S'il est une problématique universelle, c'est bien celle de réussir à endormir un nouveau-né. Les berceuses, à travers le monde, offrent un florilège de mélodies apaisantes, allant des airs populaires aux lieder romantiques. Chaque berceuse, au-delà de sa fonction première d'apaiser et de favoriser le sommeil, raconte une histoire, évoque des émotions et transmet des messages. Certaines berceuses résonnent de la pureté et de la simplicité de l'enfance, tandis que d'autres, plus tragiques, comme "Wiegala", ont été écrites par une mère berçant son enfant mort pour lui donner le repos éternel. D'autres encore, à l'image du cycle de Hans Eisler « pour la mère qui travaille », sont des manifestes miniatures.
La Berceuse : Plus qu'une Simple Mélodie
La berceuse est la musique originelle, le fredonnement principiel, le chant du lien et de l’apprentissage, puissant et constructif, porteur de multiples identités. Voyage subjectif et tendre, dans l'histoire d'un genre en soi, des ritournelles sentimentales, aux mélodies plus politiques. C’est un épisode tendre que La Série Musicale vous propose de vivre, installez-vous confortablement, pour un numéro placé du côté de l’enfance, de la douceur, mais pas forcément inoffensif, ni trop innocent. Car vous l’avez compris nous nous penchons, telle une mère ou un père attendri sur les berceuses. La berceuse, c’est la musique originelle, le fredonnement principiel, le chant du lien avec les parents, celui de l’apprentissage de l’oralité, de la parole, celui aussi de la première trahison, de la première séparation, parce que même s’ils étaient tout prêt de nous à nous susurrer cette mélodie, ceux qui nous les chantaient, ils le faisaient pour nous laisser au seuil du sommeil, où nous entrions, innocents et seuls. Seuls, mais forts de chants aussi puissants dans ce qu’ils construisent de nous, qu’ils étaient doux à l’oreille, souvent porteurs d’une identité, et de toutes une foule de mises en garde. Elles ont tant compté dans nos vies ces berceuses qu’elles sont devenues un genre en soi, dont compositeurs et musiciens se sont servis à l’envie, pour gagner les foyers, pour faire passer des messages ou sentimentaux ou politiques.
Le mot berceuse en anglais se traduit par lullaby, qui signifie étymologiquement Lull, apaisement et endormissement, et a by, l’idée de proximité. Mais on trouve une autre explication étymologique qui viendrait de l’hébreu Lilith, qui dans la tradition hébraïque signifie le démon féminin, la mauvaise femme originelle, qui viendrait la nuit voler l’âme des enfants. La lullaby serait donc un chant que l’on susurre à son oreille pour le garder à soi, dans le monde des vivants, et empêcher qu’il ne soit volé. C’est tout l’ambiguïté de la berceuse, car le berceur est un passeur. Pour glisser dans l’endormissement il faut apprivoiser le noir, le silencieux, s’abandonner absolument. Cette proximité intuitive entre le sommeil des débuts de la vie, et la mort est une réalité. La berceuse est plus qu’aucune autre forme chantée un objet en mouvement qui suit l’avancée du sommeil et celle aussi de la fatigue d'une mère, une forme fragile par essence, la berceuse ne se fige jamais. Ce chant rituel, représente le lien qui accompagne à la fois l’éveil de ceux qui entrent dans la vie, et le dernier sommeil de ceux qui la quittent.
Berceuse pour Bérurier : Un Polar Hypnotique de San-Antonio
Frédéric Dard, sous le pseudonyme de San-Antonio, nous plonge dans une enquête où le sommeil devient un élément central de l'intrigue. Dans "Berceuse pour Bérurier", San-Antonio assiste, à son grand étonnement, à un spectacle d'hypnose où son collègue Bérurier sert de cobaye. Bérurier se retrouve plongé dans un profond sommeil, et San-Antonio se lance dans une enquête pour élucider ce mystère. San-Antonio, accompagné de sa donzelle du moment se rend à l’Alcazar, une salle de spectacle dirigée par un certain M. Tout commence pour le mieux : lors d'une sortie au music-hall, notre Baudruche favorite se retrouve à en écraser comme un rouleau compresseur…
L'histoire commence alors que S-A est au cabaret où un hypnotiseur propose devinez quoi : hypnotiser quelques volontaires de l'assistance. Rien de bien révolutionnaire me direz-vous, sauf qu'à sa grande surprise, notre bon commissaire voit son acolyte number one, Bérurier, monter sur scène. San-Antonio n'en croit pas ses yeux. Après la séance, alors qu'il souhaite dire deux mots à Bérurier, celui-ci mets les voiles. San-A continue sa soirée avec Wanda et rentre chez lui vers les quatre heures du mat'. Et là , surprise : c'est Alfred et Berthe Bérurier qui l'attendent devant chez lui. Ils lui disent que Béru n'est pas rentré alors qu'il était attendu pour boire le champagne suite à l'anniversaire de madame. C'en est trop de mystères pour San-Antonio qui décide d'enquêter sur cette disparition des plus bizarres. Il retrouve finalement le gros, hypnotisé dans la loge de l'hypnotiseur. Comble de malheur pour lui, ce n'est pas le Petit Marcel qui a hypnotisé le Gros. Qui peut bien être celui qui s'en prend à Béru de cette façon ?
