L'image d'une femme allaitant un singe, bien que rare, soulève des questions fascinantes sur les frontières entre l'humain et l'animal, les conceptions de la filiation et les transgressions possibles au cours de l'histoire. Cet article explore l'histoire et la signification de cette image, en se concentrant sur la période médiévale et en examinant les aspects culturels et symboliques de l'allaitement inter-espèces.
L'allaitement inter-espèces au Moyen Âge : une enquête
Cet article lance une enquête sur la mise en images de l’allaitement inter-espèces au Moyen âge. Pensée comme une transmission d’humeurs et de caractères, la parenté de lait bénéficie à cette époque d’une valorisation très forte, et souvent mise en question à propos des pratiques de mise en nourrice. L’allaitement des enfants (humains) par des animaux permet donc de repenser à la fois la configuration des relations humain/animal, la définition de la filiation, et leurs possibles transgressions.
L'allaitement animal : une pratique ancienne
La pratique de l’allaitement animal est attestée dès l’Antiquité, comme en témoignent certains auteurs romains, notamment Plutarque et Pline l’Ancien. Le lait animal, auquel les Anciens attribuent de prodigieuses vertus médicinales, est classé parmi les aliments censés guérir de diverses maladies ou douleurs. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle énumère les différents remèdes fournis par le lait, en particulier celui des animaux domestiques (chèvre, chamelle, ânesse, vache, brebis). Elaborant une classification hiérarchique et typologique des laits, Pline examine les vertus de chacun, leur attribuant des qualités spécifiques. Parmi les laits énoncés se trouve aussi celui de la femme, lui-même divisé en deux catégories : le lait maternel et le lait de la nourrice.
Allaitement et parenté de lait au Moyen Âge
À l’époque médiévale, l’allaitement est pensé comme une transmission complémentaire à celle qui s’effectue par le sang in utero. Les enfants ressemblent à qui les nourrit de son lait. Plus généralement, on pourrait dire que l’homme se construit lui-même après sa naissance, et le lait y contribue. Qu’advient-il si un être d’une autre espèce que la sienne interfère dans ce processus ?
Par son lait, celle qui allaite pose son empreinte sur l’enfant « modelable comme de la cire », selon l’expression utilisée par Plutarque, participant, après la semence paternelle, au façonnement physique et moral du petit enfant.
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Allaitement spirituel et substitution femme/bête
La question de l’allaitement interspécifique, bien connue dans l’Antiquité, se pose en terme nouveau pour l’époque médiévale où apparaît une tradition d’allaitement spirituel dont on peut se demander combien elle est pensée en termes de parenté de lait. La Vierge allaitait non seulement le Christ, mais aussi Bernard de Clairvaux ou encore certains moines malades (dans le Livre des miracles de la Vierge de Gautier de Coincy) et arrose de son lait les fidèles ou les damnés du purgatoire. Dans les images, l’allaitement est souvent présenté comme un acte de piété et sa promotion est à l’origine d’une surreprésentation du sein féminin. Cette valorisation de l’allaitement par sa spiritualisation donne un caractère problématique nouveau aux possibilités de substitution entre femme et bête.
Représentations d'allaitement partagé : animaux et humains
Dans ce contexte, comment se manifestent les représentations d’allaitement partagé entre animaux et humains ? Comment se déroule, et sous quelles conditions la substitution de la femme par une chèvre ou une bête sauvage ? A l’inverse qu’en est-il de ces représentations de femmes donnant la tétée à des animaux ?
Allaitement par des bêtes sauvages : motif hagiographique et marque d'élection
Motif essentiellement hagiographique, et marque d’élection, l’allaitement par des bêtes sauvages est figuré comme une pratique déviante mais paradoxalement considérée positivement. Au contraire, les séquelles de la pratique de la mise en nourrice auprès des animaux domestiques est régulièrement dénoncée. Et les femmes allaitant les animaux se présentent souvent comme une justification de l’animalité inhérente à leur genre.
Terra allaitant les animaux : une image transgressive
Si les figures symboliques de Terra allaitant les animaux sont présentées jusqu’au XIIe siècle comme des images positives de fertilité, à partir du XIIIe siècle la proximité hommes/animaux par l’allaitement apparaît fortement transgressive.
Mythes fondateurs et allaitement animal : Romulus et Rémus, Cyrus II
Les livres médiévaux d’histoire antique, très en vogue à la fin du Moyen Âge, multiplient à l’envi les images d’enfants lovés dans le sein d’animaux sauvages se repaissant au creux des mamelles de femelles canines. Romulus et Rémus furent, selon la mythologie fondatrice de la capitale impériale, sauvés par le lait d’une louve.
