Introduction
L'allaitement maternel et la figure de la nourrice ont été des sujets récurrents dans l'histoire de l'art, reflétant les attitudes culturelles, sociales et économiques envers la maternité, les soins aux enfants et le rôle des femmes. Cet article explore la représentation de l'allaitement et des nourrices dans l'art, en particulier dans les collections du Louvre, en mettant en lumière les contextes historiques et les imaginaires sociaux qui s'y rattachent.
L'intérêt renouvelé pour l'étude des nourrices
Le travail des nourrices a suscité un regain d’intérêt à la suite des études conséquentes consacrées à l’histoire des femmes, de la vie privée et de la famille. Cette mise en perspective permet d'interroger les représentations de cette pratique et ses conditions d’exercice, mais aussi les imaginaires sociaux qui s’y rattachent.
Cette analyse peut s'étendre à plusieurs thématiques connexes, notamment celle de l’évolution des représentations du soin apporté au nourrisson et au jeune enfant, des hospices jusqu’à l’invention de la puériculture à l’époque contemporaine. Au-delà de la nourrice comme femme allaitante, l’analyse des multiples avatars de la maternité déléguée et reportée, de la femme éduquante, du travail domestique et du soin d’autrui en lien avec ce qui est désigné comme étant « la petite enfance » (telles que les nounous, nurses, domestiques, gouvernantes, institutrices, assistantes maternelles…) est encouragée.
Ces activités inscrivent la nourrice directement au cœur de l’épistémologie, des problématiques et de l’éthique du care auxquelles les participants sont invités à réfléchir : quelles organisations et quelles répartitions de ces activités du soin sont montrées, inventées, idéalisées ou critiquées ? Les nourrices seront ainsi analysées dans des réseaux de relations, interpersonnelles et institutionnelles. Les œuvres d’art pourront être examinées à l’aune de leur capacité à éclairer les dynamiques complexes de la cellule familiale, de la hiérarchie domestique, des institutions hospitalières, à diverses époques.
La nourrice : une figure de la culture populaire
La nourrice est une figure importante de la culture populaire et des imaginaires collectifs, à la manière du personnage de la nounou bretonne Bécassine. Mais la nourrice raillée des caricatures de mœurs ou des pièces de théâtre comique n’est pas celle des illustrations et des contes pour enfants. On constate aussi sa présence dans de nombreux objets culturels de l’enfance, allant de la littérature et des albums jeunesses aux éléments de décors, de mobiliers et des jouets.
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La journée d’études est également ouverte aux propositions qui prendront pour sujet la représentation des « enfants assistés », ces enfants abandonnés et confiés par leurs mères aux institutions de l’assistance, hospices et congrégations religieuses à vocation soignante.
Les seins dans l'art : un documentaire d'Arte
Arte a diffusé un documentaire intitulé « Les Seins dans l'art », qui dresse un panorama de ce motif en décryptant, avec l’aide d’expertes et d’artistes, ses significations et ses symboliques tout au long de l’histoire des arts. La cinéaste allemande met en lumière toutes les problématiques associées à la question de la représentation des seins, et notamment celle liée au regard masculin (suivant le concept du male gaze associé à la réification du corps féminin) qui impose une certaine vision de l’organe.
Le point de départ de ce phénomène serait la statuaire gréco-romaine. La poitrine y est tantôt sublimée, en témoigne la célèbre La Vénus de Milo du Louvre, tantôt pudiquement couverte d’une main, comme dans le type iconographique de la Vénus pudica. Héritage antique, celui-ci sera repris par les artistes de la Renaissance, notamment Sandro Botticelli (1445-1510), tout comme l’idéal du sein en forme de pomme.
Dans un tout autre registre, le film montre également comment la poitrine féminine a pu être envisagée dans sa dimension d’organe nourricier. Ainsi en est-il, dès le Moyen Âge, du sein vertueux de Marie, la plus sainte des saintes, avec notamment le thème de la Vierge allaitante (Virgo lactans), équivalent symbolique de l’Eucharistie. Scène intime, l’allaitement du Christ se charge alors d’une portée universelle suivant laquelle la Vierge offre à l’ensemble de la communauté des chrétiens une nourriture spirituelle. Dans ce cas, le sein n’est pas érotisé, à quelques exceptions près, comme dans la fascinante Vierge de Melun de Jean Fouquet.
Le sein peut aussi être l’attribut de femmes fortes ou investi d’un pouvoir politique. C’est le cas dans la Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix où les seins dénudés de l’allégorie de la Liberté soulignent le pouvoir de cette femme du peuple, ou encore dans La République d’Honoré Daumier, où la République incarnée par une femme forte nourrit la nation.
