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La Controverse Scientifique Autour de la Modification Embryonnaire par CRISPR

L'avènement des outils d'ingénierie génomique comme CRISPR-Cas9, capables de modifier l'ADN avec une facilité déconcertante, a ouvert une ère de possibilités et de questionnements éthiques profonds. Ces technologies, dont Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna ont été récompensées par le prix Nobel de chimie, posent des questions fondamentales sur notre droit de modifier le génome humain et les conséquences potentielles de telles interventions.

L'Émergence de l'Édition Génomique

La question de savoir si l'on peut toucher au génome humain n’est pas nouvelle. Elle se pose depuis l’arrivée des thérapies géniques dans les années 1990. Cependant, l'édition génomique, apparue en 2013, a propulsé ce débat dans une nouvelle dimension. Des outils comme TALEN, ZFN et, surtout, CRISPR-Cas9, permettent de couper des séquences d'ADN choisies avec une précision inégalée.

CRISPR-Cas9 se distingue des autres outils par sa simplicité, sa rapidité et son coût réduit. Alors que les TALEN et les ZFN nécessitent une protéine pour reconnaître l'ADN à couper, CRISPR identifie directement l'ADN grâce à un ARN guide. Le développement d'un CRISPR spécifique à un gène ne prend que quelques heures, contre plusieurs mois pour un ZFN. Cette facilité d'utilisation a conduit à une adoption massive de CRISPR dans les laboratoires du monde entier.

La Première Modification Génétique d'Embryon Humain

En avril 2015, le biologiste chinois Huang Junjiu a déclenché une onde de choc en réalisant la première modification génétique d'embryon humain à l'aide de CRISPR-Cas9. Les chercheurs ont utilisé ces ciseaux moléculaires pour modifier l'ADN d'embryons humains atteints de bêta-thalassémie, une maladie monogénique. Cette expérience a rendu impossible d’ignorer les questions éthiques soulevées par l’ingénierie du génome.

Dès lors, des questions cruciales ont émergé : Avons-nous le droit de modifier le génome d'embryons humains et, par conséquent, celui des générations futures ? Comment contrôler ces nouveaux organismes génétiquement modifiés ? La société civile et le monde de la recherche doivent répondre rapidement à ces interrogations.

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Enjeux Éthiques et Valeurs Sociales

Anne Cambon-Thomsen, experte auprès du comité d'éthique du CNRS, souligne que l'aspect bénéfice-risque n'est pas le seul à prendre en compte. Il est essentiel de considérer la compatibilité de ces technologies avec les valeurs sociales sur lesquelles notre société est fondée.

Bien que l'ingénierie génomique ne soulève pas de questions fondamentalement nouvelles par rapport à la thérapie génique, CRISPR représente un saut technologique majeur. Sa simplicité et son faible coût ouvrent des possibilités inexplorées à tous. Les inquiétudes médiatiques et sociétales se concentrent principalement sur la modification d'embryons humains et la transmission à la descendance, car cette modification est irréversible.

La Convention d'Oviedo et les Ambiguïtés Légales

La France, avec 28 autres pays, a signé la convention d'Oviedo en 1997, ratifiée en 2011, qui interdit les modifications génétiques transmissibles à la descendance. Cependant, des ambiguïtés subsistent. Les chercheurs peuvent utiliser CRISPR pour provoquer des mutations dans les cellules germinales, mais ils n'ont pas le droit de fabriquer un embryon pour vérifier les résultats de leurs interventions. La recherche utilise généralement des embryons issus de projets parentaux abandonnés.

Face à ces dilemmes, certains suggèrent qu'il pourrait être envisageable de reposer la question de la modification génétique des embryons dans un but thérapeutique, ou d'envisager quelques exceptions.

Espoirs Thérapeutiques et Obstacles Techniques

Les applications thérapeutiques de CRISPR suscitent d'immenses espoirs. L'édition génomique est en passe de bouleverser le monde de la santé, et de nombreuses applications sont en cours de développement, notamment contre les maladies dont les gènes sont bien identifiés, comme la myopathie de Duchenne.

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Des études ont démontré qu'il était possible, chez la souris, d'introduire un CRISPR dans le muscle pour modifier le gène déclenchant de la maladie, avec des résultats prometteurs en termes de force musculaire retrouvée.

Cependant, plusieurs obstacles techniques doivent être surmontés avant d'envisager la commercialisation de traitements chez l'homme. Les CRISPR peuvent manquer leur cible et couper un autre gène que celui désiré, entraînant des effets « hors cible ». Des outils bio-informatiques sont en développement pour identifier les séquences similaires à la cible et prédire, limiter, voire éviter ces cassures indésirables. De plus, des améliorations du système CRISPR-Cas9 ont permis de diminuer fortement ces effets hors cible.

