode comme un moment récréatif, une simple excursion dans la vallée du Rhin. On visita très peu la région, car les circonstances ne s'y prêtaient guère. L'impératrice resta cantonnée à l'intérieur des murs de la cité, où elle mena une vie brillante pour rassurer les populations et en montrer à l'adversaire, que l'empereur poursuivait de l'autre côté du pont.
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L'Ambiance de la Cour à Mayence: Entre Étiquette et "Laisser-Aller Militaire"
"L'Impératrice, la reine de Hollande et la toute jeune princesse Stéphanie, grande-duchesse de Bade, tenaient à Mayence une cour charmante. C'était une vie de château au milieu d'un quartier général. Égayée par une sorte de laisser aller militaire, la cour de Mayence avait su modifier agréablement les sévérités de l'étiquette, dont, en l'absence de l'Empereur, le général Ordener paraissait être le gardien peu en faveur. […] Les deux mois que je passai à Mayence, entre Paris et le champ de bataille, furent pour ainsi dire étoilés de tant de variétés, qu'aucun temps de ma vie ne peut leur être comparé. L'Impératrice tenait royalement le grand salon de la cour, où paraissaient et disparaissaient sans cesse ceux qui venaient de l'intérieur et ceux qui venaient de l'armée, de sorte que nous étions journellement au courant de ce que nous avions laissé derrière nous et de ce que le victorieux empereur léguait à la postérité. La reine Hortense, d'accord avec sa mère, qui venait parfois s'y délasser de la représentation impériale, tenait le salon de la ville, sans étiquette; on se croyait dans sa maison de la Chaussée d'Antin. Vers les dix heures du soir, heure à laquelle se retirait la princesse de Bade, dont l'Impératrice sa tante gardait maternellement la jeunesse et le veuvage momentané, nous quittions le cercle pour aller causer, rire, nous asseoir à notre aise, entendre de la musique et prendre le thé chez la reine Hortense. La princesse Stéphanie n'y venait jamais qu'avec l'Impératrice, et quand il y avait quelque chose d'extraordinaire, comme des proverbes."
Tout cela était d'un heureux présage, au moment où avait démarré un nouveau conflit outre-Rhin. "La présence en cette ville de l'impératrice Joséphine ne contribua pas peu à stimuler l'ardeur des jeunes gens qui s'empressaient d'accourir à l'appel qui leur était fait, et surtout par l'intérêt que Sa Majesté voulait bien y prendre en accueillant dans ses salons, non seulement les officiers, mais bon nombre de gendarmes d'ordonnance que leur nom et leur éducation rendaient dignes de cet honneur.
Anecdotes et Personnalités Présentes à la Cour de Mayence
Les personnes composant la cour de l'Impératrice étaient le jeune prince Napoléon, âgé de quatre ans, sa mère la reine de Hollande, la princesse Stéphanie de Bade, nièce de l'Impératrice, Mme de la Rochefoucauld, dame d'honneur, Mme d'Arberg et sa fille, Mesdames de Montmorency, de Mortemart, de Turenne et de Bouillé, la maréchale Bernadotte, princesse de Ponte-Corvo, la maréchale Lannes, la maréchale Duroc, Mme de Broc née Auguié, Mme de Bourjoly et Cochelet, Mme de Saint-Hilaire, première femme de chambre, M. de Talleyrand, prince de Bénévent, M. d'Harville, chevalier d'honneur, le général Ordener, premier écuyer, les chambellans de Béarn et Dumanoir, les pages de Castille, Xaintrailles, de Marescot et Duval de Beaulieu, et M. Deschamps, secrétaire, des commandements.