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Outre les Vierges allaitantes et la patrie nourricière, le thème de l’allaitement est aussi décliné dans le curieux type iconographique de la Charité romaine, hérité des auteurs antiques et illustré entre autres dans les collections du Louvre par un bas-relief de l’atelier de Jean Goujon, Cimon et Pero.
Que ce soit dans une représentation de sainte Agathe ou de Suzanne, cette partie du corps peut aussi servir la représentation de la violence. Dans le cas de sainte Agathe, dont le martyr est rapporté dans la Légende Dorée de Jacques de Voragine, les artistes ont aussi bien immortalisé l’horreur du supplice (Le Martyr de sainte Agathe de Tiepolo, vers 1756) durant lequel un bourreau lui sectionne les seins, que mis en exergue la résilience de la sainte dans des compositions non moins effrayantes où elle apparaît portant ses seins sur un plateau.
Tout au long, le film fait également le portrait de quelques artistes du XXe siècle ou contemporaines qui travaillent sur cette partie du corps. Cindy Sherman, Orlan, Adélaïde Damoah, Birgit Dieker… Toutes sont héritières de l’histoire de l’art et se réapproprient ce motif dans leurs œuvres.
La représentation des nourrices parisiennes au XIXe siècle
La représentation des nourrices parisiennes est un motif récurrent de la peinture de la deuxième moitié du XIXe siècle. Les nourrices sur lieu sont le plus souvent mises en scène dans des espaces caractéristiques du décor urbain transformés par Haussmann, comme les espaces verts et les boulevards. Ces figures anonymes de la maternité et de la domesticité redoublent le pittoresque des lieux et participent à leur idéalisation. Cependant, ces images peintes déforment la réalité de leur activité laborieuse.
Il est essentiel de noter que cette coexistence des pratiques est peu visible dans les représentations picturales. Dans le domaine des arts visuels, et particulièrement dans celui de la peinture, les nourrices à emporter dominent jusqu’au milieu du XIXe siècle chez des artistes comme Greuze, Aubry, Gérard, Boilly ou Daumier. Mais à partir des années 1870, non seulement les nourrices sur lieu font leur apparition, mais en outre elles s’imposent rapidement et de façon hégémonique dans la peinture de cette période. Les nourrices sur lieu, mêlées aux bonnes d’enfants, aux travailleuses et aux passantes, deviennent les figures discrètes et néanmoins omniprésentes des vues peintes de Paris de cette deuxième moitié du XIXe siècle.
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Identification des nourrices dans l'art
Si les nourrices sont rarement nommées dans les titres, elles sont facilement identifiables en raison de leur tenue vestimentaire. Lorsqu’elles arrivent à Paris, les nourrices arborent généralement la coiffe et le costume traditionnels de leur région d’origine. Ces particularités sont valorisées, parfois même exigées par les employeurs qui y lisent des signes d’authenticité, garantie de l’origine rurale de la nourrice et donc, de son immanquable santé robuste et pourvoyeuse de lait.
Pour le reste, les éléments du vestiaire de la nourrice leur sont fournis. Les employeurs participent ainsi directement à l’uniformisation de la demande auprès des grands magasins et des industries textiles. Cette standardisation du costume répond à un double objectif : non seulement il marque nettement la profession de ces femmes, mais en outre, il exprime un besoin d’ostentation de la part des employeurs soucieux d’afficher leur statut.
De cet uniforme, on retiendra tout d’abord, les éléments pratiques permettant d’abriter le nourrisson : courte cape ou long manteau, ombrelle, et à la fin du siècle, les premières voitures d’enfant. Ensuite, le tablier, blanc ou noir, qui est l’attribut indispensable de la femme domestique. Enfin, les signes distinctifs et ostensibles de la profession se concentrent, particulièrement autour de 1880, dans le haut du corps : un corsage s’agrafant à l’avant permettant l’allaitement, un large col blanc empesé d’où émerge le visage de la nourrice et surtout, la coiffe qui se compose d’un bonnet blanc ceint d’une couronne chiffonnée et vivement colorée de laquelle s’échappent deux larges rubans qui retombent dans le dos, presque jusqu’à terre. L’équipage de la nourrice est généralement complété par celui du nourrisson, luxueusement vêtu de dentelles.
La nourrice est un type visuel reconnaissable qui alimentent le goût des typologies sociales et illustrent les physiologies et études de mœurs. Le plus souvent, il est fait référence à son costume de façon allusive. À la manière d’une synecdoque visuelle, on entr’aperçoit seulement une partie de ces éléments qui émerge dans le décor urbain de la rue ou du square, partie qui nous permet de reconstituer le tout de l’identité, de la fonction et des accessoires de la nourrice.
