L'enlèvement et la déportation d'enfants ukrainiens vers la Russie et les territoires occupés sont devenus un sujet d'attention internationale croissante. Ces actions, perpétrées dans le contexte de la guerre en Ukraine, sont considérées par beaucoup comme des crimes de guerre potentiels, et font l'objet d'enquêtes approfondies. Cet article vise à explorer les faits entourant ces déportations, les efforts déployés pour identifier et rapatrier les enfants, et les implications juridiques et morales de ces actes.
L'Enquête de Reuters : Un Travail de Détective
Quatre journalistes de l'agence Reuters ont mené une enquête approfondie de six mois pour retrouver la trace d'une cinquantaine d'enfants déportés en Crimée par les autorités russes. Leur travail a permis de mettre en lumière un vaste réseau impliquant du personnel médical et des dignitaires pro-Poutine. L'enquête a débuté à Kherson, le 24 février 2022, avec l'arrivée des chars russes. Alors que de nombreux habitants fuyaient, d'autres se préparaient à rester. Deux groupes d'enfants se sont retrouvés au centre de cette enquête.
D'une part, 52 adolescents et enfants du foyer d'accueil de Stepanivka, âgés de 3 à 17 ans. D'autre part, 48 très jeunes enfants et nourrissons de l'hôpital pédiatrique de Kherson, rapidement cachés dans le sous-sol d'une église baptiste. En avril 2022, les militaires russes ont découvert cette organisation. L'opération a été médiatisée comme une action de démantèlement d’un vaste réseau de trafic d’enfants. Ces derniers ont été placés en orphelinat sous la surveillance d’un personnel pro-russe. Au mois de juin, les militaires russes ont débarqué au foyer de Stepanivka à la recherche des jeunes, qui n’étaient alors plus que six à vivre là.
Lorsque les forces ukrainiennes ont tenté de reprendre la ville en octobre, l'armée russe a ordonné aux habitants d'évacuer et a organisé le départ des bébés de l'hôpital pédiatrique. Les six adolescents du foyer d'accueil se sont vu proposer un “séjour à la mer” de deux semaines, qui s'est révélé être un camp strictement encadré par les forces militaires russes.
Identifier les Victimes : Un Défi Constant
L'identification des enfants déportés est un processus complexe, rendu difficile par l'opacité des informations et le manque de coopération des autorités russes. Les journalistes de Reuters ont utilisé diverses méthodes pour retracer le parcours des enfants, notamment l'analyse de vidéos de propagande, de publications sur Instagram et de dessins retrouvés dans le foyer d'accueil abandonné. Ils ont ensuite recoupé ces informations avec les bases de données ukrainiennes recensant des centaines d’enfants disparus, et avec des interviews de proches et de travailleurs sociaux.
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Malgré l'absence de communication de la part des autorités ukrainiennes, pour qui ces données sont confidentielles, et le verrouillage de la moindre information du côté russe, ils ont réussi à retracer le parcours de certains enfants depuis leur enlèvement. Deux nourrissons ont été conduits à Moscou, où l’une a été adoptée, le leader du parti pro-russe Sergei Mironov et sa femme, le bébé a d’ailleurs changé de nom. La plupart des 46 enfants restants ont été emmenés dans un orphelinat près de la ville de Simferopol, en Crimée, région sous contrôle russe, à 280 km de Kherson. Les adolescents quant à eux ont été transférés dans un autre camp, toujours en Crimée, où des responsables russes leur ont promis le versement de 100 000 roubles et un appartement dès leurs 18 ans s’ils restaient sur territoire russe.
Un Système de Rééducation et de Militarisation
Un rapport de l’université de Yale révèle que les enfants ukrainiens enlevés par la Russie ont été détenus dans plus de 210 établissements répartis à travers le pays et dans les territoires occupés. Ils subissent un endoctrinement et un entraînement militaire forcé. Ces sites de détention, identifiés par le Humanitarian Research Lab (HRL) de la Yale School of Public Health, comprennent des colonies de vacances, des stations de santé, des écoles de cadets, des établissements médicaux et même une base militaire.
Selon le rapport, "la Russie met en place un système potentiellement sans précédent de rééducation à grande échelle, de formation militaire et de structures d’hébergement capables de détenir des dizaines de milliers d’enfants ukrainiens pendant de longues périodes". Des activités de "rééducation" ont été recensées dans au moins 130 sites, soit les deux tiers d’entre eux. L’idée : "Faire suivre aux enfants des programmes culturels, patriotiques ou militaires qui s’alignent sur les récits pro-russes", explique le rapport.
Au moins 39 de ces lieux organisent quant à eux directement une formation militaire et un endoctrinement pour les enfants ukrainiens. Cet entraînement militaire "inclut, sans s’y limiter, un entraînement au combat et de parachutisme" précise le rapport. Dans certains établissements, des enfants ont été impliqués dans la production d’équipements militaires pour les forces armées russes, notamment des drones, des détecteurs de mines, des robots et des chargeurs rapides pour fusils d’assaut.
Condamnation Internationale et Efforts de Rapatriement
La Cour pénale internationale (CPI) a lancé en mars 2023 un mandat d'arrêt contre Vladimir Poutine et contre la commissaire aux droits de l’enfant russe, Maria Lvova-Belova pour le crime de guerre de "déportation illégale". Le Comité sur les droits de l’enfant des Nations unies a également dénoncé la déportation de ces enfants, qui seraient près de 6 000 selon un rapport établi en février 2023 par l’Observatoire des conflits.
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En attendant que cette condamnation internationale prenne une forme concrète, 400 enfants ont déjà été rapatriés, souvent à l’initiative de leurs proches. Cependant, pour certains, il est déjà trop tard : “Nous ne pourrons jamais vraiment les récupérer”, note une représentante de l’ONG Save Ukraine citée dans l’article de Reuters.
Le gouvernement ukrainien a présenté à la Fédération de Russie une première liste de 339 enfants ukrainiens illégalement déportés vers la Fédération de Russie ou transférés de force depuis des zones temporairement occupées de l’Ukraine, et a officiellement demandé leur retour immédiat et inconditionnel.
Un Crime de Génocide ?
La déportation des enfants ukrainiens est un projet politique, dont la mise en œuvre est constitutive d’un crime de génocide selon l’historien américain spécialiste d’Europe centrale Timothy Snyder. Ce projet répond à un double objectif. Tous les moyens sont bons pour kidnapper le plus grand nombre d’enfants, comme le révèlent les rapports remis à la Cour pénale internationale. Dès le début de la guerre de 2022, lors des interminables combats à Marioupol, des militaires ou fonctionnaires russes étaient chargés de récupérer les enfants dont les parents avaient été tués. Les mineurs vivant dans des orphelinats ukrainiens ou placés dans des foyers ont également été transférés en Russie sans autorisation préalable des autorités ukrainiennes ou de proches. Des familles vivant dans des zones proches du front ont été convaincues par des agents russes d’envoyer leurs enfants en colonie de vacances dans le sud de la Russie.
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