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Une vraie enquête cette fois et j'ai apprécié même s'il ne s'agit pas du roman le plus drôle des San Antonio. Quelques bourre-pifs, une paire de costumes de chez Borniol, deux ou trois souris peu farouches, le langage proverbialement inventif, une narration imagée, des jeux de mots saugrenus et des exposés dantesques… du pur San-Antonio. Et du grand cru, s'il vous plait ! Cette splendide créature insiste un soir pour aller voir un spectacle d'hypnotiseur, le maître du genre « le Petit Marcel ». S.A. croise Berthe Bérurier et son amant Albert le coiffeur qui leur annonce, que le mari de Berthe alors qu'il fêtait un anniversaire, a décampé suite à un coup de fil ! Et depuis il n'a pas reparu Madame s'inquiète !San-Antonio découvre alors le dit Bérurier endormi dans la loge du Petit Marcel, le problème c'est qu'il refuse absolument de se réveiller ! En dehors des personnages récurrents des romans de San-Antonio, on croise un hypnotiseur égyptien et son personnel polonais, quelques belles filles et quelques agents de police ! Une histoire à dormir debout ou presque. Frédéric Dard aime glisser des anecdotes du monde du show business ou du cirque. Ce tome a le mérite de nous apprendre que les hypnotiseurs pratiquent le même style de prestations depuis des dizaines d'années.
Les Personnages Clés de l'Enquête
Bérurier: Le collègue de San Antonio, victime d'une hypnose mystérieuse. Les lecteurs de Frédéric Dard connaissent bien le collègue de San Antonio, répondant au doux nom de Bérurier. Ce qu’ils apprennent ici ce sont tous les prénoms dont il est affublé : Benoît, Bertrand, Gaston, Alexandre ! Voilà, c’est dit. A retenir pour le grand quiz !Une fois hypnotisé, le brave Bérurier se défait, peu à peu, de ses vêtements pour le plus grand plaisir du public qui se délecte à cette vue. « Il fait partie intégrante de son individu. Le jour où il l’enlèvera, ce sera à la lampe à souder ou au décapant ; et encore ! Une bonne partie de sa peau viendra avec. »
Le Petit Marcel: L'hypnotiseur vedette, dont l'identité et les motivations sont mises en doute. Le petit Marcel (Edwin Zobdenib, pour l’état civil) est l’hypnotiseur à la mode. Il se produit tous les soirs dans un théâtre qui ne désemplit pas. Un petit homme, tout en angles, aux « tifs épais calamistrés au BP40 ». Un petit homme, outrageusement parfumé (« Une odeur lourde de parfum exotique me prend à la gorge. »), qui se caractérise par un « rire à la vaseline ».
Landowski: L'assistant du Petit Marcel, qui pourrait bien être le cerveau derrière l'affaire. L’assistant du Petit Marcel intervient sur scène, « en costume de ville, sans maquillage », contrairement à celui que l’on prend pour le boss (le Petit Marcel), qui lui n’est pas avare de maquillage. On le comprend assez vite : en réalité, c’est Landowski le cerveau de l’affaire et le Petit Marcel, dans tout cela, n’est qu’un second rôle ! The brain en somme !
Wenda Fépaloff, une petite gosse qui ne donne pas sommeilSan Antonio a une petite amie… Elle se nomme Wenda et est pleine de « sex-appeal ». Tous les deux sont ensemble depuis « six mois », un record pour un commissaire qui change de conquête comme de chemise. Du jamais lu !Wenda se maquille à la truelle (« peinte au Ripolin express ») et se parfume avec des parfums de luxe, qui ne laissent personne insensible. « Un parfum inoubliable qui se glisse dans vos narines comme le fils de la maison dans le pageot de la bonniche, et qui vous fait penser à des trucs qui n’ont absolument rien à voir avec le prochain Congrès international de pêche au lancer.
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Berthe Bérurier: L'épouse de Bérurier, dont l'amant ajoute une touche de complexité à l'histoire. Pendant que son digne époux est en train de faire le zig sur scène, l’opulente BB (Berthe Bérurier) occupe son temps (et pas que le sien !) comme elle peut, avec son amant, le coiffeur voisin (le « pommadin », expression employée deux fois à son sujet) ! Alfred, pommadé, roule dans une « Aronde pommadine ». Alfred, pommadé, utilise des parfums attirants ! Tout un programme !