Il y avait, tous les soirs, réunion dans les salons de l'Impératrice qui faisait régulièrement sa partie de whist, après laquelle Sa Majesté avait l'habitude de tirer les cartes, tandis que, dans un grand salon, on dansait, on jouait des charades et quelquefois des comédies; alors, c'étaient des joies, des trépignements, des cris qui souvent nécessitaient la présence de l'Impératrice pour réclamer un peu moins de bruit; on cessait un moment pour recommencer de plus belle, et tous les jours il en était ainsi. Un soir, l'Impératrice, qui me comblait de bontés en souvenir de son ancienne liaison avec ma mère, à qui je devais mon grade et de qui plus tard mon frère obtint la même faveur, un soir, dis-je, Sa Majesté, après avoir terminé son whist me dit, en me montrant un fauteuil « Hippolyte, mettez-vous là, je vais tirer les cartes » puis, après les avoir bien mêlées et me les avoir fait couper plusieurs fois, les étendant sur la table, elle s'écrie tout à coup « Grande nouvelle! Victoire incroyable! - Ce n'est point étonnant, dis-je; si Madame voit un combat où est l'Empereur, il est évident qu'il doit y avoir une victoire. » Puis, recommençant son jeu: "Encore une victoire » dit-elle, et, mêlant les cartes: « C'est si beau, ajouta-t-elle, qu'il faut s'en tenir là; allez danser. Demain, nous aurons du nouveau. » Une demi-heure ne s'était pas passée qu'un huissier, ouvrant les deux battants de la porte du salon, annonce un page de l'Empereur. Le jeune d'Espinay, crotté jusqu'à l'échine, place sur son chapeau une petite lettre sans enveloppe et, pliant le genou, la présente à l'Impératrice. C'était l'annonce de la célèbre victoire d'Iéna. « Eh bien dit Sa Majesté en me regardant, aurez-vous foi dans mes cartes? Oui, Madame, répondis-je, mais encore plus dans les succès de l'Empereur. » Ce précieux chiffon de papier que nous avons tous tenu dans nos mains ne renfermait que ces lignes presque indéchiffrables: « Ma chère Joséphine; nous avons joint l'armée prussienne, elle n'existe plus, je me porte bien et te presse sur mon cœur." Puis, une signature illisible. Je puis affirmer sur l'honneur que tout ce qu'on vient de lire est de la plus exacte vérité. J'ajouterai même que, quelques jours après, ayant dit à l'Impératrice que ce fortuné billet serait un trésor pour celui qui le posséderait, Sa Majesté le fit chercher dans l'intention de me le donner et qu'on ne put le retrouver. Il était à peu près onze heures du soir lorsque cette bonne nouvelle arriva.
L'Importance des Mémoires pour Comprendre la Vie Privée des Princes
On aime à lire la vie privée des princes et à visiter leurs appartements. Il n’y aurait pas de héros pour les valets de chambre, dit-on, ce qui ne signifie pas qu'ils sont moins grands en déshabillé. Souvent les témoignages de leurs serviteurs les racontent sans fard. Ainsi dépouillés de la pompe qui les environne, ils apparaissent dans un simple appareil qui nous les rend plus proches et plus humains. Ouvrir la porte des cabinets intérieurs de Marie-Antoinette avec Henriette Campan, sa première femme de chambre, passer, avec Constant, premier valet de chambre de Napoléon, de l’antichambre à la chambre de l’empereur, puis de sa chambre aux salons, entrer dans l’intimité de Joséphine, avec Pierrette Avrillion qui la servit fidèlement, c’est comprendre leur "journalier", si parfaitement réglé et huilé. « Rien n'influence tant sur le grand et le petit, disait Saint-Simon, que cette mécanique des souverains…
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Les Mémoires de Mademoiselle Avrillion parurent en 1828 chez Ladvocat. Nonobstant l’intervention de Maxime de Villemarest, le teinturier qui les a rédigés à la demande du libraire, ils fourmillent de détails sur l'intérieur de la Maison. Mlle Avrillion y occupait une position subalterne, mais, comme parmi le personnel ancillaire de la chambre, elle était hiérarchiquement la plus proche de la souveraine, ses mémoires nous en rapprochent le plus. Ladvocat, qui misait sur la curiosité du public pour la vie privée du couple impérial, avait eu du flair et le succès couronna son entreprise. Il récidiva, deux ans plus tard, en mobilisant de plus gros moyens pour sortir les Mémoires de Constant; pas moins de sept nègres mirent la main à la …
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