Introduction
L'archéologie funéraire, en croisant les données matérielles et les sources textuelles, offre des perspectives fascinantes sur la maternité dans les sociétés anciennes. L'étude des sépultures, du mobilier funéraire et des restes humains, en particulier ceux des femmes et des enfants, permet d'appréhender les conceptions de la grossesse, de l'accouchement et de la maternité dans les cultures passées. La découverte en avril 2021 d'une momie égyptienne enceinte a relancé l'intérêt pour ces questions, soulignant les défis et les potentialités de l'étude archéologique de la grossesse et du fœtus.
La Momie Enceinte de Varsovie : Un Cas Exceptionnel
En avril 2021, une équipe de chercheurs de l’Institut des cultures méditerranéennes et orientales de l’Académie polonaise des sciences rapportait le premier cas connu d’une momie égyptienne enceinte. Cette découverte a eu lieu lors de l'étude d'une momie égyptienne ancienne à Varsovie dans le cadre du Warsaw Mummy Project, menée par les spécialistes Wojciech Ejsmond, Marzena Ożarek-Szilke, Marcin Jaworski et Stanisław Szilke. La momie, datant du 1er siècle avant notre ère et découverte à Thèbes, était conservée au Musée National de Varsovie.
L'attention de l’archéologue Stanisław Szilke fut attirée par un élément surprenant. Le Dr. Wojciech Ejsmond explique : “Pour des raisons inconnues, le fœtus n’a pas été retiré de l’abdomen lors de la momification. […] Pour cette raison, la momie est vraiment unique. Notre momie est la seule identifiée à ce jour, dans le monde, avec un fœtus dans l’utérus.”
Les Débats Scientifiques et les Preuves Corroborantes
La découverte initiale a suscité des débats au sein de la communauté scientifique. Sahar Saleem, radiologue à l’Université du Caire, restait sceptique face à cette découverte, arguant que les scans de la momie ne révélaient aucun os au niveau de la cavité pelvienne ; l’hypothèse du fœtus n’était dès lors pas concluante. « Nous pensons qu’il n’est pas possible d’identifier avec certitude l’objet pelvien en question comme un fœtus […] Nous encourageons Ejsmond et al. à réviser ou refaire la tomodensitométrie de la momie avec le protocole approprié », a-t-elle écrit dans le Journal of Archaeological Science, en réponse à la publication relatant la découverte.
De nouvelles preuves collectées par l’équipe de recherche viennent cependant corroborer l’hypothèse initiale. Si le fœtus a pu rester intact, c’est notamment parce qu’il a « mariné » dans la cavité pelvienne : du fait de la momification, il a été plongé dans un environnement plus acide et hermétiquement fermé à l’oxygène. L’acidification a entraîné la déminéralisation des os de l’enfant à naître, qui ne pouvaient donc pas être détectés par tomodensitométrie. « Il pourrait y avoir d’autres cas de ce type dans les collections des musées du monde entier. Il est fréquent que les os fœtaux, qui sont très peu minéralisés au cours des deux premiers trimestres de grossesse, soient difficiles à détecter de prime abord, après que le corps de la mère a subi un processus d’embaumement.
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Les chercheurs expliquent ce processus de déminéralisation osseuse dans un environnement acide par une analogie : « Ce processus de déminéralisation osseuse dans un environnement acide peut être comparé à une expérience avec un œuf. Imaginez que vous mettiez un œuf dans un pot rempli d’acide. La coquille se dissout, ne laissant que l’intérieur de l’œuf (albumen et jaune) ». Avec le temps, le pH du sang des cadavres - y compris le contenu de l’utérus - chute (il devient plus acide), tandis que les concentrations d’ammoniac et d’acide formique augmentent. Par conséquent, le fœtus et sa mère ont été momifiés différemment. Le corps de la mère s’est asséché et pendant ce laps de temps, les minéraux des os du fœtus - qui étaient dissous dans le liquide amniotique - se sont déposés dans les tissus mous de l’utérus, dont la forme a été préservée. Résultat : le fœtus et l’utérus apparaissent hautement minéralisés lors des examens, alors qu’aucun os n’est visible sur les images radiographiques et tomographiques.