La question de la délivrance du système CRISPR-Cas9 reste également un défi. En général, les chercheurs ciblent des organes faciles d'accès, comme les yeux, le foie ou les muscles. L'administration de ce bistouri génétique à l'aide d'un virus, ou la sortie des cellules de l'organisme pour les réimplanter une fois modifiées, sont également envisagées.

La Valeur du Génome et les Risques Transhumanistes

Derrière la question de l'embryon humain se cache celle de la valeur que notre société accorde au génome. Considérons-nous que le gène est une valeur en soi, sacrée ? Deux camps s'opposent sur ce point. Pour une majorité, le génome doit être considéré comme le fruit d'un héritage commun à préserver. Ce patrimoine, résultat d'années d'évolution humaine, ne doit en aucun cas être corrompu par l'intervention d'outils biotechnologiques dont nous contrôlons encore mal la portée.

L'approche transhumaniste, qui vise à améliorer les capacités humaines grâce à la technologie, recèle des dérives potentiellement graves. Le risque serait de vouloir modifier des gènes qui codent pour des traits sans lien avec une maladie, comme la couleur des yeux.

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Propriété Intellectuelle et Applications Non Humaines

Comme toute découverte révolutionnaire, CRISPR suscite des polémiques, notamment sur la question de la propriété intellectuelle. Les chercheuses Jennifer Doudna et Emmanuelle Charpentier revendiquent la paternité de la découverte du mécanisme spécifique de CRISPR-Cas9 depuis 2012, tandis qu'une seconde demande de brevet, déposée par Feng Zhang, brigue l'application des CRISPR sur les cellules mammifères.

Selon Patrick Gaudray, la question cruciale autour des CRISPR reste celle des applications non humaines. Ces outils pourraient permettre de faire disparaître une espèce, comme l'a montré une expérience de 2015 qui avait rendu stérile le moustique tigre pour limiter la transmission de la dengue. L'éradication du moustique est une réalité envisageable aujourd'hui, mais les approches techno-centrées sont-elles justifiées, sachant qu'elles affectent de manière irréversible la biodiversité ?

Aux États-Unis, la Food and Drug Administration a autorisé la commercialisation de champignons de Paris modifiés par CRISPR pour ne jamais noircir. OGM ? Thérapie innovante ? La définition des objets issus des CRISPR n'est pas encore établie. Il est certain que les grandes entreprises vont breveter à tout-va le moindre gène modifié, amplifiant ainsi le débat sur la brevetabilité du vivant.

Nécessité d'un Débat de Société Intelligent

Si le débat éthique est indispensable, il pâtit de pressions industrielles conséquentes. Les décisions sont souvent prises par des lobbies qui ne représentent pas la société dans son ensemble. Il est donc crucial d'engager un vrai débat de société intelligent autour de l'ingénierie du génome, qui intègre scientifiques, société civile et citoyens, sans oppositions de principe. Des groupes de travail dirigés par des sociétés savantes ont été formés dans ce but.

Carine Giovannangeli évoque la mise en place d'un cahier des charges et de standards à adapter en fonction des applications.

L'Affaire He Jiankui et le Renforcement des Régulations

En novembre 2018, la biochimiste américaine Jennifer Doudna a reçu un appel inattendu de He Jiankui, un scientifique chinois qui lui a raconté comment il s'était emparé de la technologie CRISPR pour modifier génétiquement des embryons humains. He Jiankui a annoncé la naissance de deux bébés, Lulu et Nana, dont le gène CCR5 avait été modifié pour les rendre résistantes au VIH.

Cette annonce a provoqué une condamnation unanime de la communauté internationale. Certains ont dénoncé le manque d'éthique de He Jiankui, d'autres, l'ignorance des conséquences auxquelles les enfants seront confrontés. En Chine, les premières réactions ont été partagées, mais l'indignation a rapidement dominé.

He Jiankui a été révoqué par l'université de Shenzhen et les autorités chinoises ont renforcé leurs régulations en matière de bioéthique. Les recherches impliquant les techniques d'édition génétique, de transfert de gènes ou de régulation génétique, sont désormais catégorisées comme des technologies à hauts risques et placées sous l'autorité de la Commission Nationale de la Santé.

Le Retour de He Jiankui et les Nouvelles Controverses

Après avoir été condamné à trois ans de prison, He Jiankui est de retour dans un laboratoire de l'université de technologie Wuchang à Wuhan. Il travaille sur de nouveaux projets de recherche, notamment sur l'hypercholestérolémie et la maladie d'Alzheimer.

Cependant, sa réapparition suscite de nouvelles controverses. Plus de 200 universitaires chinois ont demandé aux autorités d'arrêter ses travaux et ont condamné son attitude et son refus de réfléchir à ses actions criminelles.

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