La figure maternelle, loin d'être une simple question biologique, est un concept complexe et multifacette qui englobe des rôles cruciaux dans le développement émotionnel et psychologique de l'enfant. Cet article explorera la définition de la fonction maternelle, en s'appuyant notamment sur les travaux de Donald Winnicott, ainsi que l'évolution de sa représentation dans la littérature et la société.
La fonction maternelle selon Winnicott
Selon Winnicott, la fonction maternelle est un ensemble de rôles qu'une mère (ou une figure maternelle) joue dans le développement émotionnel et psychologique de l'enfant. Cette fonction englobe plusieurs aspects essentiels, notamment le holding, le handling et la fourniture d'objets transitionnels.
Holding : Concept clé introduit par Winnicott, le holding désigne l'environnement supportif et sécurisant que la mère doit fournir à son enfant. Ce n’est pas seulement un acte physique, mais aussi psychologique. Il inclut tout ce qui est lié aux soins prodigués par la mère et qui permet à l'enfant de se sentir en sécurité, notamment à travers la fiabilité et la disponibilité. Le holding prépare l’enfant à avancer vers une individuation saine et assure une base nécessaire pour explorer le monde tout en se sentant sécurisé. Il illustre l'importance du cadre sécurisant que doit offrir la mère à son enfant.
Handling : Le handling fait référence à la manière dont la mère prend soin du corps de l’enfant. La façon dont la mère manipule et prend soin physiquement de l'enfant, contribuant ainsi à son sentiment de sécurité et d'intégrité corporelle. Winnicott considère que les soins corporels sont cruciaux pour le développement psychique. Le handling est lié à la façon dont la mère touche, nourrit, et nettoie l’enfant. Lorsque l'enfant est traité avec douceur et attention, il acquiert une conscience positive de son existence physique et une assurance de sa place dans le monde. Une bonne expérience de handling participe à la construction d’un soi intégré chez l'enfant.
Objets transitionnels : Les objets transitionnels, comme une peluche ou une couverture, représentent pour l'enfant un substitut de la présence maternelle. Objet utilisé par l'enfant pour gérer l'absence de la mère et pour explorer le monde tout en se sentant sécurisé. Ils sont centraux dans le processus par lequel l'enfant apprend à tolérer des séparations temporaires de la mère. En interagissant avec l'objet, l'enfant découvre une autonomie relative et commence à expérimenter la différenciation entre l'intérieur et l'extérieur, entre le soi et les autres. Winnicott a souligné l'importance de ces objets pour le développement émotionnel, car ils jouent un rôle dans la transition d'une dépendance totale à une capacité à être seul tout en restant connecté.
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Vers l'individualisation : de la dépendance à l'indépendance
Le passage de la dépendance à l'indépendance est un processus central dans la théorie de Winnicott. Les fonctions maternelles sont cruciales dans cette transition. En offrant un cadre sécurisant, en prenant soin des besoins physiques et en fournissant des objets transitionnels, la mère soutient le développement progressif de l'individualisation de l'enfant. La capacité à être seul, tout en conservant la relation avec la figure maternelle, est le signe d'une indépendance psychique croissante. Selon Winnicott, cette évolution permet à l'enfant d'explorer le monde tout en maintenant un sentiment de sécurité intérieure.
La fonction paternelle : un rôle complémentaire
Il est important de noter que la fonction maternelle n'est pas la seule influence structurante dans le développement de l'enfant. La fonction paternelle joue également un rôle essentiel. Du point de vue psychologique, le père n'est pas nécessairement l'individu géniteur de l'enfant. C'est la personne qui, en jouant un rôle paternel sur le plan éducatif et relationnel, contribue à la structuration psychique de l'enfant. Il faut distinguer celui qui assume le rôle paternel du géniteur. On nommera ici « référent paternel » la personne qui joue le rôle éducatif et qui est désignée par l'entourage pour cela. La personne qui assume le rôle paternel peut être le père biologique (le géniteur), c'est le cas le plus fréquent dans notre société. Les attitudes du référent paternel, tout comme sa reconnaissance et sa valorisation par la famille, auront des effets dans la construction psychique de l'enfant.
Dans un premier temps, la défusion de l'enfant et de la mère demande la présence d'un tiers, qui est précisément ce personnage paternel. En effet, au départ, la relation est duelle et fusionnelle et a une forme archaïque. Dans la dynamique psychique, c'est le père qui barre la route à la toute puissance de l'enfant et à la toute puissance maternelle ressentie par l'enfant. Il vient protéger des peurs archaïques qui sont liées à l'imago maternelle toute-puissante. Le père joue le rôle de tiers, de troisième personnage, dans l'interaction duelle mère-enfant qui est la base du maternage. Plus tard, de manière plus élaborée, en tant qu'objet d'investissement de la mère, le père fait comprendre à l'enfant que la mère n’est pas tout à lui. Cela frustre l'enfant, mais le soulage d'une position intenable. Sa présence montre à l'enfant qu'il n'est pas la préoccupation exclusive de sa mère.
Le père se propose comme figure identificatoire masculine pour l'enfant mâle. L'impossibilité d'identification pour le garçon conduit à un trouble de l'identité de genre. Le père joue aussi un rôle secondaire, mais non négligeable dans l'autonomisation et la conquête de l'indépendance.
