Marie-Louise Giraud, une figure longtemps méconnue, est devenue un symbole poignant du combat pour le droit à l'avortement en France. Son histoire, marquée par la pauvreté, la guerre et une condamnation à mort, illustre la lutte acharnée des femmes pour le contrôle de leur propre corps.
Une vie modeste basculant dans la clandestinité
Née Lempérière le 17 novembre 1903 à Barneville-Carteret, en Basse-Normandie, Marie-Louise Giraud grandit dans un milieu modeste au sein d'une famille de dix enfants. Son parcours est semé d'embûches : elle échoue à son certificat d'études en 1915 et enchaîne les petits métiers, de domestique à femme de ménage, puis blanchisseuse. Elle connaît également des démêlés avec la justice, étant emprisonnée pour vols et escroqueries.
Elle se marie, divorce, puis se remarie avec un officier de la marine nationale, Paul Giraud, avec qui elle a cinq enfants, dont trois décèdent en bas âge. Installée à Cherbourg, elle travaille comme serveuse et domestique, et est perçue comme une femme aux mœurs légères.
La Seconde Guerre mondiale et l'occupation allemande transforment radicalement sa vie. En 1940, une voisine, Gisèle, la supplie de l'aider à avorter. Touchée par sa détresse, Marie-Louise, sans aucune connaissance médicale, accepte de lui "rendre service" en pratiquant un avortement avec une poire à injection remplie d'eau savonneuse. L'intervention réussit, et Gisèle offre un phonographe à Marie-Louise en guise de remerciement.
Cet événement marque le début d'une activité clandestine. L'année suivante, Marie-Louise pratique un deuxième avortement, cette fois contre le paiement de 1 000 francs. Elle réalise alors le potentiel financier de cette pratique, sans se soucier des risques encourus.
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La "faiseuse d'anges" de Cherbourg
Les avortements s'enchaînent, et Marie-Louise Giraud devient une "faiseuse d'anges" recherchée à Cherbourg. Elle pratique les interventions dans sa maison, située au 44 rue Grande-Vallée, recevant entre 600 et 2 000 francs par avortement. Au total, elle aide 27 femmes à avorter, et loue également ses chambres à des prostituées pour arrondir ses fins de mois.
Parmi ses patientes, Louise M. décède d'une septicémie à la suite d'un avortement pratiqué par Marie-Louise. Elle a pour complices trois voyantes, Eulalie Hélène, Jeanne Truffet et Augustine Connefroy, qui lui adressent les femmes enceintes ne souhaitant pas mener leur grossesse à terme.
La répression de l'avortement sous Vichy
La pratique de l'avortement est criminalisée en France depuis le Code pénal de 1810. La loi de 1920 renforce la répression afin de relancer la natalité après les pertes humaines de la Première Guerre mondiale. Le gouvernement considère l'avortement comme un acte immoral et un rejet du patriotisme.
C'est sous le régime de Vichy, avec sa devise "Travail, Famille, Patrie", que la répression atteint son apogée. La loi du 15 février 1942 considère l'avortement comme un "crime contre la sûreté de l'État", passible de la peine de mort. Cette loi s'inscrit dans une politique nataliste visant à encourager la natalité et à contrôler le corps des femmes. La France de Pétain tente de créer une Charte de la famille contraignant à un modèle rigide qui cantonne la femme au foyer.
Un procès expéditif et une exécution capitale
En octobre 1942, Marie-Louise Giraud est dénoncée par une lettre anonyme et arrêtée. Elle avoue les faits, espérant une certaine clémence. Cependant, elle est jugée en 1943 par le Tribunal d'État de Paris, une juridiction d'exception créée par le régime de Vichy.
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Lors de son procès, les magistrats insistent sur la "mauvaise moralité" de l'accusée, portant un jugement sur ses mœurs légères, en plus des affaires d'avortements et de proxénétisme. Le réquisitoire de l'avocat général reprend les thèmes de la propagande de Vichy, associant l'avortement à une attaque contre l'État.
Conformément à l'article 12 du Code pénal, Marie-Louise Giraud est condamnée à la peine de mort par guillotine. Le Maréchal Pétain refuse de lui accorder sa grâce. Elle est exécutée le 30 juillet 1943 dans la cour de la prison de la Roquette, à Paris, à l'âge de 39 ans. Elle est la seule femme en France à être guillotinée pour avoir pratiqué des avortements.
Un héritage controversé et une reconnaissance tardive
Le procès et l'exécution de Marie-Louise Giraud sont longtemps restés dans l'ombre. Son histoire est sortie de l'oubli grâce au livre "Une affaire de femmes" écrit par l'avocat Francis Szpiner en 1986, qui a ensuite été adapté au cinéma par Claude Chabrol en 1988.
Le film a contribué à faire connaître l'histoire de Marie-Louise Giraud et à susciter une réflexion sur la condition des femmes et le droit à l'avortement. Cependant, son personnage reste controversé, certains la considérant comme une criminelle, d'autres comme une victime du régime de Vichy et une pionnière de la lutte pour les droits des femmes.
Aujourd'hui, une rue porte le nom de Marie-Louise Giraud à Cherbourg-en-Cotentin, en hommage à cette femme qui a vécu et est morte dans la ville. Le 8 mars 2024, Emmanuel Macron a honoré sa mémoire lors de l'inscription du droit à l'IVG dans la Constitution, soulignant son rôle dans le long combat pour la liberté des femmes.
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L'évolution législative de l'avortement en France
L'histoire de Marie-Louise Giraud s'inscrit dans un contexte législatif complexe et évolutif concernant l'avortement en France.
- Code pénal de 1810 : Criminalisation de l'avortement.
- Loi du 31 août 1920 : Répression de la provocation à l'avortement et de la propagande anticonceptionnelle.
- Loi du 27 mars 1923 : Correctionnalisation de l'infraction d'avortement.
- Décret-loi du 29 juillet 1939 : Accroissement de la répression de l'avortement.
- Loi du 15 février 1942 : L'avortement devient un "crime contre la sûreté de l'État", passible de la peine de mort.
- 1944 : Abrogation de la loi du 15 février 1942 à la Libération.
- Loi Veil du 17 janvier 1975 : Dépénalisation de l'avortement.
- 8 mars 2024 : Inscription du droit à l'IVG dans la Constitution.
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