« Lorsque les radiologues examinent des momies, ils recherchent généralement des os. De précédentes analyses avaient révélé que la femme momifiée avait entre 20 et 30 ans lorsqu’elle est décédée ; elle en était vraisemblablement à entre 26 et 30 semaines de grossesse. Selon le Dr Katarzyna Jaroszewska, gynécologue-obstétricienne et co-auteure de l’article, le canal de naissance de la défunte n’était pas ouvert, ce qui signifie que la cause de son décès n’était pas liée à l’accouchement et à ses complications.
L’identité de cette femme, baptisée The Mysterious Lady, tout comme les causes de sa mort demeurent inconnues à ce jour. Les archéologues tentent également de déterminer pourquoi le fœtus a été laissé dans l’utérus de cette femme alors que d’autres organes internes ont été retirés - conformément à la pratique de la momification dans l’Égypte antique. « Peut-être que cela avait quelque chose à voir avec les croyances et la renaissance dans l’au-delà », a déclaré à Science in Poland Marzena Ożarek-Szilke, archéologue à l’Université de Varsovie et co-auteure de l’étude.
Apport des Technologies d'Imagerie : Le CT Scan 3D
Comme le soulignent les chercheurs dans leur étude publiée en 2021, cette momie offre de nouvelles possibilités pour les études de grossesse dans les temps anciens. L'analyse de la momie a été réalisée grâce au CT Scan 3D ou tomographie assistée par ordinateur. Le CT scan 3D est une technologie d’imagerie que l’on connaît dans le milieu médical, facilement utilisable et utilisée. La grande différence est que le patient traité, en l’occurrence une momie, est mort depuis des milliers d’années. Étant donné qu’il s’agit d’un « objet archéologique », il est régi par des lois de protection du patrimoine et il n’est donc pas toujours aisé de le sortir des collections. Grâce à la tomographie assistée par ordinateur, les spécialistes ont pu remarquer que le corps possédait une structure délicate, sans dégrader la momie ni toucher aux bandelettes.
Interprétations et Hypothèses sur la Maternité dans l'Antiquité
Les raisons de la présence du bébé dans le corps momifié de sa défunte mère restent inexpliquées. L’équipe va donc tenter de percer le mystère de la mort de la jeune femme. “La mortalité élevée pendant la grossesse et l’accouchement à cette époque n’est pas un secret. Par conséquent, nous pensons que la grossesse pourrait, d’une certaine manière, avoir contribué à la mort de la jeune femme”, explique le Dr. Wojciech Ejsmond. Pour en avoir le cœur net, les scientifiques vont analyser des traces de sang épargnées par le temps dans les tissus mous de la défunte.
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Cette découverte historique soulève de nombreux questionnements. Durant de nombreuses années, cette momie était identifiée comme celle d’un homme, un prêtre égyptien nommé Hor-Djehuty. En 2016, l’équipe d’experts découvre qu’il s’agit en réalité d’un corps de femme. Selon le Dr. Wojciech Ejsmond, la momie est arrivée en Pologne au 19eme siècle et la littérature de l’époque indiquait qu’il s’agissait d’une momie de femme. Ce n’est qu’à l’entre deux guerres que les hiéroglyphes sur le cercueil ont été déchiffrés par des scientifiques. Les inscriptions du cercueil indiquent son propriétaire comme étant le prêtre égyptien Hor-Djehuty.
L'Anthropologie Funéraire et l'Analyse du Mobilier Funéraire
L’article propose, dans une perspective d’anthropologie funéraire, l’analyse d’objets présents dans la sépulture thasienne d’une jeune fille, âgée entre 11 et 15 ans, morte prématurément et discute leur signification. The paper examines the significance of objects uncovered in a Thasian tomb of a young girl, aged between 11 and 15 years, who died prematurely.