Une Arnaque Hypnotique
L'enquête révèle une arnaque complexe, impliquant un vieillard manipulé par le Petit Marcel pour lui soutirer argent et diamants. Celui de Frédéric Dard est le patron d’une grande marque de nouilles. Agé de 80 ans, Céleste Bourgeois-Gentilhomme, est tombé sous la coupe du Petit Marcel, qui le manipule comme il le souhaite et lui soutire argent et diamants, avec aisance. Bérurier, hypnotisé, est utilisé pour faciliter la tripatouille sans être embêté par la police.
Style et Humour de San-Antonio
Frédéric Dard, à travers San-Antonio, manie avec brio l'argot, l'humour et les jeux de mots. Quelques bourre-pifs, une paire de costumes de chez Borniol, deux ou trois souris peu farouches, le langage proverbialement inventif, une narration imagée, des jeux de mots saugrenus et des exposés dantesques… du pur San-Antonio.
L'auteur glisse des anecdotes du monde du show business et du cirque, et n'hésite pas à égratigner les travers de la société. Frédéric Dard aime glisser des anecdotes du monde du show business ou du cirque. Ce tome a le mérite de nous apprendre que les hypnotiseurs pratiquent le même style de prestations depuis des dizaines d'années.
Un San-Antonio en Petite Forme
Dans cet opus, San Antonio semble un peu hésitant, moins vif qu'à l'accoutumée. Il tâtonne et se traite, à juste titre, de San-Antonouille ! Il lui faudra une bonne « douche froide » pour reprendre ses esprits. Et puis, aussi, une petite toilette rapide « Je me fais beau. Un peu d’eau fraîche sur mon frais minois. », mais dans tout cela, il y a du mou… car San Antonio patine un peu avant d’y voir clair dans cette affaire assez tordue.
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La Berceuse Comme Source d'Inspiration Artistique
La berceuse, au-delà de son rôle parental, inspire les artistes de tous horizons. Barbara Carlotti, par exemple, explore dans son album "Corse, île d'amour" les mélodies de son enfance, les chants traditionnels corses et les émotions liées à son île natale.
Barbara Carlotti et la Corse : Un Album Hommage
Barbara Carlotti a grandi entre la Corse et le continent. Et justement j’ai l’impression d’être très proche de la terre, la nature que j’ai pu explorer en Corse. Il y a toute une partie de moi qui ne peut pas se passer de cet espace là, comme par exemple mon village. C’est une sorte de refuge pour moi, quelque chose de rassurant. Puis, plus petite, j’ai vécu pleins d’aventures en Corse à passer du temps à rien faire dans la nature. Même si rien faire c’est aussi explorer, contempler. En fait, c’est un autre rapport au temps et à l’espace. Donc oui, ça me constitue complètement autant que la vie hyper urbaine de Paris.
L'album "Corse, île d'amour" est un hommage à la Corse, un disque affectif sur son rapport à son île natale. L’idée était de rendre hommage à la Corse alors c’est un peu particulier car je n’avais jamais fait d’album hommage auparavant. J’ai choisi des chansons Corses, composées par des Corses, en Corse ou qui en parle comme La ballade de chez Tao de Higelin. Je dirai que c’est un disque affectif sur mon rapport à la Corse. Il s'agit d'une réappropriation d'un répertoire différent, un retour à des mélodies qu'elle n'a pas composées, mais qui ont une identité très particulière. Là, il s’agit d’une réappropriation d’un répertoire différent. Revenir à des mélodies que je n’ai pas composé qui ont une identité très particulière. On peut retrouver ce que l’on entend autours de la Méditerranée, une empreinte Méditerranéenne.
Un Lien Profond avec la Nature
Ce rapport à la nature ce retranscrit dans l’album car on peut entendre tout une palettes de bruits provenant de la nature, comme des chants d’oiseaux, d’eau. Ce sont de vrais sons des vrais endroits. Pour moi, les chansons avaient des empreintes dans des endroits précis. Par exemple, on est allés enregistrer, très précisément, la chanson Ici qui parle du Tavignagno, au bord de cette rivière. On a passé du temps là-bas et Bénédicte Schmitt - la réalisatrice de l’album - y a enregistrer les sons avec son studio sac à dos. Ou aussi, sur la chanson Corse, île d’amour ont est allés à Barcaggio, la pointe du Cap Corse, où j’ai fait mes premiers concerts dans le resto de copains. Et il y a quelque chose de très symbolique car Corse, île d’amour était une des premières chansons ayant fait connaitre Tino Rossi. C’est un miroir pour moi. Avec Charlotte Verdu Giamarchi on a réalisé une carte pour l’album car pour moi les chansons avaient un sens à de endroits précis : où les compositeurs et interprètes sont nés ou ont vécus, ou bien le lieu évoqué comme pour Solenzara. Puis, la pochette de l’album a été prise dans mon village, dans la rue où j’ai passé mon enfance. Il y a quelque chose d’extrêmement affectif dans cette album (Rires). Il y a de la transmission et de la vérité.