La nourrice dans la culture visuelle, littéraire et scientifique
Si les nourrices sont autant présentes dans la peinture, c’est qu’elles le sont plus généralement dans la culture visuelle, littéraire et scientifique de l’époque. Nombreux sont les traités qui évoquent la manière de bien choisir une nourrice : celle-ci se doit donc d’être jeune et d’une santé éclatante. La peinture respecte généralement ces exigences d’une nourrice aux caractéristiques physiques idéales, mais il en va autrement des autres medium artistiques. Certes, certaines gravures s’inscrivent parfaitement dans cette figure de la nourrice parisienne en grande tenue. Mais d’autres dessins de presse font une caricature féroce de paysannes décrites comme ignorantes, âpres au gain, gloutonnes, montrant peu de pudeur et peu de vertu. Par ailleurs, la profession des nourrices est non seulement la cible de portraits littéraires à charge - comme dans Les Français peints par eux-mêmes -, mais elles sont aussi les héroïnes le plus souvent comiques et moquées de pièces de théâtre et de romances chantées.
L’image peinte des nourrices et de leur costume caractéristique prend donc place dans une production culturelle et visuelle bien plus vaste, au sein de laquelle elle se singularise. Son association aux décors et environnements de jardins publics confine, nous l’avons dit, au lieu commun.
Les espaces verts parisiens et les nourrices
La création des deux bois de Paris, Vincennes et Boulogne, ainsi que de vingt-quatre squares et jardins formant un « réseau des espaces verdoyants » sous le Second Empire puis la Troisième République est un phénomène majeur de la transformation urbaine de la capitale. Ces espaces verts sont réalisés sous la férule du baron Haussmann, préfet de la Seine, d’Adolphe Alphand, chef du service nouvellement créé des Promenades et Plantations, et de Pierre Barillet-Deschamp, chef jardinier. Pensés à l’aune des théories saint-simoniennes et inspirés des parcs londoniens, ces espaces sont conçus pour être des lieux d’harmonie sociale capables de répondre aux besoins de santé, d’hygiène et de beauté des citadins. Ils sont popularisés par la publication entre 1867 et 1873 des deux célèbres albums dirigés par Adolphe Alphand et intitulés Les Promenades de Paris. Les vignettes qui illustrent cet ouvrage donnent à voir de façon officielle des espaces pittoresques et harmonieux où les nourrices et les enfants incarnent les principaux destinataires des lieux. Les paysages urbains et notamment les vues des squares et jardins publics, de la peinture impressionniste et post-impressionniste véhiculent une part de cet héritage visuel. Repris par de nombreux artistes, ils deviennent un véritable poncif de la culture visuelle de l’époque.
L'allaitement maternel vs. l'allaitement mercenaire au siècle des Lumières
Au siècle des Lumières, les débats sur l’allaitement opposent deux figures féminines. Alors que la mère allaitante est de plus en plus valorisée, les femmes des milieux populaires qui allaitent les enfants des milieux aisés - bourgeoisie et aristocratie - et des femmes pauvres des villes, les nourrices dites « mercenaires », sont largement critiquées. De mauvais soins, une forme d’irresponsabilité et un certain appât du gain leur sont imputés, les rendant en grande partie responsables de la mort des nourrissons. La question de la vénalité est importante car elle s’oppose, dans les discours, à la générosité de l’allaitement maternel, au lien « naturel » entre mère et enfant.
En dépit de la prolifération et de la virulence des discours sur l’incompétence et la dangerosité des nourrices, l’allaitement « mercenaire » demeure la norme dans certains milieux sociaux européens, par tradition, mais aussi parce que cette méthode comporte divers avantages pour les femmes et les familles. Au sein des élites aristocratiques, la division du travail reproductif est valorisée en ce qu’elle garantit une certaine distinction sociale. Le sein aristocratique, comme celui des reines, ne saurait s’abandonner à de telles fonctions animales, volontiers laissées à de vigoureuses femmes de la campagne. L’allaitement « mercenaire » se développe même, tout au long de la période, au sein d’une bourgeoisie désireuse d’imiter les pratiques aristocratiques, mais aussi, par nécessité, dans les couches urbaines modestes. Cette pratique très répandue laisse à penser que les familles reconnaissaient aux nourrices un savoir-faire à même d’assurer la survie de l’enfant.
Les écrits du for privé témoignent d’ailleurs d’une attention particulière dans le choix des nourrices, sélectionnées avec précaution selon des critères précis - réputation, bonne santé, rondeur et opulence du sein, régularité du caractère et honnêteté du comportement -, car le lait passe pour transmettre les dispositions physiques et morales. Ce choix relève bien souvent de discussions et de négociations au sein de la parenté, entre les mères et les belles-mères notamment.