Comment repérer et caractériser la maternité dans le sens corporel, social, voire symbolique du terme à partir du matériel archéologique funéraire ? De quels types de motifs et d’objets disposons-nous en contexte votif ou funéraire, public ou privé, pour parler de la grossesse et de l’enfantement ? Jusqu’où peuvent nous conduire les hypothèses formulées à partir de l’analyse du mobilier accompagnant une jeune défunte ? Sans avoir la prétention de donner de réponse définitive, notre étude appréhendera les éléments constitutifs de ce mobilier comme un ensemble de signes structurant un discours autour de la personne ensevelie, utilisant ainsi une méthode déjà bien éprouvée par les spécialistes des images. Il conviendra, dès lors, ici de situer ce que nous attendons comme information de l’archéologie funéraire par rapport à l’ensemble des sources archéologiques et des textes qui nous renseignent sur la question de la maternité en Grèce ancienne. Puis nous limiterons notre exposé au cas le plus complexe, celui d’une fille morte à l’âge de l’adolescence - selon nos catégories actuelles - tout en ayant probablement déjà acquis un statut de mariée. Nous nous appuierons pour cela sur l’exemple d’une sépulture thasienne dont l’étude conduit à proposer quelques hypothèses au regard des théories du corpus hippocratique.
La Procréation, la Parturition et la Maternité dans le Registre Archéologique
Alors que les sources médicales s’engagent dans un discours détaillé sur les questions de la parturition, à étudier dans son propre contexte et selon les règles de sa propre rhétorique, les autres sources écrites passent l’événement de la naissance des mortels sous silence en privilégiant le mariage dans la vie de la fille qui devient femme de citoyen. Le constat est le même pour les stèles funéraires qui, à part quelques scènes de femmes mortes en couches et trois scènes d’allaitement seulement, se limitent à représenter des images qui semblent montrer le nouveau-né présenté à la mère morte en couches. Les seuls supports figurés se référant à de rares images d’allaitement, ainsi qu’à d’autres sujets en rapport avec la maternité, toujours de manière codifiée, sont les figurines en terre cuite, toutes périodes grecques confondues, et les gemmes magiques datant de la période romaine et étudiées plus particulièrement par Véronique Dasen. Chacun de ces domaines obéit à ses propres règles de « lecture », mais, comme pour toutes les images, il ne s’agit jamais d’une illustration de la réalité.
La Grossesse et le Potentiel de Procréation : Les Figurines en Terre Cuite
Dans le domaine des figurines qui ont trait à la grossesse, sont connus deux exemplaires provenant de Thasos, dont un de l’Artémision, deux du sanctuaire d’Artémis Laphria à Calydon, deux de Smyrne appartenant à la collection de Candolle, dont une figurine datant de la période hellénistique récente, ainsi que ceux provenant de la grotte d’Inatos dédiés au culte d’Eileithye en Crète. La représentation du ventre de la femme enceinte se fait dans les cas thasien et calydonien par la figuration d’un ventre très volumineux et déformé. Dans le cas de la curieuse figurine de Smyrne, dont la technique de fabrication est décrite par Chantal Courtois, l’artisan arrive à jouer à la fois sur le volume du ventre de la femme, le nombril, les vergetures de la peau créées par la grossesse ou suggérant des contractions pendant l’accouchement et les plis du vêtement léger que la femme porte probablement, puisque le dessin se prolonge par des traits verticaux sur la jambe droite.
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Toutefois, le plus ingénieux de tout, si tel est le cas, est d’avoir suggéré l’invisible (l’embryon qui est caché dans le ventre) et l’anatomie du corps de la femme par des analogies formelles, des jeux de métaphores et de métonymies renvoyant à la sexualité et à la maternité. En effet, ces dernières relèvent du vocabulaire médical : le ventre (koiliê, nêdus), l’estomac (gastêr), le vagin (aidoion), les parties génitales (aidoia), le pubis (kteis) et la matrice (husterai, mêtrai). Ainsi, des jeux d’associations sont faits entre le gastêr, l’estomac, le ventre, le sexe, la matrice et le nombril. La bouche et l’orifice utérin sont désignés par le même terme stoma.
