L'avortement est un sujet hautement sensible, lié à des considérations éthiques, morales, religieuses, historiques et politiques, souvent davantage qu’à des considérations médicales ou de santé publique. En Amérique latine, ce débat est particulièrement vif, notamment en raison de l'influence historique et politique de l'Église catholique et, plus récemment, de l'essor des courants fondamentalistes évangéliques. Cet article explore la complexité de ce débat, en se concentrant sur le rôle d'Evo Morales et d'autres figures de la "gauche" latino-américaine, ainsi que sur les luttes pour le droit à l'avortement dans la région.
L'Influence de l'Église et des Valeurs Religieuses
L’Église Catholique, la plus fermement représentée, même si ces dernières années l’Église évangélique notamment et protestante dans une autre mesure, ont gagné du terrain, a joué et joue un rôle historique et politique très puissant en Amérique Latine. Celui-ci est de longue date et s’ouvre avec la « chrétienté coloniale » mise en place depuis l’arrivée des espagnols sur le continent américain (1492), et se poursuit tout au long de la période néocoloniale, dans la deuxième moitié du XXème siècle notamment grâce aux gouvernements autoritaires et dictatures latino-américaines ayant ravagé la région. Dans les années 80 et 90 signées avec le retour vers la démocratie, mais aussi avec l’offensive néolibérale, celle-ci n’a pas manqué d’avoir son mot à dire sachant son pouvoir bien établi dans la scène politique. Ainsi, les débats autour de l’avortement, de l’union civile ou du mariage égalitaire se sont vus très rapidement contestés par les institutions religieuses et lobbies « pro-choix » et « pro-famille » qui leur sont particulièrement liés.
Bien que la plupart des pays latino-américains soient officiellement laïcs, les politiciens, souvent à la tête des Ministères des droits des femmes ou de Santé, ont très souvent utilisé l’argument de « la loi divine », pour s’opposer aux mesures progressistes proposées en matière de droits pour les femmes et communauté LGBTI. Les propos tenus lors du débat sur « l’avortement thérapeutique » au Pérou, de la Ministre des Droits des Femmes et des Populations vulnérables sont très clairs à ce sujet.
La "Gauche" Conservatrice et le Droit des Femmes
Dans le cadre de l’avancement de gouvernements de « gauche » populistes en Amérique Latine, les discours faisant référence aux diktats et aux « valeurs » religieux n’ont pas manqué d’être présents. Formulées explicitement ou implicitement, ces propos dévoilent le « paradoxe » d’une « gauche » très conservatrice en matière de droits des femmes. Evo Morales, qui est parti pour un troisième mandat en Bolivie et pour qui on pourrait tracer une longue liste de propos et comportements extrêmement machistes, n’a cessé de juger « criminel » tout type d’avortement, dans un pays où pour l’instant on ne peut avorter qu’en cas de viol ou de danger de la vie de la femme enceinte.
Propos qui ont été sévèrement critiqués et synthétisés par le Collectif Mujeres Creando en Bolivie sous la phrase « si Evo tombait en ceinte, l’avortement serait nationalisé et constitutionalisé ». Correa en Équateur, pour qui, la « révolution citoyenne » semble ne pas inclure les femmes, est d’ailleurs allé encore plus loin en menaçant de démissionner si jamais l’avortement était accordé dans le cadre de son gouvernement, parce que lui, « il était chrétien » et a annoncé par ailleurs des peines pour celles proposant cette motion. Ce chantage a abouti au retrait de la motion par Paola Pabón, du parti du gouvernement, qui chercha ainsi à ne pas mettre en évidence les désaccords internes du parti. Un peu plus loin dans le temps, mais très révélateur dans les propos était la position d’Hugo Chavez par rapport à l’avortement en 2008 : « Qualifiez-moi de conservateur, mais je ne suis pas d’accord avec l’avortement. L’enfant est tout simplement né avec un problème, maintenant, il faut lui donner de l’amour ».