Outre la reconnaissance de leurs bons soins, le maintien du recours aux nourrices s’explique par les divers avantages qu’il procure aux femmes. Celles-ci disposent ainsi de temps pour travailler ou pour s’adonner à leurs activités sociales, leur permettant de maintenir leurs rôles et prérogatives. Déléguer le nourrissage à d’autres femmes ne signifie pas pour autant qu’elles délaissent moralement ou affectivement leurs enfants en bas âge, car nombre d’entre elles multiplient les attentions par des échanges réguliers ou des visites. Les pères y trouvent aussi un certain intérêt, alors que les prescriptions religieuses ou médicales interdisent ou déconseillent les relations sexuelles pendant l’allaitement. Les femmes de la parenté et en particulier les belles-mères y voient l’occasion de participer à la gestion de la descendance de leurs fils, en veillant ou même en supervisant les soins prodigués aux nourrissons. Les différentes configurations possibles lors d’une mise en nourrice induisent effectivement une implication multiple - et souvent féminine - dans l’organisation du travail reproductif ; cette pratique renvoie à des prérogatives familiales et sociales que l’allaitement maternel vient court-circuiter.
Enfin, dans le contexte d’une critique croissante des modes de vie urbains, l’allaitement « mercenaire » constitue pour bon nombre de familles un moyen de garantir la santé de l’enfant.
La promotion de l'allaitement maternel
Les discours philosophiques (notamment rousseauistes) et scientifiques pro-allaitement maternel touchent toutefois, notamment dans la seconde moitié du xviiie siècle, les femmes sensibles à la promotion d’une nouvelle maternité, recentrée sur la mère. En plus de ses propriétés essentielles dans le nourrissage, le lait maternel passe pour créer un lien indéfectible entre la mère et l’enfant. L’allaitement maternel devient ainsi un devoir moral, mais aussi le gage d’une affectivité particulière qui cimente la cellule familiale.
Les discours médicaux se parent aussi d’une dimension plus politique, faisant des mères allaitantes les régénératrices de la nation, celles par lesquelles adviendront les hommes nouveaux des Lumières. La promotion de l’allaitement maternel implique donc une revalorisation du rôle social des mères qui les enferme cependant dans des tâches strictement reproductives. Celles-ci sont décrites comme naturelles, dans une lecture fonctionnaliste du corps féminin : l’allaitement maternel constitue un « fait de nature » et non un « fait social ». C’est ainsi que se développe la « mode de la mamelle », selon l’expression de Félicité de Genlis (1746-1830), parmi les élites bourgeoises et aristocratiques et jusqu’aux milieux de cour.
Tandis que cette pratique constitue la norme au sein de la paysannerie européenne, dans les milieux aisés, l’allaitement maternel touche les familles sensibles aux écrits de Rousseau et les femmes soucieuses de se conformer à la figure de la mère éclairée, prévenante et soignante, attentive aux conseils des médecins. Ces nouvelles mères deviennent un rouage indispensable à la médicalisation de l’enfance et constituent le vivier des intermédiaires susceptibles de répandre les nouveaux préceptes médicaux et hygiéniques.
Certaines rousseauistes s’engagent corps et âme pour la promotion de l’allaitement maternel à destination des femmes du peuple notamment, en créant des associations féminines dès la fin du siècle dans les grandes villes, comme la Société de charité maternelle à Paris, l’Hôpital de la maternité de Westminster, ou en rédigeant des ouvrages comme celui d’Anel Le Rebours et son Avis aux mères (1767) paru sous le patronage du médecin suisse Samuel-Auguste Tissot (1728-1797). La plupart choisissent toutefois la promotion par l’exemple en allaitant leurs enfants.
Quel que soit le mode d’allaitement privilégié, le corps féminin demeure au centre des préoccupations de la parenté, car il est un outil de reproduction de la lignée. Le contrôle qui s’exerce sur lui révèle une multiplicité de rapports sociaux relatifs à la vie conjugale mais aussi familiale (la belle-mère notamment ayant beaucoup à perdre dans la concentration du travail reproductif), aux interactions entre médecins et mères, mères et nourrices (mêlant bien souvent rapports de pouvoirs, de savoirs et de classes).
Représentations de l'allaitement dans l'Égypte ancienne
Dans l'Égypte ancienne, l'allaitement était un acte central et sacré, souvent représenté dans l'art comme un symbole de fertilité, de protection et de royauté. Les déesses étaient fréquemment dépeintes allaitant des pharaons enfants, soulignant ainsi la nature divine de la royauté et le rôle nourricier de la maternité. Ces images, retrouvées sur des ostraca, des statues et dans les tombes, offrent un aperçu précieux des pratiques et des croyances entourant l'allaitement dans cette civilisation ancienne.
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