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L’allaitement animal du futur roi fut rapporté par Justin à la fin de l’Empire romain et largement diffusé au Moyen Âge, par Pierre Le Mangeur, puis au XIVe siècle par le De casibus virorum illustrium de Boccace. Cyrus II était le fils de Cambyse Ier, fils du roi perse Cyrus Ier, et de Mandane, fille du roi mède Astyage.
Analyse iconographique : Cyrus II allaité par une chienne
L’observation de quelques exemples d’images de Cyrus allaité permet d’observer des choix divergents quant aux représentations de la transmission lactée. Dans plusieurs images illustrant le De casibus de Boccace au XVe siècle, l’enfant est figuré allongé sous les pattes de l’animal, tétant goulûment une de ses mamelles. Il est allongé en berceau sous l’animal qui le nourrit. La femelle le défend comme s’il s’agissait de son propre petit et montre les dents à l’homme qui tente de s’en approcher. Bien que rien ne soit fait dans l’image pour accentuer la ressemblance entre la nourrice et son petit, son agressivité vis-à-vis de l’intrus place l’animal sauvage et l’enfant dans le même camp.
Dans une image plus ancienne, datant de la deuxième moitié du XIVe siècle, l’enfant, dans la même scène, est placé au milieu des petits « légitimes » de la chienne, qui ne cesse de montrer les dents à Mithridatès. L’enfant prend visuellement davantage des caractéristiques de l’animalité que la bête lui a transmis.
Au contraire, dans un manuscrit postérieur qui illustre le Speculum Historiale de Vincent de Beauvais, hommes et animaux semblent agir de concert. Le berger regarde avec bienveillance l’animal, qui a perdu son agressivité de bête sauvage. Par contact avec l’enfant, la louve est devenue humaine, civilisée et va jusqu’à faire usage d’accessoires de puériculture typiquement humains. La transmission semble s’être faite à l’envers au fil du temps. L’enfant destiné à un avenir radieux était animalisé dans l’enfance par le contact avec la bête. Dans cette image, il devient un être civilisateur. Les bêtes se font nourrices, comme si elles pouvaient se substituer sans soucis aux humains.
Allaitement et abandon d'enfants dans l'Antiquité
Selon des modalités quelque peu différentes en Grèce antique et à Rome, l’abandon des enfants, désigné par le terme d’ « exposition » fut généralisé au point de fonctionner comme un système de choix de la progéniture, voire de régulation démographique - les enfants étaient souvent sélectionnés par le genre, les filles étant plus facilement exposées. Le sauvetage et l’allaitement animal étaient fréquents dans la littérature romaine et grecque d’époque impériale - Daphnis et Chloé, dans le plus fameux des romans grecs furent exposés et allaités respectivement par une chèvre et une brebis.
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Allaitement chez les primates : comparaison interspécifique
L'allaitement chez les humains et les grands singes présente des similitudes et des différences notables. Chez les grands singes, le sevrage est un processus long, souvent lié à la maturité du jeune, pouvant s'étendre sur plusieurs années. La mortalité infantile est très élevée en cas de perte prématurée de la mère, le partage du lait ou l'adoption étant inexistants chez ces espèces. Chez les humains, la durée de l'allaitement est plus variable, influencée par des facteurs culturels et socio-économiques. Alors que chez les grands singes, l'allaitement est crucial pour la survie du petit, l'Homme a développé des systèmes de soutien social et alimentaire qui permettent une plus grande flexibilité. Cependant, l'allaitement maternel reste essentiel pour la santé et le développement de l'enfant, offrant une protection immunitaire et une nutrition optimale. La comparaison met en lumière l'importance de l'allaitement dans la survie et le développement des primates, tout en soulignant les particularités de la relation mère-enfant chez l'Homme et les grands singes.
Durée de l'allaitement chez les primates
La durée de l'allaitement varie considérablement chez les primates. Chez les grands singes, la survie du jeune est étroitement liée à l'allaitement maternel, un sevrage précoce étant souvent fatal. Des études montrent que l'allaitement peut durer de 2 à 7 ans selon les espèces, les orangs-outans étant parmi ceux qui allaitent le plus longtemps. Chez l'Homme, la durée est plus variable, influencée par des facteurs culturels et sociaux. L'allaitement maternel, même au-delà de 6 mois, est recommandé par l'OMS pour ses bienfaits sur la santé de l'enfant. Néanmoins, la pratique et la durée de l'allaitement restent sujettes à de nombreuses variations interspécifiques et interculturelles.
