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François Ier et l'Avortement au XVIe Siècle : Entre Discours Médical et Réalités Sociales

Introduction

L'avortement au XVIe siècle est une question complexe, située à la croisée des discours médicaux, des normes sociales et des réalités vécues par les femmes. Cet article explore la perception et la gestion de l'avortement à cette époque, en se basant sur des traités médicaux et des sources judiciaires. Il met en lumière les ambiguïtés entourant cette pratique, oscillant entre accident médical, faute morale et secret bien gardé.

L'Avortement : Un Terme Médical aux Contours Flous

À l'époque moderne, le terme « avortement » est avant tout un terme médical désignant l'accouchement prématuré d'un être inachevé. Il englobe à la fois l'avortement spontané (aujourd'hui appelé « fausse couche ») et l'avortement volontaire. Dans le langage courant, on utilise des expressions différentes pour distinguer ces deux aspects. On parle de « suffocation » ou d'« étouffement du fruit » pour désigner l'avortement volontaire, tandis que l'on parle de « lâcher le fruit avant maturité », « ne pas retenir le fruit » ou « vider son fruit » pour les fausses couches. L'utilisation du terme « blessure » pour désigner les fausses couches témoigne de la frontière floue entre avortement volontaire et spontané.

Empêchant la nature de s’accomplir‚ il fait l’objet de nombreux développements dans la littérature médicale. L’avortement est perçu comme un accident de la grossesse‚ qui peut survenir‚ et auquel les praticiens doivent être préparés : savoir éventuellement le prévenir‚ le reconnaître‚ gérer au mieux ses conséquences.

Les Sources Médicales : Un Discours Masculin sur le Corps Féminin

Les traités médicaux de l'époque moderne offrent un aperçu précieux sur la perception de l'avortement. Une trentaine de traités d’obstétriques et de traités médicaux consacrant une partie à l’obstétrique‚ écrits en français entre 1550 et 1700‚ ont été étudiés. Les auteur.e.s de ces traités sont des praticiens et des praticiennes : médecins‚ chirurgiens et deux sages-femmes‚ Louise Bourgeois et Marguerite de la Marche. Les parcours de ces auteur.e.s et l’impact de leur ouvrage sont très variables. On trouve par exemple des auteur.e.s très connu.e.s‚ ayant une très grande renommée auprès de leurs contemporains : François Mauriceau‚ qui publie notamment son traité Des Maladies des femmes grosses‚ en 1668‚ ouvrage qui fut de très nombreuses fois réédité et sert de référence aux praticiens du siècle suivant. Mais on peut également citer Ambroise Paré‚ dont les œuvres sont publiées en 1575‚ et qui fait figure de pionnier tout au long de l’époque moderne. D’autres sont au contraire‚ beaucoup moins connus‚ comme Pierre Bailly‚ médecin champenois‚ auteur d’un ouvrage en 1628 qui n’est pas réédité.

Ces textes, majoritairement écrits par des hommes, offrent un discours sur le corps féminin et la maternité. Si deux femmes sont pourtant présentes dans mon corpus‚ leur discours théorique s’appuie en fait sur les théories des médecins‚ et elles se cachent systématiquement derrière l’autorité de chirurgiens ou de médecins pour justifier leurs affirmations théoriques. Leurs ouvrages ont cependant une dimension plus pratique que ceux des médecins.

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L'Avortement Spontané : Maladie ou Faute ?

L’avortement est considéré comme un problème médical assez particulier‚ puisqu’il est l’occasion‚ en termes de cure‚ de nombreux aveux d’impuissance. Il ne se soigne quasiment pas et comme l’écrit le médecin Jean Liébault‚ « faut obvier à l’avortement plutost que de le guarir ». C’est pourquoi la plupart des auteur.e.s qui parlent de l’avortement s’attachent surtout à en délimiter les causes. Si l’avortement est sans cesse présenté comme une maladie‚ un accident de la grossesse‚ c’est presque systématiquement la responsabilité de la parturiente qui est finalement mise en cause.

