L'accès à l'avortement aux États-Unis est devenu un sujet de vives tensions, marqué par une escalade du harcèlement envers les femmes et les prestataires de soins. Cet article explore les différentes formes de harcèlement, les facteurs qui y contribuent, et les conséquences de cette situation sur le droit des femmes à disposer de leur corps.
Escalade des activités anti-avortement
Les cliniques et les prestataires d'avortement aux États-Unis font face à une augmentation alarmante des activités anti-avortement agressives. Selon les rapports, on constate une hausse de 125 % des agressions menées par des militants anti-avortement. On observe, entre autres, des bousculades, des crachats et des insultes proférées à l'encontre du personnel soignant, des personnes accompagnant les patientes et des patientes elles-mêmes se rendant dans les cliniques.
Entre 2019 et 2020, les menaces de mort et les menaces d'atteinte au personnel des cliniques ont plus que doublé, passant de 92 à 200. Les cliniques ont également signalé une augmentation significative du nombre de colis suspects reçus, passant de deux en 2019 à 27 en 2020, ainsi que le double de cas de harcèlement du personnel de la clinique. Quatre cas d'incendie criminel ont également été signalés en 2020, contre aucun l'année précédente, et le harcèlement sur internet contre les prestataires a augmenté d'environ 10 %.
Diverses formes de harcèlement
Le harcèlement ne se limite pas aux agressions physiques et aux menaces. Les militants anti-avortement utilisent également d'autres tactiques pour intimider et dissuader les femmes d'avorter.
Cyberharcèlement et atteinte à la vie privée
Operation Rescue, un mouvement anti-avortement, détient une base de données comprenant des photos et des informations personnelles du personnel des cliniques pratiquant l'avortement. Cette base de données est utilisée pour harceler et intimider les professionnels de santé.
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Avec la prolifération des technologies numériques, les données des patientes et les attaques en ligne des militants anti-avortement mettent de plus en plus de personnes en danger. Les cyberattaques contre les cliniques d'avortement pourraient exposer les prestataires et les patients à des peines de prison.
Désinformation et manipulation
Les groupes pro-vie usent d'une stratégie qui consiste à s'attaquer directement à la profession médicale, via des campagnes de choc d'imagerie de battements de fœtus, ou encore de fœtus avortés, de diffusion de fausses informations sur les risques liés à l'avortement (augmentation du cancer des seins ou de l'utérus), de décrédibilisation et remise en cause du savoir médical.
Lois TRAP et fermeture de cliniques
Les lois connues sous le nom TRAP (Targeted Regulation of Abortion Providers) ont entraîné la fermeture de dizaines de cliniques dans tout le pays en raison des mesures d'hygiène et de sécurité draconiennes imposées. Leur efficacité est indéniable : six États (le Mississippi, le Kentucky, la Virginie Occidentale, le Wyoming, le Dakota du Nord et du Sud) n'ont plus qu'une seule clinique pratiquant l'IVG.
Centres de grossesse à vocation anti-avortement
On assiste à la prolifération de centres de santé, sortes de centres de grossesse installés à côté des cliniques d'avortement. Ces centres usent de subterfuges pour attirer les patientes en leur proposant une échographie gratuite et les dissuader de mettre fin à leur grossesse.
Facteurs contribuant au harcèlement
Plusieurs facteurs contribuent à cette escalade du harcèlement envers les femmes et les prestataires de soins pratiquant l'avortement.
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Climat politique et rhétorique anti-avortement
L'escalade des activités anti-avortement en 2020 et 2021 est en partie due au climat politique, à l'élection et à l'augmentation des incidents haineux dans tout le pays. La rhétorique du président Trump, du vice-président Pence et d'autres représentants élus a encouragé des individus et des groupes anti-choix. Diaboliser les professionnels de santé et les femmes qui dépendent d'eux pour la pratique et les soins liés à l'avortement est devenu l'une des tactiques incontournables des politiciens anti-choix.
