Introduction
La Suite Dolly op. 56 de Gabriel Fauré, une œuvre pour piano à quatre mains, est un joyau de la musique française. Parmi les six pièces qui la composent, la Berceuse se distingue par sa tendresse et son évocation de l'enfance. Cet article propose une analyse approfondie de cette pièce emblématique, en explorant ses aspects musicaux, ses liens avec l'univers de Marcel Proust et son contexte de création.
Contexte de Création et Dédicace
La Suite Dolly fut d’abord écrite par Fauré en l’honneur d’une petite fille prénommée Hélène, que sa mère, Emma Bardac, future seconde épouse de Debussy, surnommait affectueusement Dolly. La Berceuse, en particulier, a été écrite pour l'anniversaire d'Hélène, surnommée « Dolly », la fille d'Emma Bardac. Cette dédicace révèle l'affection de Fauré pour l'enfant et son attachement à la famille Bardac.
Anne-Lise Gastaldi, créatrice du festival des Journées musicales Marcel Proust, à Cabourg, souligne que la Suite « Dolly » prend place, écrit Harry Halbreich, « aux côtés des Scènes d’enfants de Schumann et du Children’s Corner de Debussy, parmi les musiques les plus ravissantes jamais inspirées par l’enfance ».
Liens avec l'Univers Proustien
Proust, admirateur de Fauré, lui écrivit : « Je n’adore pas seulement votre musique, j’en ai été, j’en suis encore amoureux. » La berceuse évoque l’enfance et le sommeil, thèmes proustiens par excellence : dans A la recherche du temps perdu, l’enfant guide l’écrivain dans la lecture de soi, et le sommeil est un moment essentiel où l’imaginaire se déploie. Le texte sur Albertine endormie, dont la respiration est « douce comme un zéphyr marin, féerique comme ce clair de lune qu’était son sommeil », est bouleversant. La Berceuse de Fauré, par son caractère doux et mélancolique, semble dialoguer avec l'œuvre de Proust, en explorant les thèmes de la mémoire, de l'enfance et du temps perdu.
Analyse Musicale de la Berceuse
Structure et Forme
La Berceuse adopte une forme simple et claire, typique des berceuses : une structure ABA. Cette forme permet de créer un sentiment de familiarité et de réconfort, propice à l'endormissement.
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Mélodie et Harmonie
La mélodie principale, confiée à la partie de prima, est chantante et fluide. Elle se déploie sur un accompagnement tendre et régulier, créant un effet de balancement doux et apaisant. L'harmonie est simple mais raffinée, avec des modulations subtiles qui apportent une touche de couleur et d'émotion.
Interprétation et Nuances
Selon Anne-Lise Gastaldi, la partie seconda, nettement plus difficile que celle de prima, installe un balancement à deux temps, pianissimo. La démarche va être essentiellement celle de l’écoute. Jamais le grave ne devra avoir de l’épaisseur sonore et envahir la luminosité et la douceur de l’aigu : une texture de velours en bas, comme un tapis sonore moelleux mais jamais confus, et un timbre ciselé mais « dolce » en haut, « imbibé de lumière ». La partie centrale en do majeur (mesure 35) peut être envisagée comme une narration. Elle va emmener vers le forte - tout relatif - de la mesure 57 qu’il faut se garder de trop déclamer. Le 4 mains est une discipline délicate.
Caractère et Émotion
La Berceuse est empreinte de tendresse, de douceur et de mélancolie. Elle évoque l'innocence de l'enfance, la sécurité du foyer et la magie du sommeil. La pièce est un véritable cocon sonore, invitant à la rêverie et à la contemplation.
La Berceuse dans le Contexte de la Musique pour Enfants
Les berceuses instrumentales sont apparues dans les publications de musique imaginative pour enfants tout au long du xixe siècle. La Berceuse de Fauré s'inscrit dans cette tradition, en offrant aux jeunes pianistes une pièce à la fois accessible et expressive. Elle permet aux enfants de développer leur sensibilité musicale et d'explorer les émotions liées à l'enfance et au sommeil.
Réception et Postérité
La Suite Dolly, et en particulier la Berceuse, a connu un succès immédiat et durable. Elle est aujourd'hui considérée comme un chef-d'œuvre de la musique française et continue d'être jouée et appréciée dans le monde entier. Son orchestration par Henri Rabaud en 1905 a contribué à sa popularité, en lui offrant une nouvelle dimension sonore.
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L'Orchestration de Henri Rabaud
C’est Henri Rabaud (1873-1949) qui en assura l’orchestration en 1905, époque à laquelle Massenet commençait à trop souffrir de surdité pour démêler les timbres. Rabaud avait été notamment l’élève de Massenet au Conservatoire de Paris avant d’obtenir le Premier Grand Prix de Rome en 1894. Ironie de l’histoire, il succédera en 1920 à Fauré au poste de directeur du Conservatoire. Il signa pour Dolly une orchestration fort délicate, dans laquelle Ravel devine « un tact et une souplesse des plus ingénieux ». La présence des trombones ne doit pas surprendre, car Rabaud les utilise dans leur couleur et leur nuance les plus douces (à la fin de « Tendresse » par exemple). On ne s’étonnera pas que le tambour de basque, dans « Le pas espagnol », contribue à la couleur locale de la musique.
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