Ces causes peuvent être très diverses‚ mais la plupart des auteur.e.s les classent en deux catégories : les causes qui proviennent de la mère ou du fœtus‚ qu’on peut qualifier de causes internes‚ et les causes externes‚ contingentes. La femme peut être tenue responsable malgré elle de son avortement‚ par le biais de causes internes‚ c’est-à-dire physiologiques ou biologiques‚ comme une malformation de la matrice par exemple. Pour François Mauriceau‚ une matrice « calleuse » ‚ ou « petite » peut compromettre le développement du fœtus‚ et le déroulement de la grossesse. Mais le plus souvent‚ ils ne donnent pas de détails anatomiques précis. On trouve l’idée‚ chez les auteur.e.s‚ que les femmes qui font des fausses-couches répétées sont malsaines‚ et qu’il y a des femmes plus saines que les autres. Un discours extrêmement normatif se dégage de ces sources : les femmes trop grosses ou trop maigres sont plus susceptibles d’avorter. D’après Philippe Peu‚ les femmes contrefaites - c’est-à-dire boiteuses ou bossues - risquent également plus l’avortement que les autres. Le corps des femmes est envisagé de manière globale‚ en partie par défaut de connaissance‚ et peut être en soi un obstacle à une grossesse heureuse.

Cela dépend également du tempérament des femmes. Il y a d’ailleurs un grand débat concernant la saignée : on pense qu’elle favorise l’avortement‚ mais plusieurs auteurs pensent quand même qu’il faut saigner les femmes au tempérament sanguin pour éviter la pléthore et la suffocation du fœtus. D’autres traitements sont envisagés pour d’autres tempéraments. Le débat provient de la conception même de la médecine de cette époque‚ qui est une médecine d’évacuation‚ et ce que l’on craint avant tout‚ c’est l’évacuation du fœtus. Le remède est également un danger. Ce qui frappe‚ c’est la prise en compte extrêmement précise de cas particuliers négatifs‚ qui offrent autant d’obstacles au maintien de la grossesse jusqu’à un accouchement qui serait qualifié de naturel.

Les causes propres aux fœtus sont rapidement évacuées par les auteurs. Là encore‚ il s’agit d’affirmations très générales : ce sont des problèmes de taille ou de difformité (soit le fœtus est trop gros pour être contenu‚ soit on pense qu’il est trop faible pour s’accrocher)‚ mais il n’y a jamais de prise en compte de pathologie précise. Il s’agit clairement d’un défaut de savoir‚ puisque leurs connaissances ne se basent que sur des observations assez superficielles de fœtus.

Mais ce sont les causes dites externes qui retiennent surtout l’attention des auteur.e.s. Et elles sont très nombreuses. Certain.e.s en donnent des listes extrêmement exhaustives‚ comme Philippe Peu et Ambroise Paré. Parmi ces causes‚ on trouve toutes les maladies aiguës‚ mais également toutes sortes d’aliments‚ et surtout beaucoup de choses banales : l’environnement‚ l’air‚ la chaleur‚ l’humidité‚ certaines odeurs - l’odeur d’une chandelle éteinte revient fréquemment - des bruits‚ des positions. Pour Philippe Peu‚ par exemple‚ le fait de croiser ses jambes quand on n’en a pas l’habitude… Ce qui ressort de l’énoncé exhaustif de ces causes‚ c’est l’image d’une femme enceinte fragile‚ d’une grossesse qui ne tient qu’à un fil. Au point qu’on en vient à trouver des explications à la résistance du fœtus. Si l’on sait que les fausses-couches étaient quand même fréquentes‚ l’énoncé des causes potentielles de l’avortement manifeste à la fois un aveu d’impuissance des médecins‚ et‚ en même temps‚ justifie la nécessité d’un contrôle sur le corps des femmes enceintes‚ la nécessité d’un encadrement thérapeutique. De manière paradoxale‚ cette fragilité‚ qui est un obstacle à la grossesse‚ trouve son origine dans des caractéristiques que l’on pense comme spécifiquement féminines : c’est bien souvent la sensibilité des femmes‚ leur capacité à être affectée‚ qui rendent la grossesse problématique. En fait‚ quand on poursuit l’analyse‚ on se rend compte que la nécessité d’un encadrement va au-delà d’une fragilité qu’il faudrait protéger‚ mais qu’il s’agit d’une véritable incrimination des femmes enceintes. À l’origine d’un avortement spontané se trouve bien souvent le comportement de la femme enceinte.