Une figurine en terre cuite de Délos, datée des IXe-VIIIe s. av. n. è. et trouvée dans le péribole du sanctuaire d’Héra, permet de visualiser l’association mentale faite entre le nombril et le sexe féminin, mis sous la protection des divinités. Car le nombril, suivant la description aristotélicienne de la région antérieure du corps, est présenté comme la trace de la racine, ῥίζα, du ventre dans le corps maternel : « à la suite du thorax, toujours dans la région antérieure, se situe le ventre, γαστήρ, avec sa racine, l’ombilic (ταύτης ῥίζα ὀμφαλός). Cette perception originale du ventre comprend le souvenir du corps dont l’homme provient et donne au ventre et au nombril l’aspect convexe du rempli et de la fécondité. La bouche et l’orifice utérin sont désignés par le terme stoma attribué aussi, nous l’avons vu, à la bouche. L’omphalos qui désigne le nombril évoque le lien qui unit la mère au fœtus et, de manière plus générale, la région du ventre et le sexe, voire le placenta, double de l’enfant et seul « organe » éphémère qui sort de la matrice et nourrit l’enfant par l’autre bout du cordon en étant enraciné dans la paroi de l’utérus maternel. Ainsi, l’omphalos devient un point d’entrée du corps bien marqué, qui désigne le nombril, le cordon ombilical et une source de fécondité.
Il n’y a donc rien d’étonnant si l’on considère les similitudes entre l’effet des lignes convergeant vers le centre du ventre signalé par le nombril sur la figurine smyrniote lui offrant l’aspect d’un placenta côté fœtal et l’image que les coroplathes ont rendue par des incisions dans la figue en terre cuite du Thesmophorion de Thasos portant une extrémité ligneuse en forme de cordon ombilical entortillé ou par les sillons et le nombril sur le gâteau faisant partie de l’ensemble des figurines accompagnant une fille morte de Thasos. Selon l’hypothèse que nous avions formulée, la figue thasienne représenterait les vertus du fruit et en même temps, indirectement, le placenta et le cordon ombilical ; le gâteau représenterait une figue, un placenta ou le gâteau plakous, terme qui devait signifier placenta même pendant l’Antiquité. Il semble plus que probable que le créateur de la figurine de Smyrne a voulu jouer sur la polyvalence du motif et sur tous les niveaux précités : gâster, matrice, stoma, omphalos, y compris le placenta et le plakous. Enfin, toujours dans une volonté de représentation anatomique du ventre, porteur de l’enfant, l’artisan a pu vouloir représenter le nombril au milieu de la partie supérieure de l’abdomen décrit comme un nœud au milieu d’un filet que l’on appelle gaggamon.
Les termes donnés par Hésychius semblent trouver une définition chez Pollux (II, 169), pour qui le γάγγαμον serait l’entrelacement des fibres (νεύρων πλέγμα) qui entourent le creux du mesogastrion, l’omphalos, et la région qui l’entoure, le mesomphalion à l’image d’un filet (καθάπερ τὸ δικτυῶδες). L’idée du γάγγαμον/filet, dont le premier sens est celui de la pêche de poissons, n’est sans doute pas incompatible avec une métaphore du gastêr-utérus comme milieu aquatique dans lequel le fœtus se trouve comme un poisson dans l’eau. De ce fait, l’interprétation conduit à rappeler qu’Artémis, la patronne de la chasse et de la pêche, est aussi celle qui protège la mise au monde de tous les êtres vivants, dont tous ceux qui nagent comme les poissons. Il s’agirait, alors, d’un autre aspect de la fécondité et de la richesse de la nature qui serait suggéré par l’évocation de l’abdomen/filet. Cette volonté de l’artisan de mettre l’accent sur la structure et le contenu invisible et imaginé de cette partie du corps féminin ainsi que sur le potentiel de procréation que son ventre représente se comprend quand on sait que l’anatomie du corps humain et plus précisément de la femme ne sera connue qu’à partir du IIIe siècle av. n. è. après les dissections pratiquées par Hérophile à Alexandrie. Jusque-là, toucher à l’intérieur du corps et surtout à ce qui concerne l’accouchement est considéré comme une souillure dont il faut se purifier. Cette volonté d’observer le corps humain aussi quand il présente des particularités anatomiques, une caractéristique, pour les recherches médicales, de la période hellénistique à Alexandrie et en Asie Mineure, se retrouve d’ailleurs dans l’art de la statuaire et dans la production coroplathique de Smyrne.