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Femmes au Pouvoir : Une Victoire Illusoire ?
Si l’on peut considérer que la gauche conservatrice est loin de résoudre les questions traitant des droits des femmes, le paradoxe est d’autant plus visible lorsque celle-ci est incarnée par des femmes, de « gauche », au pouvoir. Contrairement au sens commun qui voudrait que le sort des femmes se soit amélioré parce qu’il y a des femmes au pouvoir, leur présence dans des postes de haut rang ne fait que mettre en évidence le fait que la classe dominante a cédé une portion minoritaire aux femmes, dans la mesure où celles-ci restent efficace pour sa survie. Ainsi, si l’arrivée au pouvoir de Cristina Fernández en Argentine a exprimé d’une certaine façon les avancées en matière de luttes des femmes en Amérique Latine, son gouvernement depuis le premier jour s’est mis au service de la reproduction de l’ordre social qui n’a rien à offrir à la vaste majorité des femmes.
La précarisation qui atteint principalement les femmes, les 3000 mortes par avortements clandestins pendant la décennie kirchnériste en sont la preuve la plus concrète. Dilma Roussef, première femme à la tête du gouvernement dans son pays est même arrivée au point de s’engager par écrit à ne pas réformer la loi sur l’avortement pour garder son électorat clivé sur cette question.
Les Conséquences Sociales et la Double Morale
Face à l’inaction, voire à l’offensive idéologique conservatrice des gouvernements, la réalité reste très dure pour les femmes et particulièrement celles des secteurs les plus pauvres. Une double morale hypocrite perpétue ainsi des lois auxquelles les plus pauvres seront contraintes, et les plus riches pourront toujours, d’une certaine façon échapper. Les dernières ayant accès à des cliniques privées à l’intérieur ou à l’extérieur de leurs pays, à une meilleure éducation sexuelle ainsi qu’à un meilleur accès à la contraception sont ainsi loin de subir les mêmes conséquences que celles qui auront recours à des méthodes d’interruption de grossesse beaucoup plus risquées, au péril de leurs vies ou d’être emprisonnées.
Ainsi, loin de représenter uniquement un problème de santé publique, les grossesses non désirées ont clairement des causes et des conséquences sociales à ne pas négliger. Les restrictions en matière d’avortement s’accompagnent de violences au quotidien, de manque d’accès à l’éducation sexuelle et à la contraception. L’injonction à la maternité réduit ainsi à un bon nombre des femmes au cercle de la pauvreté et de l’exclusion sociale. D’après les chiffres de la Cepal de 2014, entre 30% des jeunes latino-américaines ont été mères avant l’âge de 20 ans, parmi lesquelles, le pourcentage atteint le 60% dans les zones rurales et dépasse les 80% dans certains pays.
La Lutte pour la Libre Disposition du Corps des Femmes
Ainsi, avec la « gauche populiste » incarnée aussi bien par des hommes que par des femmes, le débat autour de l’avortement, au delà de ses aspects légaux, fait émerger la question de la libre disposition du corps des femmes, de sa sexualité, de ses désirs, toujours réduits à leur rôle reproducteur et ce malgré le changement de couleur du gouvernement. C’est pourquoi, la lutte pour le droit à l’avortement ainsi que l’ensemble des luttes contre les violences faites aux femmes ne peuvent se laisser coopter par des gouvernements se disant de « gauche », qui pourtant mettent en place les politiques les plus conservatrices, dont on ne saurait se faire aucune illusion. Elles ne peuvent pas non plus se contenter des perspectives purement légalistes mais inclure le questionnement à l’asymétrie de genre établie par le système patriarcal, réappropriée, légitimé, justifiée et reproduite jusqu’à nos jours dans tous les moyens de productions basés sur l’exploitation de classe où les femmes sont relégués au « féminin » et les hommes au « masculin ».