Influence des groupes religieux conservateurs
Aux États-Unis, la polarisation de l'avortement est une histoire violente, marquée d'une rhétorique culpabilisante et humiliante, justifiée le plus souvent au nom de la doctrine religieuse. Les femmes y ayant recours sont accusées d'avoir fait un pacte avec le diable, d'être les ennemies de l'humanité et les principales responsables d'un holocauste humain, de violer le principe de la dignité et de l'aspect sacré de la vie humaine.
Nomination de juges conservateurs à la Cour suprême
La nomination de juges conservateurs à la Cour suprême par le président Trump a renforcé la menace qui pèse sur le droit à l'avortement aux États-Unis. Ces nominations ont créé un terrain favorable à une potentielle remise en question de l'arrêt Roe v. Wade, la décision historique de la Cour suprême qui a dépénalisé l'avortement en 1973.
Conséquences du harcèlement
Le harcèlement envers les femmes et les prestataires de soins pratiquant l'avortement a de graves conséquences sur l'accès à l'avortement et sur la santé des femmes.
Difficulté d'accès à l'avortement
Le harcèlement et les menaces ont un effet dissuasif sur les femmes qui souhaitent avorter, ainsi que sur les professionnels de santé qui pratiquent l'avortement. La fermeture de cliniques en raison des lois TRAP et des pressions exercées par les groupes anti-avortement rend l'accès à l'avortement encore plus difficile, en particulier pour les femmes vivant dans les zones rurales ou les États conservateurs.
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Criminalisation de l'avortement
Dans certains États, les femmes qui avortent risquent d'être criminalisées. Selon l'association National Advocates for Pregnant Women, les poursuites pénales pour fausses couches, mortinaissances, avortements autogérés et autres issues de grossesse ont triplé ces dernières années, passant de 413 poursuites entre 1973 et 2005 à plus de 1 250 entre 2006 et 2020. Les personnes racisées sont nettement plus susceptibles de subir une fausse couche ou une mortinaissance, et aussi plus susceptibles d'être criminalisées.
Risques pour la santé des femmes
Lorsque l'accès à l'avortement légal est limité, les femmes sont plus susceptibles de recourir à des avortements clandestins, qui sont souvent dangereux et peuvent entraîner des complications graves, voire la mort.
Protection des données personnelles et droit à l'avortement
La revente dérégulée des données personnelles permet de cibler tout individu. Les groupes anti-avortement utilisent cette arme pour harceler les femmes souhaitant recourir ou ayant recouru à l’IVG.
Aux États-Unis, des milliers d’applications revendent quotidiennement les informations personnelles de leurs utilisateurs à des courtiers en données. Reçus de carte bleue, conversations sur des chats ou historiques de recherche peuvent ainsi être utilisés contre elles par des groupes anti-choix prêts à payer pour acheter ces informations. Les applications de suivi de cycle menstruel, qui ne sont pas concernées par la loi HIPAA de 1996 sur la protection des données médicales, peuvent également se transformer en mouchards.
En 2017, Heartbeat International, une puissante organisation anti-avortement, a lancé Next Level Content Management Solution, un système de gestion commercialisé auprès des professionnels de santé afin de centraliser et de partager les informations personnelles des femmes enceintes.
Dans ces conditions, les anti-choix n’ont même plus besoin d’envoyer des militants munis de pancartes hostiles à l’entrée des cliniques ; il leur suffit de payer des réclames ciblées pour abreuver les candidates à l’avortement de messages dissuasifs et de fausses informations.
Comme le pointe le Woman’s Law Project, une association de défense des droits des femmes fondée en 1974, « l’industrie de la grossesse d’urgence fonctionne désormais comme une infrastructure de surveillance pour le mouvement anti-avortement, amassant des informations qui pourraient être utilisées dans des procédures judiciaires post-Roe, quand l’IVG sera illégale dans au moins vingt-six États ».
En l’absence de loi fédérale sur la protection des données aux États-Unis (l’équivalent de notre RGPD européen), aucun texte n’encadre l’activité des data brokers, et un seul État, le Massachusetts, interdit le chalutage des données de géolocalisation autour des établissements de santé.
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