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Dans la pléthore des causes données‚ on remarque que beaucoup d’entre elles sont des causes d’origine comportementale‚ que certains auteurs qualifient de « non nécessaires » ou contingentes. Parmi ces causes‚ on trouve‚ par exemple‚ toutes les actions un peu brutales : la danse‚ les voyages en carrosse‚ les chutes. Toutes ces pratiques étaient effectivement utilisées par certaines femmes comme moyen pour favoriser l’avortement ou un accouchement prématuré. Tallemant des Réaux rapporte ainsi l’exemple de la duchesse de Montbazon‚ qui parcourait Paris en carrosse au grand trot quand elle se pensait enceinte‚ afin de provoquer une fausse-couche. Mais d’autres causes sont également citées et elles semblent pourtant relativement anodines‚ comme le chant ou le fait de jouer aux dames rabattues. Il y a aussi toutes les empreintes faites au corps comme « les choses qui compriment le ventre de la mere ».

En définitive‚ ce n’est pas tant ce qui environne la femme enceinte‚ mais la façon dont elle se comporte dans cet environnement‚ qui est problématique. Philippe Peu affirme ainsi qu’une femme peut avorter si elle s’est trop dévêtue dans le froid‚ a marché pieds nus‚ est demeurée longtemps en lieux souterrains‚ s’est lavé les mains à l’eau froide en été‚ est restée à genoux trop longtemps sur du marbre ou sur du cuivre.

Ce qui apparaît également dans ces textes‚ c’est une forme de soupçon à l’égard des femmes enceintes. On les suspecte finalement de ne pas être capables de se comporter correctement‚ c’est-à-dire de manière mesurée. On condamne des comportements jugés irrationnels : le jeûne immodéré‚ le coït fréquent. Derrière ces causes se cache en fait une dimension morale très forte : derrière le jeûne‚ on suspecte des pratiques dévotes jugées excessives ; derrière le coït fréquent transparaît la suspicion du libertinage. On pense d’ailleurs que le libertinage favorise l’avortement‚ ce qui expliquerait pourquoi les prostituées semblent moins tomber enceintes. On condamne aussi les appétits déraisonnés. On condamne en fait les comportements qui sortent d’un cadre normatif‚ qui n’est pourtant jamais explicité : le trop ou le trop peu. Pour Jacques Guillemeau‚ par exemple‚ « colerer‚ crier & rire immodérément » sont à éviter absolument. De manière paradoxale‚ la grossesse est elle-même présentée comme un moment où une femme est justement amenée à avoir un comportement qui sort de la norme‚ qui peut être qualifié de contraire à la raison. Tous les traités abordent ce comportement de la femme enceinte : ses appétits désordonnés‚ ses humeurs changeantes. Ce qui est présenté comme banal et inhérent à la grossesse fait pourtant émerger une contradiction.

Si la grossesse des femmes est naturelle‚ elle n’en est pas moins problématique et semble nécessiter un très fort encadrement médical. La pathologisation de l’avortement spontané‚ décrit fréquemment comme une « maladie » de la grossesse - ce qui autorise les praticiens à s’exprimer sur le sujet - ‚ cache en fait une très grande impuissance des praticiens‚ et laisse paraître une forme d’incrimination assez marquée des femmes enceintes à l’égard des fausses-couches qu’elles subissent.

Encadrer les Femmes Enceintes

Tout cela a pour conséquence de donner au discours médical un ton extrêmement prescriptif. C’est un « régime » très strict que doivent suivre les femmes enceintes. La majorité des auteur.e.s consacre un paragraphe‚ ou un chapitre‚ à ce sujet. François Mauriceau intitule le onzième chapitre de son traité « De quelle façon se doit gouverner la femme pendant tout le cours de sa grossesse ». Jean Liébault et Jean Varendée y consacrent également un chapitre. Il y a une véritable volonté pédagogique de la part des auteur.e.s. Il faut éduquer les femmes enceintes. Quand on s’intéresse à la question du lectorat‚ on se rend compte que ces auteurs s’adressent parfois à leurs pairs‚ mais également aux femmes enceintes. Louis de Serres‚ Jacques Guillemeau‚ ou encore François Mauriceau mentionnent ce potentiel lectorat féminin au début de leur ouvrage.

