Introduction
La Chine, autrefois caractérisée par sa politique stricte de l'enfant unique, opère un revirement complexe en matière de contrôle des naissances. Ce changement de cap, motivé par une chute inquiétante de la natalité et un vieillissement démographique croissant, se manifeste notamment par une volonté de limiter le recours à l'avortement. Cet article explore les dynamiques complexes qui sous-tendent les taux d'avortement en Chine, en tenant compte des politiques gouvernementales, des facteurs socio-culturels et des implications pour les femmes chinoises.
La Politique de l'Enfant Unique et son Impact sur l'Avortement
De 1979 à 2015, la Chine a mis en œuvre la politique de l'enfant unique, une mesure draconienne visant à freiner la croissance démographique rapide du pays. Cette politique a eu des conséquences profondes sur la vie des femmes, notamment en matière de procréation. Les femmes enceintes ayant déjà un enfant étaient souvent contraintes à l'avortement, parfois de force et à un stade avancé de leur grossesse, sous peine de sanctions financières sévères.
Cette politique a entraîné une augmentation significative du nombre d'avortements, avec des pics de plus de 14 millions en 1983 et 1991, selon les statistiques officielles. Au total, 56 % des femmes en âge de procréer ont subi une interruption "volontaire" de grossesse dans les années 1980. Ces interventions sont restées à un niveau élevé (9,7 millions de 2014 à 2018, soit 51 % de hausse par rapport à 2009-2013), malgré l'assouplissement de la politique familiale.
Mme Wang, une septuagénaire vivant à Kaifeng, se souvient avec amertume du jour de juillet 1986 où des auxiliaires du planning familial lui ont ordonné d'avorter, alors qu'elle était enceinte de quatre mois. "Nous avions déjà une fille de 8 ans, et je travaillais pour une entreprise d'Etat, je ne pouvais pas prendre le risque de perdre mon emploi en ayant un deuxième enfant. Je ne me suis même pas posé la question et suis allée à l'hôpital", raconte-t-elle.
Le Revirement Politique et la Limitation de l'Avortement
Face à une chute de la natalité qui inquiète les autorités, le régime communiste effectue un revirement complet en limitant le recours à l'avortement. En 2021, les autorités ont appelé à réduire les avortements "hors raisons médicales", une annonce qui a suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux.
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Beaucoup y voient une façon radicale de remédier à une chute de la natalité. L'an dernier, le nombre de naissances est tombé à 12 millions, contre 17,9 millions en 2016, soit le niveau le plus bas depuis 1961, pendant la Grande Famine. Et ce, même si les couples sont autorisés à avoir deux enfants depuis 2016 - et trois depuis juin dernier.
Li Ying, avocate de Pékin spécialisée dans les droits des femmes, relève que les femmes s'inquiètent et veulent pouvoir prendre leur propre décision en matière de procréation, sans être limitées par une loi ou par un règlement.
Officiellement, cette mesure vise à "l'amélioration de la santé reproductive des femmes". L’association pour le planning familial a annoncé son intention d’« intervenir » afin de contribuer à réduire le nombre d’avortements auprès des femmes non mariées et des adolescentes.
Les Facteurs Contribuant aux Taux d'Avortement Élevés
Plusieurs facteurs contribuent aux taux d'avortement élevés en Chine, notamment :
- La préférence pour les garçons : Dans la société chinoise traditionnelle, les garçons sont souvent préférés aux filles, car ils sont considérés comme les héritiers de la lignée familiale et les principaux soutiens financiers des parents âgés. Cette préférence a conduit à des avortements sélectifs en fonction du sexe, malgré leur interdiction par la loi.
- Le manque d'accès à la contraception : Un cinquième des avortements concerne des jeunes filles de moins de 30 ans, dont beaucoup, célibataires, n'ont pas accès à un mode de contraception subventionné et cherchent à éviter le déshonneur.
- La stigmatisation des enfants nés hors mariage : Les enfants nés hors mariage sont socialement mal acceptés et ont difficilement accès aux services publics, ce qui peut inciter les femmes célibataires à avorter.
- Les grossesses non désirées : Le manque d'information sur la contraception et les difficultés d'accès à l'IVG peuvent également contribuer aux grossesses non désirées et aux avortements.
Les Conséquences Démographiques et Sociales
Les taux d'avortement élevés en Chine ont des conséquences démographiques et sociales importantes :
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- Un déséquilibre entre les sexes : La préférence pour les garçons et les avortements sélectifs ont entraîné un déséquilibre entre les sexes à la naissance, avec un nombre de garçons supérieur à celui des filles. Ce déséquilibre peut avoir des conséquences sur le marché matrimonial et entraîner des problèmes sociaux. En moyenne dans le monde, il naît 105 garçons pour 100 filles. Mais la Chine enregistre une proportion anormalement élevée de garçons chez les nouveau-nés, liée notamment à des avortements sélectifs. Il naît près de 118 garçons pour 100 filles en Chine.
- Une baisse de la natalité : La limitation des avortements pourrait potentiellement augmenter le taux de natalité, mais elle pourrait également entraîner des naissances non désirées et des difficultés pour les familles.
- Un vieillissement de la population : La baisse de la natalité et l'augmentation de l'espérance de vie contribuent au vieillissement de la population chinoise, ce qui pose des défis en matière de pensions, de soins de santé et de main-d'œuvre. Avec seulement 10,62 millions de naissances en 2021 contre 12 millions en 2020 et même 17,86 millions en 2016, le pays fait face à la fois à un ralentissement, mais aussi à un vieillissement démographique.
Les Mesures Gouvernementales pour Encourager la Natalité
Pour faire repartir la natalité, l'Etat a également lancé des mesures destinées à alléger le fardeau financier des familles en matière d'éducation, comme l'interdiction des cours particuliers. Le régime communiste, qui a également prohibé les jeux vidéo pour les mineurs en semaine, et travaille sur une loi stipulant que les parents doivent transmettre des valeurs socialistes et patriotiques à leurs enfants, s'immisce décidément de plus en plus dans les foyers.
D’autres mesures sont envisagées. Le professeur Liang Jianzhang, de l’université de Pékin, préconise de payer un million de yuans (150 000 euros) pour chaque nouveau-né. Selon le professeur Liang, pour faire passer le taux de fécondité du pays de 1,3 (taux officiel) à 2,1, la Chine devrait dépenser 10 % de son PIB. Ma Li, ancien membre du Centre de recherche sur la population et le développement de la Chine, a déclaré qu’autoriser les familles à avoir trois enfants n’était qu’un début. Il affirme que la Chine a besoin d’une culture favorable à la famille.
Les Perspectives d'Avenir
L'évolution des taux d'avortement en Chine est un enjeu complexe, qui dépendra de nombreux facteurs, notamment :
- L'efficacité des mesures gouvernementales pour encourager la natalité.
- L'évolution des mentalités concernant la préférence pour les garçons.
- L'amélioration de l'accès à la contraception et aux services de santé reproductive.
- Le respect des droits des femmes à prendre leurs propres décisions en matière de procréation.
Jane Golley, spécialiste de la démographie chinoise à l'université nationale australienne, estime que limiter les avortements peut être une bonne chose si cette mesure cible les IVG liées au choix du sexe, mais pas si elle oblige les couples à des naissances non désirées, une restriction de liberté.
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