Allaitement et survie du jeune singe
Chez les grands singes, l'allaitement maternel est un facteur déterminant de la survie du jeune. La dépendance du petit à sa mère pour la nourriture, la protection et les soins est très importante, particulièrement durant les premières années de sa vie. La perte de la mère avant l'âge de trois ans a des conséquences dramatiques, le taux de mortalité étant extrêmement élevé. Contrairement aux humains, il n'existe pas de mécanismes de partage du lait ou d'adoption chez la plupart des espèces de grands singes. Le lait maternel fournit non seulement les nutriments nécessaires à la croissance, mais aussi des anticorps qui protègent le jeune contre les infections. La durée de l'allaitement, variable selon les espèces, est généralement longue, reflétant la lente maturation des grands singes. Ainsi, la survie du jeune singe est intimement liée à la qualité et à la durée de l'allaitement maternel, constituant un élément essentiel de sa croissance et de son développement.
Le partage du lait chez les singes
Le partage du lait chez les singes est un phénomène complexe et relativement peu étudié, variant considérablement selon les espèces. Contrairement à la pratique humaine où le partage du lait ou l’allaitement par une nourrice sont relativement courants, ce comportement est beaucoup plus rare chez les grands singes. Des observations ont montré un partage limité dans le temps, principalement durant les trois premiers mois de vie du bébé singe, et souvent entre femelles apparentées. Ce partage semble davantage lié à une coopération entre femelles qu'à une véritable adoption ou substitution de la mère.
Allaitement maternel et santé de l'enfant
L'allaitement maternel est reconnu comme un facteur crucial pour la santé et le développement de l'enfant. Le lait maternel est une source idéale de nutriments parfaitement adaptés aux besoins du nourrisson, offrant une composition unique et évolutive qui change en fonction de l'âge et des besoins de l'enfant. Il contient des anticorps et des facteurs immunitaires qui protègent le bébé contre les infections, réduisant ainsi le risque de maladies respiratoires, digestives et autres.
Allaitement maternel à travers les cultures
Les pratiques d'allaitement maternel varient considérablement d'une culture à l'autre, reflétant des normes sociales, des croyances et des traditions diverses. Dans certaines cultures traditionnelles, l'allaitement prolongé, jusqu'à deux, voire quatre ans, est la norme, intégré à un système de soins et d'éducation de l'enfant. A contrario, dans d'autres cultures, l'allaitement est plus court, parfois interrompu précocement pour des raisons professionnelles ou sociales.
Aspects culturels et historiques de l'allaitement
L'histoire de l'allaitement maternel est étroitement liée à l'évolution des sociétés humaines et à leurs représentations de la maternité et de l'enfance. Dans de nombreuses cultures, l'allaitement a été pendant longtemps considéré comme un acte naturel et essentiel, indissociable de la survie de l'enfant et de son développement.
Allaitement maternel : un comportement inné ou acquis ?
La question de savoir si l'allaitement maternel est un comportement inné ou acquis est un sujet de débat scientifique. Si la capacité physiologique à allaiter est indéniablement innée, les pratiques et les modalités de l'allaitement sont, elles, largement influencées par des facteurs culturels et sociaux.
Recommandations de l'OMS et de la HAS concernant l'allaitement
L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et la Haute Autorité de Santé (HAS) recommandent fortement l'allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois de vie de l'enfant. Au-delà de six mois, l'OMS recommande de poursuivre l'allaitement en le complétant par une alimentation diversifiée, jusqu'à l'âge de deux ans ou plus.
Transmission de maladies par le lait maternel
Bien que le lait maternel soit généralement bénéfique pour la santé de l'enfant, il existe un risque de transmission de certaines maladies infectieuses. Ce risque est cependant généralement faible et doit être mis en perspective avec les nombreux avantages de l'allaitement.
Variole du singe et allaitement
La question de la transmission de la variole du singe par le lait maternel est un sujet d'inquiétude et de recherche. Actuellement, les données scientifiques concernant la transmission du virus par le lait maternel sont limitées et contradictoires. Bien qu'il n'y ait pas de preuve définitive à ce jour confirmant une transmission par cette voie, la prudence est de mise.
Conclusion
L'image d'une femme allaitant un singe, qu'elle soit historique ou mythique, ouvre une fenêtre sur les conceptions changeantes de la maternité, de la filiation et des relations entre l'homme et l'animal. De l'Antiquité au Moyen Âge, en passant par les pratiques contemporaines d'allaitement maternel, cette image continue de nous interroger sur les frontières de l'humanité et les liens qui nous unissent au monde animal.
Annexes : La mythologie égyptienne et les déesses allaitantes
Dans la mythologie égyptienne, l'allaitement est un thème récurrent, souvent associé aux déesses et à la fertilité. De nombreuses déesses sont représentées allaitant des enfants, symbolisant ainsi la protection, la nourriture et le renouvellement de la vie.
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