Moderniser les Chants Traditionnels
Barbara Carlotti modernise les chants traditionnels corses en les rendant plus pop, tout en conservant leur identité méditerranéenne. C’est quelque chose qu’il faut affirmer. Il y a une forme de romantisme dans mon rapport aux chansons et même dans ma manière d’être. Je pense qu’on a le droit de s’enflammer, de dire les choses très fortes. Il y a cet aspect - ce caractère ! - dans les chansons et ce n’est pas tant ce qu’il faut moderniser, mais plutôt dans les grilles d’accords, les lignes mélodiques en les rendant plus pop, tout en gardant cette identité méditerranéenne qui caractérise les chansons. Alors, le travail musical se concentre sur les arrangements et le traitement du sons avec des effets, des synthés, de la programmation; même s’il y a toujours des sons très organiques. C’est comme cela que l’on a modernisé, actualisé, ces chanson. Après, pour moi, ce sont des chansons assez intemporelles, avec des textes que l’on peut continuer à raconter aujourd’hui sans que cela ne paraisse désuet. Puis, les chanter en français pour faciliter leur compréhension. Mais pour le coup, il y a certaines chansons dont leur beauté résonne dans la langue corse, O Ciucciarella qui est une chanson assez particulière. C’est une chanson à tiroir, cryptée. Car c’est une berceuse pour les enfants mais aussi l’histoire de quelqu’un qui se cache dans le maquis sous un berceau et sa femme lui raconte ce qui se passe dehors. Elle lui dit de ne pas s’inquiéter car la police en train de le chercher dans la dans la montagne. Cette chanson raconte l’histoire de la Corse très précise. Effectivement, l’idée ça serait de pouvoir raconter l’histoire de chaque chanson.
Le Duo : Un Partage Musical
Barbara Carlotti apprécie le travail en duo, un partage musical enrichissant avec d'autres artistes. Faire de la musique, c’est d’abord travailler avec les autres. Je pense que je fais de la musique pour partager avec des musiciens dont j’aime le travail. On s’enrichit toujours de l’autre car on ne chante pas et on ne travaille pas de la même manière avec les musiciens et les chanteurs. Par exemple, j’ai appris et découvert comment Philippe Katherine cherche ou pose une mélodie. C’est quelqu’un d’assez aventurier, à naviguer entrer les styles. Alors, c’était très enrichissant. Avec Izia, c’était aussi ça car elle a une façon de chanter tellement intense - il y a quelque chose presque hérité de son père - et cette sensibilité à fleur de peau. C’était super de pouvoir chanter ensemble. On en avait des frissons. Puis, on finit par épouser nos façon de chante pour entrer en empathie l’une de l’autre.
Un Album "Retour à Soi" ?
Barbara Carlotti considère cet album comme une prise de conscience de son histoire, un réinterrogation de ce qui semble inné, acquis, son bagage culturelle. J‘ai l’impression d’avoir rendu consciente des choses inconscientes dans mon histoire. Repasser par ces chansons, de découvrir comment elles sont faites, de voir toutes les versions… c’est un travail où a été fouillé dans les chansons que mon père chantait. Si on ne fait pas quelques choses de ces chansons c’est presque comme si on ls avait intégré sans ce poser de question. C’est réinterroger ce qui semble inné, acquis, son bagage culturelle. C’est pour cela que ce n’est pas un retour en moi mais plutôt en ce qui me constitue, ce qui m’a été transmis. Puis, j’ai même découvert des chansons entre-temps.
La Berceuse : Un Refuge et un Ancrage
Pour Barbara Carlotti, la musique est un refuge, un ancrage qui lui permet de surmonter les difficultés. Ca fait complètement sens depuis qu’on traverse des temps un peu troubles, avec pas mal de contraintes. Le fait d’être sur scène, c’est un espace génial pour pour se re-remplir d’énergie quand on en perd beaucoup ailleurs à s’inquiéter, à voir comment les choses tournent. C’est un espace protégé, hors du temps et à part. Chanter, c’est un peu sortir du monde. Puis, ça m’aide et même pendant confinement en chantant tous les jours, c’est vraiment un point d’ancrage où je ne déprime pas trop.
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