Introduction
Depuis une dizaine d'années, la menstruation est remise en question, notamment par les médias qui ont relayé l'idée qu'elle était un phénomène superflu, voire nocif. Cet article se propose d'examiner les logiques sociales et culturelles qui sous-tendent ces remises en question, en se concentrant sur la manière dont les individus connaissent, contrôlent et régulent leur sang, en particulier dans le contexte brésilien de Bahia.
La Remise en Question de la Menstruation : Un Phénomène Complexe
L'idée de l'inutilité des saignements menstruels a été popularisée par des campagnes de marketing de grands groupes pharmaceutiques, notamment avec la commercialisation de pilules contraceptives réduisant le nombre de règles annuelles. Un élément récurrent du débat sur la suppression de la menstruation est l’affirmation selon laquelle si on n’a pas de règles régulières, le sang s’accumule dans le corps. Ces campagnes mettent l'accent sur les bénéfices d'une vie sans les supposés inconvénients de la menstruation, soumettant ainsi le fait de saigner à une logique de choix.
Le Sang Menstruel à Bahia : Une Perspective Anthropologique
À Bahia, le corps est conceptualisé comme une entité malléable, perméable à son environnement et construite par des pratiques sociales. Le sang, son état, sa consistance et sa qualité font l’objet d’un intérêt singulier à Bahia. Les aliments, l’activité physique, les émotions ou encore l’exposition au froid ou à la chaleur sont perçus comme autant de facteurs qui affectent l’état du sang et son équilibre dans le corps. Contrairement à ce qui est souvent exposé dans la littérature anthropologique sur la menstruation, les Bahianais ne font pas de distinction radicale entre le sang artériel et le sang menstruel. Les données ethnographiques présentées ici permettent de suggérer que le flux du sang menstruel fonctionne comme un modèle du flux sanguin en général. Ces deux sangs sont susceptibles de s’accumuler et de se loger dans certaines parties du corps, provoquant des tumescences ou perturbant les flux et les équilibres corporels.
La Tension entre Modernité et Traditions
La suppression de la menstruation révèle une tension fondamentale dans la manière dont les personnes conçoivent le sang et sa fonction dans l'organisme. Malgré la popularité de l’idée de supprimer la menstruation, mes recherches ont montré que les nombreuses femmes qui adoptent cette pratique finissent par l’abandonner, car la sensation de bien-être que leur procure le fait de saigner régulièrement vient à leur manquer. Il existe une grande tension à Bahia entre l’aspiration à la modernité, rendue possible par la diffusion de ces technologies médicales, et la dimension presque intuitive - tant elle est ancrée dans les consciences -de la sensation de bien-être procurée par le saignement.
Le Corps Poreux et la Gestion de l'État du Sang
À Bahia, le corps est couramment perçu comme une entité poreuse et perméable à son environnement. Il est dit par exemple d’une personne fragilisée qu’elle a le corps « ouvert ». Ce modèle du corps coexiste sans contradiction avec un modèle biomédical unitaire et délimité. Les personnes prêtent une grande importance aux cuidados (soins) du corps, un terme qui réunit des pratiques alimentaires, d’hygiène, de contrôle de soi et esthétiques. Celles-ci assurent l’« équilibre du corps », essentiel à la santé. La gestion de l’état du sang, à Bahia, fait donc l’objet de nombreuses pratiques qui s’inscrivent en partie dans une vision humorale du corps, héritée de la médecine grecque telle qu’elle fut revitalisée entre le xve et le xxe siècle. Celle-ci s’appuyait de manière centrale sur la pratique de la saignée (ou phlébotomie) qui visait à soustraire une quantité de sang d’un patient en vue de le guérir ou de prévenir le développement de pathologies.
Lire aussi: Tout sur l'accouchement
Art et Menstruation: Visibiliser le Tabou
La question de la visibilisation du sang menstruel s’est simultanément cristallisée à travers des modalités à la fois éditoriales et artistiques. D’autre part, de nombreuses créatrices commencèrent à utiliser ce fluide en tant que thème et matériau artistiques pour dénoncer la stigmatisation des représentations du fluide féminin, y compris celles véhiculées par les autorités artistiques patriarcales de l’époque. En octobre 2013, Casey Jenkins s’installa pendant la durée de son cycle menstruel dans l’espace de la Visual Arts Association de Darwin en Australie. Chaque jour, six heures durant, assise sur un tabouret de bois, elle tricota silencieusement avec du fil de laine inséré dans son vagin. Initialement blanc, le fil s’imprégna de sang menstruel au moment de ses règles, avant de redevenir blanc.
Les Racines Historiques et Culturelles du Tabou
Abondamment traité dans les textes scientifiques, médicaux et théologiques de l’Antiquité jusqu’au xviie siècle, il prend d’une part sa source dans la théorie dite « des quatre humeurs » selon laquelle la santé est conditionnée par l’équilibre de quatre fluides corporels (le sang ; la bile ou colère ; la bile noire, atrabile ou mélancolie ; le flegme ou lymphe). Dans ce système de régulation des humeurs, les menstrues étaient en effet considérées, au même titre que la saignée, comme un moyen d’évacuer les impuretés du corps féminin et nombreuses étaient les recettes médicales destinées à augmenter ou diminuer un flux anormalement maigre ou abondant, afin d’éviter aux femmes des troubles mortels. À ces croyances va s’agréger une autre accusation d’impureté, issue du livre du Lévitique de l’Ancien Testament, qui énonce, parmi les interdits sacrés, celui de la femme qui a ses menstrues - que l’on ne doit pas toucher ni toucher un meuble qu’elle aurait touché et avec laquelle les relations sexuelles sont exclues.
Le Sang Menstruel: Entre Peur et Fascination
Le lien du sang à la femme s’étend sur la presque totalité de sa vie, préside au destin de son féminin, au destin de son maternel. Ce sang cyclique croît et décroît à la manière des visages de la lune, fluctue à la façon des marées, des saisons, des moissons… . D’où le caractère tabou donc sacré qui s’y attache, comme celui qu’attribuent certains hommes aux phénomènes climatiques dont la générosité est fécondante et invoquée, celle du soleil ou de la pluie, mais également à des événements dont la dangerosité est crainte, celle des cyclones, des raz de marée et des tsunamis. Les hommes ont forgé des théories, sur le mode des théories sexuelles infantiles, à propos de ce sang qui échappe à leur entendement, à leur contrôle, comme il échappe au corps des femmes.
Les Menstruations et la Modernité Médicale
Depuis longtemps, les médecins se sont intéressés au phénomène de la menstruation, qui renvoie au mystère de l’» éternel féminin ». À la fin du XIXe siècle, le discours médical sur les règles recoupe encore sur bien des points les préjugés populaires, notamment en ce qui concerne l’impureté du sang menstruel. Les médecins toutefois ne sont pas unanimes : perçue par certains comme un garant de l’équilibre féminin, une « saignée naturelle » indispensable à la bonne santé de la femme, la menstruation est stigmatisée par d’autres comme un état pathologique induisant chez la femme indisposée des troubles aussi bien physiologiques que psychologiques.
Lire aussi: Sensibilité des seins : causes et cycle menstruel
Lire aussi: Types et conséquences du harcèlement scolaire
tags: #explication #anthropologique #des #menstruations