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La relation entre restriction de l’avortement et le contrôle du corps des femmes, de sa reproduction, de sa sexualité, de ses désirs, sont ainsi intimement liées et mises au service d’une société capitaliste et patriarcale qui tire bénéfice de ce statu quo. Le débat sur l’avortement ne peut donc aucunement être séparé de la remise en question et de la bataille contre les structures de pouvoir qui ravagent les femmes, qu’elles viennent de « gauche » ou de « droite », avec des bas salaires, la division sexuelle du travail, la violence quotidienne physique et symbolique dont le nombre de morts causés par les avortements clandestins ne sont que l’expression de cette structure de domination.
Un Droit Fragile et Menacé
Le droit à l’avortement est un droit fragile. Même dans les États où il a été consacré, il fait l’objet de remises en cause régulières, notamment sous l’influence d’un illibéralisme croissant dans certaines parties du monde.
Les limites pratiques du droit à l’avortement sont également nombreuses, et ont été particulièrement soulignées pendant la pandémie de coronavirus, lors de laquelle une réflexion sur les méthodes et les délais pour pratiquer un avortement dans un contexte d’urgence sanitaire et de confinement a pu être menée. Le sujet est ainsi hautement sensible, lié à des considérations éthiques, morales, religieuses, historiques et politiques, souvent davantage qu’à des considérations médicales ou de santé publique, d’autant plus que certains régimes ou partis en font le symbole de leur idéologie politique.
Le droit à l’avortement étant majoritairement consacré au niveau législatif dans le monde, voire aux niveaux réglementaire ou jurisprudentiel, il peut être amendé au rythme des nouvelles majorités parlementaires ou gouvernementales ou des changements de composition d’une juridiction. Rares sont les Constitutions qui protègent ce droit, qui n’est pas non plus proclamé dans des traités internationaux en raison de la marge d’appréciation laissée aux États dans ce domaine. Certaines constitutions sont même modifiées afin de prohiber totalement l’avortement, comme celle du Honduras en janvier 2021.
Le Cas Spécifique de la Bolivie
En Bolivie, la Cour constitutionnelle a rejeté la dépénalisation de l'avortement réclamée par des groupes féministes et a reconnu le droit à la vie dès la conception. « L'avortement est un crime » et « cette décision de la Cour constitutionnelle est une reconnaissance du droit à la vie », a déclaré le juge Gualberto Cusi. Confirmant ainsi le rejet de la dépénalisation, soutenu notamment par l'Eglise catholique, le magistrat a indiqué que cette décision « respectait l'intérêt de la société » et qu'elle était fondée « sur le raisonnement selon lequel la vie doit être respectée dès la conception ».
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La député Patricia Mancilla, membre du parti au pouvoir du président socialiste Evo Morales, et des organisations féministes avaient présenté une demande auprès de la Cour pour dépénaliser l'avortement et abolir les sanctions en vigueur dans le Code pénal depuis les années 70. Le gouvernement est resté impartial durant le débat et a réagi de manière mesurée après l'annonce de la décision de la Cour. « Tout avortement est un délit, c'est ce que je comprends, mais de façon officielle, je veux dire que nous évoquerons [avec les ministres] les débats qui agitent l'opinion publique », a simplement déclaré le président Evo Morales.
Toute initiative visant à modifier la loi en faveur de l'avortement a été rejetée notamment par l'Eglise, les organisations évangélistes et des organisations pro-vie. Actuellement, le Code pénal bolivien prévoit une peine de deux à six ans de prison pour tout médecin ou personne pratiquant un avortement. L'interruption de grossesse n'est permise qu'en cas de viol et lorsque la vie de la mère est en danger, mais seulement après avoir obtenu l'aval d'un juge. La Cour constitutionnelle a par ailleurs demandé au parlement d'améliorer la législation de manière à mieux protéger les droits des femmes en matière de sexualité et de procréation.
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