Plus tôt, à la fin du Ve siècle av. n. è., le coroplathe corinthien qui fabrique la poupée articulée accompagnant une jeune fille dans la sépulture de la nécropole Marti d’Ampurias (Emporion) utilise une sorte d’« écorché », c’est-à-dire de modelé anatomique en relief, rappelant le rendu des muscles abdominaux des guerriers sur les vases grecs à figures rouges ; aussi met-il le ventre en évidence, attirant le regard sur cet invisible et signalant l’importance de la procréation de futurs citoyens dans cette colonie grecque. Cette image inhabituelle représentant l’abdomen sans peau, sous forme compartimentée, permet aussi un dernier rapprochement avec la carapace de la tortue. L’animal, étroitement lié à Artémis par le nombre important d’offrandes en terre cuite faites à ses sanctuaires (comme ceux de Thasos et Brauron) et le paysage qui les caractérise, est également associé aux petites et jeunes filles par lesquelles il est porté comme amulette et constitue aussi un jeu connu. Dans le cas de cette figurine, le ventre de la femme serait entendu comme une petite « maison » pour loger le fœtus en sécurité. Autant que la carapace, qui agit comme un bouclier pour protéger l’animal, le ventre de la femme devrait agir comme un bouclier pendant la gestation du futur citoyen. Il arrive pourtant que la carapace-maison évoque également une sorte de tombeau, puisque la tortue hiverne, fait qui l’associe entre autres à la mort ; dans ce cas, aucun nouveau membre de la colonie ne pourra naître du ventre de la petite défunte d’Ampurias. Aussi des carapaces de tortues deviennent-elles parfois en Grèce ancienne le contenant de sépultures d’enfants, comme à Akanthos. Exactement dans le même but sont utilisées deux autres poupées articulées presque identiques à celle d’Ampurias et de fabrication toujours corinthienne provenant d’une cité du Pont-Euxin, Panticapée.
L'Accouchement : Rares Représentations Archéologiques
Hormis deux figurines chypriotes exposées au Musée archéologique national d’Athènes, aucune représentation grecque d’accouchement n’était connue jusqu’à maintenant. Les premières figurines récemment publiées proviennent du sanctuaire d’Eileithyie à Inatos en Crète. La déesse pouvant délier le cordon ombilical y est vénérée pour la délivrance de la femme. Les figurines datent de la fin du IXe - début du VIIe siècles. Représentée assise en posture de parturiente à l’intérieur d’un vase plastique qui pourrait être censé contenir de l’eau, la femme est assistée par un autre personnage féminin (mortel ou divinité) qui se tient debout derrière elle. La mise en série de l’objet avec les figurines précédentes nous permet de distinguer, au niveau de la surface du ventre, des incisions régulières en forme de découpages circulaires et semi-circulaires ; une démarche abstraite pour attirer le regard vers cette partie prometteuse et invisible du corps qui va cependant de pair avec un détail naturaliste, inattendu et exceptionnel, le rendu du pubis sur une figurine de femme et non pas de façon fragmentaire comme sur un ex-voto anatomique.
Nous constatons ainsi que les références archéologiques relatives à la maternité, peu nombreuses et très souvent indirectes, utilisent un langage de signes polysémiques. Nous avons besoin de clés pour les lire, comme tout document historique, mais ce que nous proposons ne peut être qu’une hypothèse qui reste à valider. Pourtant, les dossiers commencent à se constituer peu à peu.