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Ce qu’on reproche à ces futures mères‚ c’est bien évidemment leur ignorance. C’est l’ignorance des signes d’une grossesse qui fait qu’elles vont mettre en danger la vie de l’embryon sans le savoir‚ mais c’est également une ignorance plus générale‚ voire un savoir superstitieux erroné‚ qui les ferait mettre en danger leur grossesse là où elles pensent la favoriser. Par ailleurs‚ c’est aussi ce qui est perçu comme une forme d’inconscience‚ leur désinvolture ou leur imprudence‚ qui sont souvent mises en avant par les auteur.e.s. François Mauriceau‚ relate ainsi l’avortement d’une blanchisseuse‚ qui avorta : au quatriéme mois pour avoir esté entêtée‚ laquelle par trop grande hâte qu’elle avoit un samedi au soir‚ de rendre du linge dont on la pressoit‚ n’ayant pas la patience de faire allumer son ch…

L'Avortement Volontaire : Secret et Criminalisation

En France, à l’époque moderne, la criminalisation de l’avortement volontaire est particulièrement paradoxale. C’est une catégorie criminelle effective pour les juristes laïques, provenant du droit canon comme l’a très bien montré Wolfgang P. Müller, mais aucune loi ne la définit précisément et il y a très peu de jurisprudence sur le sujet. Ce n’est que dans le code pénal de 1791 que la première criminalisation explicite de l’avortement comme catégorie criminelle spécifique figure dans le droit séculier. Ce texte stipule que toute femme ou fille qui a caché sa grossesse et dont l’enfant est mort sans avoir reçu le baptême, pourra être condamnée à mort même si les preuves de sa culpabilité ne sont pas parfaitement établies. Désormais, la seule présomption d’homicide suffit pour condamner une femme à mort, au seul motif que, en l’absence d’aveux, les preuves sont quasiment impossibles à établir s’il n’y a pas de témoin (d’où la criminalisation du recel de grossesse). Dans les faits, les procédures concernent aussi bien des infanticides (précisément des néonaticides) que des avortements qui relèvent de la même catégorie criminelle et sont considérés indifféremment par la justice. Malgré cette confusion, une petite cinquantaine de procédures mentionnant l’avortement ont pu être identifiées dans le cadre de la répression contre le recel de grossesse et la suppression de part.

Ces procès donnent à voir des femmes ayant refusé une grossesse dans un contexte social très précis et ne sont pas représentatifs des parcours de toutes les femmes qui refusent une grossesse à l’époque moderne. Premièrement, cette répression présente un biais sociologique puisque seules des femmes en situation de grossesse illégitime, alors que cela n’est pourtant pas précisé dans l’édit, font l’objet d’une accusation. L’avortement des femmes mariées n’est pas une réalité judiciaire s’il est pourtant une réalité sociale. En très grande majorité, ce sont également des femmes issues de milieux sociaux défavorisés : des domestiques, des journalières, etc. Sur la dimension sociologique de l’illégitimité telle qu’elle apparaît dans ces archives judiciaires, cela concorde avec les conclusions que les travaux sur les déclarations de grossesses ont déjà faites. Les déclarations de grossesse apparaissent d’ailleurs comme des sources complémentaires à ces procès puisqu’elles ont justement pour but d’éviter aux femmes enceintes non mariées d’être condamnées à mort pour présomption d’homicide dans le cadre de l’édit de février 1557. Cependant nombreuses sont celles qui attendent un terme avancé pour faire cette déclaration. Celles qui se retrouvent accusées alors qu’elles n’étaient pas à terme évoquent justement le temps restant pour expliquer l’absence de déclaration. Deuxièmement, dans ces procédures, la prise en charge de la complicité est quasiment inexistante : seul le géniteur ou l’entourage proche (parents) peuvent parfois être appelés à comparaître. Elles sont centrées sur les femmes ayant cherché à mettre fin à leur grossesse, jamais sur les personnes ayant procuré cet avortement. Les avorteurs et avorteuses sont un point aveugle de ces procédures. Troisièmement, ce sont des procédures extrêmement standardisées et ce quel que soit le ressort dans lequel elles s’inscrivent. Ce sont toujours le même type d’informations disponibles et à l’inverse, les mêmes manques. Enfin, les procédures ne concernent que des avortements tardifs. Cela s’explique par la façon dont elles sont déclenchées, soit par la découverte d’un corps soit par une dénonciation (« bruit public »). Dans ce dernier cas il faut que la grossesse ait été suffisamment visible pour être suspectée puis invisible soudainement. L’observation des ventres est le premier motif évoqué puisqu’il faut établir qu’une femme a cherché à cacher sa grossesse. Quant aux cadavres de fœtus, ils disparaissent très vite.