Le rôle du père est aussi un rôle interdicteur, car il vient contrer, limiter, canaliser les tendances spontanées et les pulsions de l'enfant. La mère peut difficilement jouer un rôle maternant et un rôle interdicteur simultanément. La répartition des rôles et utile et facilitatrice dans l'éducation. Ce rôle est net au moment du conflit œdipien, que ce soit pour le garçon ou pour la fille. Dans les deux cas, le père doit être porteur de l'interdit de l'inceste qui sera intégré par l'enfant. Cette intégration des règles de base devient possible lorsque la maturation de l'enfant lui donne une capacité cognitivo-représentationnelle suffisante pour faire nettement les distinctions de genre et de génération le concernant lui et son entourage. Cette intégration est portée par le mouvement affectif aimant vis-à-vis des deux parents.
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La figure maternelle dans la littérature : une évolution complexe
La représentation de la figure maternelle dans la littérature a connu une évolution significative au fil du temps, reflétant les changements sociaux et culturels.
Une représentation longtemps limitée : Pendant longtemps, la femme était réduite à sa fonction maternelle, et au rôle qu’elle devait jouer au sein du foyer : s’occuper du ménage, des enfants, de la cuisine. S’assurer que le foyer soit bien tenu et bien présenté, en toutes circonstances. S’assurer de la bonne éducation des enfants aussi. Les femmes devaient ainsi bien souvent choisir entre écrire, et donc avoir une activité professionnelle, et enfanter. Malgré quelques exceptions, les femmes étaient dans les romans bien souvent réduites au silence, ou bien décédées. Les mères se retrouvaient ainsi plongées au second plan, occupant un rôle plus que mineur si ce n’est inexistant. Des théories très tranchées sur le sujet ont vu le jour. Ainsi, selon la doctrine de Jean Jacques Rousseau, les mères devaient s’effacer au profit de leurs proches. Cette théorie est une cause de l’effacement maternel au sein des écrits littéraires.
L'émergence d'une nouvelle perspective : A partir de 1980 cependant, le regard sur les femmes et les mères, notamment dans l’espace public, a commencé à changer. En effet, Ann E. Kaplan (1992), Marianne Hirsch (1989), Lori Saint-Martin (1999), sont des chercheures spécialisées dans la présence de la figure maternelle dans la littérature, et ont noté une présence plus accrue de la figure maternelle à travers la littérature. A la suite de nombreux rebondissements, le Mouvement de Libération des Femmes, ou MLF,a vu le jour, à la suite des lois Neuwirth et Veil. Le dessein de ce mouvement féministe était d’améliorer les conditions de vie des femmes, et leur place dans la société.
Les défis de la maternité moderne : Toutes les difficultés auxquelles les mères et les femmes sont confrontées sont retranscrites à travers le personnage de « La femme gelée » d’Annie Ernaux « [L]e coup de la femme totale je suis tombée dedans, fière à la fin, de tout concilier, tenir à bout de bras la subsistance, un enfant et trois classes de français, gardienne au foyer et dispensatrice de savoir, supernana, pas qu’intellectuelle, bref harmonieuse » (Ernaux, 1981). Cette mutualisation des tâches et des exécutions de ces dernières semble faire éprouver une certaine fierté à Annie Ernaux et à son personnage. Une nouvelle fois, nous pouvons par le biais de cette citation mettre en avant les multiples tâches, et finalement les multiples vies parallèles, que les femmes sont en charge de mener : vie de femme, vie de mère, vie professionnelle, et vie de « putain » comme le mentionnait Nancy Huston quelques lignes plus haut.
Les changements face à la maternité
Seulement, « [m]ême les surfemmes dont on ne cesse de vanter l’assurance et l’endurance, en viennent à craquer, mais en cachette, devant quelques amies ou quelques rares élues qu’elles craignent, d’ailleurs de lasser » (Kristeva, 2007). Ainsi, malgré leurs dons pour mener de multiples vies de front, les femmes sont amenées à craquer, à avoir des coups de mou. En effet, les multiples rôles qu’elles endossent mènent bien souvent à un surmenage. La parution de cet ouvrage s’inscrit dans « la révolution silencieuse », nommée de la sorte par Elisabeth Badinter. En effet, cette révolution silencieuse s’inscrit dans la période entre 1980 et 2010, replaçant la féminité au centre de la vie des femmes, avant la maternité. A partir de cette triple décennie, les femmes ne sont plus rapprochées de la maternité systématiquement. Seulement, ces nouvelles positions sont à prendre avec précaution et à nuancer. « Au demeurant, cette nouvelle liberté s’est révélée source d’une forme de contradiction. D’une part, elle a sensiblement modifié le statut de la maternité en impliquant des devoirs accrus à l’égard de l’enfant que l’on choisit de faire naître. De l’autre, mettant fin aux anciennes notions de destin et de nécessité naturelle, elle place au premier plan la notion d’épanouissement personnel. » (Badinter, 2010). En effet, la maternité est ici replacée comme étant un choix, ou non, réalisé par les femmes. Ainsi, les mère sont tenues de s’investir dans l’éducation de leurs enfants, tout en continuant de penser à leur propre personne et à leur féminité. De nos jours, les femmes doivent également rester élégantes en toutes circonstances. La maternité étant désirée, il faut pouvoir prendre soin du corps de la femme enceinte, la mettre en valeur. En 2010, Badinter a d’ailleurs affirmé que « [l]es responsabilités maternelles commencent dès la conception de l’enfant. ». En effet, les femmes enceintes doivent faire attention à leur alimentation, ne plus prendre de tabac ou boire d’alcool. Les commentaires vont généralement bon train, bien que souvent issus de bons sentiments.
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