Introduction
Cet article explore la complexité de la rhétorique du désir d'enfant et son impact sur la construction sociale et politique du genre, en particulier en ce qui concerne le rôle de la maternité. Il examine comment le « désir d'enfant » est façonné par des injonctions sociales et des politiques publiques, contribuant à un système de genre où la maternité est perçue comme un pilier de l'ordre social. L'analyse s'appuie sur des données issues de recherches sociologiques menées auprès de personnes volontairement sans enfant et de femmes engagées dans des parcours d'assistance médicale à la procréation (AMP).
La maternité : un devoir social contemporain
La maternité continue d'être un marqueur central de l'identité féminine dans les représentations collectives. Les femmes sont souvent perçues comme étant naturellement prédisposées au désir d'enfant, en raison de leur capacité à porter et à mettre au monde des enfants. Ne pas être mère peut être perçu comme une transgression du système de genre, qui repose sur la différenciation et la hiérarchisation des sexes. Les femmes sont confrontées à une pression sociale diffuse pour devenir mères, non pas de manière explicite, mais plutôt à travers une forme psychologisante qui suggère que le désir d'enfant est essentiel à leur épanouissement.
Pression sociale et injonctions à la maternité
Une pression sociale incontestable pèse sur les femmes pour qu'elles deviennent mères, non plus sous une forme brutale qui reviendrait à leur enjoindre de faire des enfants pour la nation, mais bien sous une forme psychologisante : au fond de chaque femme se nicherait un désir d’enfant, qu’il s’agirait de rendre effectif pour garantir son épanouissement. Cette pression s'exerce à travers différents canaux, notamment la famille, les amis et le milieu professionnel. Les femmes qui choisissent de ne pas avoir d'enfants peuvent être perçues comme différentes des autres et подвергаться à des jugements sociaux.
Le rôle des entourages dans la promotion de la procréation
Les entourages familiaux, amicaux et professionnels jouent un rôle d'entrepreneurs moraux en matière de procréation. Ils exercent une pression sur les femmes pour qu'elles se conforment aux normes sociales en matière de maternité. L'État, par le biais de ses politiques publiques (familiales, sociales, prise en charge médicale, assurance maladie), promeut une solidarité procréative dont les fondements ne sont jamais remis en question.
Les coûts de l'absence d'enfant : physiques, psychologiques et symboliques
L'absence d'enfant, qu'elle soit volontaire ou non, peut entraîner des coûts physiques, psychologiques et symboliques pour les femmes. Les femmes volontairement sans enfant peuvent ressentir une forme de marginalisation sociale, car elles ne se conforment pas aux attentes sociales en matière de maternité. Les femmes engagées dans des parcours d'AMP peuvent subir des traitements médicaux invasifs et coûteux, ainsi qu'un stress émotionnel important.
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La psychologisation et la biologisation du désir d'enfant
Psychologisation et biologisation du social s'allient toutes deux pour faire la promotion du désir d'enfant : la première aura popularisé une culture psychologique mettant sur le devant de la scène l'ordre subjectif du désir, du bien-être et de l'épanouissement quand la seconde aura cherché à ancrer dans la nature tout un ensemble de comportements humains, et notamment le « désir de procréer ». La création de l'association "Maternité heureuse" en 1956 reflète d'ailleurs cette psychologisation du devoir d'enfant. Cette rhétorique du désir est inséparable d'une "police des désirs", toujours empreinte de familialisme. Le désir des femmes (des couples) à faire naître des enfants est indissociable de la volonté de l’État français de favoriser les naissances et d’inciter fortement les mères à prendre soin de leur progéniture.
La prise en charge médicale de l'infertilité : une affaire d'État ?
Les fondements de l'entière prise en charge par la société du "désirer faire famille", qui relève d'un consensus social tacite, méritent d'être questionnés puisque l'infertilité des couples n'a rien à proprement parler d'un état pathologique mettant en jeu la santé des protagonistes. Rembourser à 100 % avec exonération du ticket modérateur la prise en charge médicale coûteuse des corps infertiles, qui a un taux de réussite somme toute assez limité, revient à admettre que, pour l’État, assister médicalement la procréation en vaut non seulement la peine, mais aussi le coût. Cette prise en charge repose sur la double évidence que les individus, et notamment les femmes, aspirent à avoir des enfants et sont en partie constituées par ce désir, et que la société tout entière accorde à l'enfant une valeur qui ne se calcule pas et qui légitime, sans débat en cas d'infertilité, une prise en charge médicale portée quasi exclusivement par les femmes.
Contrôle des naissances et gestion des dépenses de santé
Si l'infertilité, malheur individuel et social, mérite aux yeux des institutions médicales une prise en charge financière, celle-ci reste toutefois soumise à une condition : que la force du désir d'enfant soit authentifiée par les gynécologues, qui sont dorénavant les délégué·e·s de l’État dans le contrôle des naissances et dans la bonne gestion de ses dépenses de santé. Le "désir", avant de pouvoir s'exprimer en droit, doit effectivement être contrôlé. La possibilité, pour les couples hétérosexuels, de bénéficier d'une prise en charge financière des protocoles d'AMP est, de fait, soumise à l'exposé des motivations du couple, au cours d'un entretien préalable avec la ou le gynécologue.
Le genre en démographie : une perspective renouvelée
Traditionnellement, la démographie a collecté des données par sexe, mais le concept de genre permet d'identifier les normes et pratiques qui définissent des rôles sexués et structurent des inégalités. L'approche de genre a renouvelé les problématiques de recherche dans tous les domaines de la démographie, notamment en matière de santé, de migrations, de nuptialité et de fécondité. Les ONG féministes ont joué un rôle important en poussant les démographes à affiner les recherches en y intégrant des données sur les rapports hommes/femmes et les droits sexuels.
Un tournant décisif dans les années 1990
À la fin des années 1980, une étude pionnière a été lancée pour recueillir des données sur les rapports valorisés entre hommes et femmes et de « rendre opérationnel le concept d’empowerment des femmes et son influence sur les comportements de fécondité ». Depuis 1990, nombre de programmes et projets de recherche ont résolument adopté la perspective de genre, en particulier en raison de sa pertinence particulière dans le domaine des programmes de population menés par les organismes internationaux sur la « santé de la reproduction ». Les questions de genre ont connu un grand essor en démographie à partir des travaux préparatoires à la conférence du Caire en 1994 et l’année suivante, lors de la conférence mondiale des Femmes à Pékin.
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