Malgré tous ces biais, les procédures pour « recel de grossesse et suppression de part » offrent une perspective intéressante et un plus grand défi, du point de vue méthodologique, pour interroger la pratique des avortements à l’époque moderne. Elles permettent de mettre en lumière certaines difficultés liées à la reconstitution d’expériences et de parcours féminins à partir d’archives. Il s’agit ici de mettre au jour ce que l’on peut tirer de ces sources, pour analyser et reconstituer les parcours de femmes refusant une grossesse. Ces sources proposent en effet un point de vue particulier sur l’avortement en lui-même, et obligent à opérer un décentrement et à observer l’avortement dans un contexte plus large. Tous les aspects mis en œuvre pour établir la présomption d’homicide invitent finalement à moins isoler l’acte en lui-même (avortement ou néonaticide) qu’à envisager le refus de la grossesse sous forme d’un parcours et de penser différentes pratiques de refus d’une grossesse.

Deux études de cas portant sur des infanticides, proposées par Marion Trévisi et Stéphane Minvielle, ont bien montré la grande similarité des procès et des situations. Dans la majorité des cas, les femmes disent avoir accouché d’un enfant mort. Les interrogatoires cherchent donc d’identifier des moments-clés : la conception, la découverte de la grossesse, les manœuvres abortives, l’avortement ou l’accouchement (en cas d’infanticide).

On interroge d’abord sur le contexte procréatif. Le moment de la conception est un indicateur important car il permet de confronter la cohérence du discours de l’accusée concernant le terme de l’enfant avec les rapports des experts médicaux qui sont de plus en plus fréquents au cours du xviiie siècle. On pose aussi des questions sur le géniteur. Il est très souvent invité à comparaître, bien que rarement coopératif et seules quelques procédures font apparaître son interrogatoire. Les questions sur le géniteur servent aussi à savoir s’il a pu l’inciter à se débarrasser de son fruit ou au contraire l’encourager à poursuivre sa grossesse. On attend de lui qu’il ait proposé une solution acceptable avant l’avortement : mariage de réparation, paiement des frais de couche, ce qu’il propose rarement. On questionne enfin sur le rapport sexuel en lui-même : son caractère isolé, s’il a été contraint ou consenti. Il s’agit ici de mesurer le degré de moralité de l’accusée, afin de pouvoir valider, ou non, sa parole et analyser ses intentions. Les viols semblent être légion dans ces procédures : accusée en 1765, Catherine Crozet a été violée par son oncle ; accusée en 1712, Barbe Durand a été violée par l’homme chez qui elle sert comme domestique, connu d’ailleurs pour être un « débauché » ayant violé ses servantes précédentes. Cependant, ces viols ne sont jamais reconnus comme tels par la justice dans le cadre de ces procédures, mais permettent seulement d’attester de la bonne foi de l’accusée. Par ailleurs, comme le rappelle Mathieu Laflamme, pour être reconnu comme tel par la justice d’Ancien Régime, le viol doit être particulièrement violent et témoigner du fait que la victime n’ait jamais cédé, ce qui est rarement le cas. Cela n’est pas surprenant dans le cadre d’une sexualité qui s’inscrit dans un système de domination de genre, d’autant que dans ces cas passés en justice, les relations sont souvent dissymétriques : relations ancillaires, inceste. Mais, comme l’a montré Marie-Claude Phan, les accusées, en situation de vulnérabilité, sont aussi attendues sur leur passivité concernant l’acte sexuel et son initiation. Elles doivent être irréprochables et la seule position moralement acceptable aux yeux de la justice est celle de la sexualité subie.