Le Matériel des Nécropoles et les Sépultures de Jeunes Filles
Pour les mêmes raisons, il est difficile de faire parler le mobilier qui accompagne les défunts, mères probables et enfants, que l’on retrouve dans les nécropoles. Le premier problème qui se pose est, tout d’abord, celui de déterminer si, dans les sépultures contenant deux individus, nous avons effectivement affaire à une mère et à son enfant. À cette question dont la réponse est variable en fonction des cités, des périodes et parfois des pratiques sociales des élites, seule une analyse de l’ADN mitochondrial ou du strontium, pourrait apporter une réponse. Par conséquent, seules les femmes mortes en état de grossesse peuvent être considérées comme mères avec certitude et les cas sont vraiment exceptionnels. Comme un très grand nombre d’enfants meurent en période périnatale et au moment du sevrage, la plupart des sépultures que nous trouvons contiennent des femmes enterrées seules ou des enfants enterrés seuls, sans que l’on puisse établir une connexion facile entre les sépultures des unes et des autres.
C’est la raison qui m’a conduite à prendre la question par un autre bout concernant les mères, après avoir étudié un nombre suffisant de sépultures d’enfants et compris leurs particularités. Je me suis intéressée à ces jeunes filles ou jeunes femmes primipares dont parlent les textes en me demandant comment les repérer parmi les mortes des nécropoles que j’étudiais à Thasos. L’étude anthropologique prudente effectuée par Anagnostis Agelarakis donne rarement l’indication de femme ayant accouché quand il s’agit de très jeunes filles, car la formation du pubis peut être un indice trompeur, surtout quand il s’agit de primipares. Le critère que j’ai choisi est celui de l’âge, en me fondant sur les sources anciennes qui montrent que la plupart des filles étaient mariées entre 12-13 et 16 ans à peu près. C’est précisément sur ces jeunes filles, qui sont considérées presque toujours par les archéologues comme des jeunes filles non mariées, des aôroi korai, accompagnées par un mobilier souvent plus riche que les autres défunts, que j’ai porté mon attention. L’exemple que j’ai choisi de développer concerne la plus jeune d’entre elles. La sépulture XVIII du terrain Soultou à Liménas de Thasos. Il s’agit d’une tombe à ciste contenant deux individus et trouvée dans un péribole funéraire appartenant à une élite de la cité thasienne des IVe-IIIe siècles av. n. è.
Les Figurines Chypriotes et la Vénération de la Fécondité
En 1872 par exemple, Georges Colonna-Ceccaldi (1840-1879), a vendu une quarantaine d’objets de sa collection au MAN. Les figurines en terre cuite tiennent une place de choix dans la collection du MAN car on transportait facilement ces petites statuettes hors de l’île mais cette abondance reflète également une pratique du modelage particulièrement développée et originale à Chypre. Un groupe modelé en argile, vendu par Colonna-Ceccaldi, se distingue particulièrement. Seules deux femmes sur les trois qui devaient originellement le composer sont conservées. La première est debout et de ses bras croisés soutient la seconde, qui est assise à même le sol. La femme assise est en réalité sur le point d’accoucher, encouragée dans ses efforts par celle qui se tient derrière elle, tandis qu’une autre femme, sans doute la sage-femme, devait se tenir en face d’elles, prête à recevoir le nouveau-né. Ce groupe est très semblable à un autre conservé au musée du Louvre (également acquis auprès de Colonna-Ceccaldi) où les trois personnages sont représentés, ou à ceux du musée de Nicosie, à Chypre. Sur l’île où Aphrodite serait née, la vénération d’une Grande Déesse de la fécondité est avérée depuis la fin de la période néolithique et cette divinité est restée la plus importante de l’île jusqu’au Ve siècle avant J.-C. On a retrouvé dans différents sites des figurines moulées dont le modèle est d’origine phénicienne: ces deae gravidae, déesses enceintes à la coiffure caractéristique à deux chignons, sont à peine assises et portent la main droite sur leur ventre proéminent. Mais les artistes chypriotes, en plus des colliers et cache-oreille peints qu’ils adjoignaient à ce modèle oriental, lui ont aussi souvent greffé sur le bras gauche un nouveau-né directement modelé, comme sur la figurine conservée au MAN.
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