Le deuxième moment qui cristallise l’attention des juges est celui de la découverte de la grossesse. Les juges cherchent à mesurer la dimension clandestine de la grossesse et de l’accouchement. La connaissance de la grossesse a-t-elle été partagée avec le géniteur ? Quelle a été sa réaction ?

Même lorsqu’il s’agit d’un accouchement à terme, et donc d’une suspicion de néonaticide, les autorités judiciaires s’intéressent au comportement de l’accusée pendant sa grossesse : on cherche encore une fois à tester et établir ses intentions. On la questionne sur l’absence de déclaration de grossesse - est-ce un oubli ? Est-ce une ignorance ? - autant que sur son éventuel recours à des tentatives pour nuire à son fruit de quelconque manière. Dans ces procès, les femmes n’avouent quasiment jamais, ou avouent avoir essayé de faire revenir leurs règles sans savoir qu’elles étaient enceintes, mais expliquant l’aménorrhée par une pathologie comme l’hydropisie, maladie provoquant des œdèmes, évoquée par Gabrielle Blondeau, ou encore Marie Bouvier alors qu’elles sont accusées de recel de grossesse et suppression de part.

Le dernier moment-clé des interrogatoires est enfin celui du « part », c’est-à-dire de l’accouchement/avortement : le lieu, le moment, la présence d’un éventuel témoin interpellent. Ces dernières questions permettent d’établir ou non le recel, puisque même en l’absence de déclaration de grossesse devant un magistrat, la simple présence d’un témoin à l’accouchement suffit à disculper l’accusée de « recel ». On cherche également à savoir à quel terme de grossesse il a eu lieu et les circonstances précises de son déclenchement : a-t-il été provoqué ou non ? Un événement l’a-t-il déclenché ? Les condamnations pour avortement sont souvent plus difficiles à établir que les infanticides car les accouchements avant terme, les fausse-couches, très difficiles à prouver, causent bien souvent directement la mort de l’enfant.

Ces éléments ne sont pas présents dans tous les interrogatoires, parfois très succincts. Mais dans la plupart des cas, ils permettent d’inscrire le refus de la grossesse dans le cadre d’un parcours, d’un cheminement et de comprendre, à l’échelle individuelle, comment ce refus de la grossesse s’est construit ainsi que les différentes étapes qui le structurent. La très grande majorité des affaires sont en réalité des affaires d’infanticide, mais elles cachent très souvent des manœuvres abortives ratées. En 1730, Marguerite Leleu est accusée devant le bailliage de Lions en Normandie. Elle a accouché à terme d’un enfant qui « ne paroit point ».

Les deux pratiques sont d’ailleurs souvent placées par les actrices et les acteurs dans une sorte de continuité. Jugée au sein du bailliage de Bourges en 1787, Marguerite Gaucher avoue que son amant l’a « obsédée » pour qu’elle avorte, ce qu’elle dit avoir refusé de faire. Elle raconte que la grossesse se poursuivant il « lui conseilla qu’aussi tôt qu’elle serait accouchée de se defaire de son enfant, et lui promit même de se trouver à l’endroit qu’elle lui indiquerait, pour son accouchement, a l’effet de soustraire ledit enfant, que n’y etant point venu, elle a eu le malheur de commettre elle-même ledit homicide ». L’avortement apparaît ici comme une première étape de refus de la grossesse, et même si elle est rejetée par Marguerite Gaucher, elle semble s’inscrire dans une sorte de cheminement qui la conduit à l’infanticide et qui sert, à des fins disculpatoires, à mettre en avant l’implication du géniteur. Plusieurs d’entre elles multiplient les tentatives d’avortement sans parvenir à leur fin. Jeanne Latesne, accusée en 1774, prend des herbes fortes sur du vin, de façon incessante et répétée pendant sa grossesse, pour faire revenir ses règles qui ne reviennent jamais.

En revanche dans ces procédures, il n’y a aucune trace de manœuvres contraceptives. Cela s’explique notamment par le contexte procréatif….

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