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Chimères Humain-Cochon : La Recherche Scientifique Japonaise à la Croisée des Chemins

L'avancée scientifique ne cesse de repousser les limites de l'imaginable, suscitant à la fois fascination et appréhension. Au cœur de ces progrès se trouve la création d'embryons chimères, organismes vivants contenant des cellules de génotypes différents, obtenus artificiellement par le mélange de cellules au stade embryonnaire. Une recherche menée au Japon explore cette voie complexe, en particulier la création d'embryons chimères humain-cochon, dans l'espoir de répondre à la pénurie critique d'organes pour la transplantation.

Genèse et Objectifs de la Recherche sur les Chimères

L'idée de combiner des cellules humaines et animales n'est pas nouvelle. Des valves de porc sont utilisées avec succès chez des patients, et des cellules humaines sont administrées à des souris pour la production de sang. La nouveauté réside dans l'injection de cellules humaines au tout début du développement embryonnaire de l'animal. L'objectif ultime est de développer des organes humains fonctionnels chez des animaux, qui pourraient ensuite être prélevés pour des greffes.

Cette recherche fait suite à des travaux plus anciens, initiés il y a sept ans au Japon, qui ont démontré la possibilité de produire des organes de souris chez un rat et vice versa. Le porc est considéré comme un hôte potentiel idéal en raison de son métabolisme similaire à celui de l'homme et de sa taille comparable.

Le Protocole Expérimental : Création d'un Embryon Chimère

Des chercheurs du Salk Institute de La Jolla, en Californie, ont créé des embryons chimères, à la fois humains et porcins. Ils ont implanté des cellules souches humaines dans des embryons de cochons qui ont ensuite été implantés dans l’utérus d’une truie.

Le processus de création d'un embryon chimère humain-cochon implique plusieurs étapes clés :

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  1. Modification génétique de l'embryon de cochon : Utilisation de la technique CRISPR-Cas9 pour "couper-coller" l'information génétique d'une partie de l'ADN du cochon responsable de la formation d'un organe spécifique, comme le pancréas.
  2. Injection de cellules souches humaines : Introduction de cellules souches humaines dont l'ADN vient combler les sections manquantes. Ces cellules souches pluripotentes induites (iPS) ont la capacité de se différencier en différents types de cellules.
  3. Implantation dans une truie : L'embryon modifié est implanté dans l'utérus d'une truie pour permettre son développement.
  4. Analyse du développement : Après une période de gestation limitée (environ 28 jours), les embryons sont analysés pour déterminer la proportion de cellules humaines intégrées.

Enjeux et Perspectives Médicales

L'insuffisance des dons d'organes est un problème de santé majeur, avec de longues listes d'attente et des patients décédant faute de greffes à temps. Le développement d'organes humains chez les animaux pourrait offrir une solution prometteuse. Le pancréas est considéré comme l'une des premières cibles potentielles, car seule une partie de l'organe est nécessaire pour la greffe.

Pablo Ross, de l'université de Californie, a souligné que la gestation du porc ne dure que quatre mois, et qu'il suffit de cinq mois supplémentaires pour qu'un porcelet atteigne une masse de 90 kilos. Il serait donc théoriquement possible d'obtenir un cœur chimérique prêt à être greffé en seulement neuf mois. L'organe aurait l'anatomie d'un cœur de cochon, mais une composition génétique humaine, ce qui minimiserait le risque de rejet par le système immunitaire du receveur.

Considérations Éthiques et Lignes Rouges

La création de chimères humain-animal soulève d'importantes questions éthiques. Il est crucial de définir des limites claires pour éviter toute "humanisation" indésirable de l'animal. John De Vos souligne qu'il ne faut surtout pas "humaniser" le cerveau de l'animal, ni ses organes reproducteurs, ni tout ce qui touche à la représentation de l'humain (peau, membres, cordes vocales).

Le risque de développement d'une conscience humaine chez l'animal est également une préoccupation majeure. Les chercheurs estiment qu'il est essentiel de contrôler le pourcentage de contribution humaine à l'embryon pour minimiser ce risque.

Cadre Juridique et Réglementaire

La loi française est relativement ambiguë concernant les embryons chimères. Elle interdit l'injection de cellules animales dans un embryon humain, mais ne mentionne pas explicitement l'inverse. Ce flou juridique est partagé par d'autres pays.

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En France, la loi de révision des lois de bioéthique du 2 août 2021 autorise la recherche sur les embryons chimériques, mais l'encadre strictement. L'article L2151-5 IV du code de la santé publique limite le développement de l'embryon à 14 jours, période pendant laquelle les cellules sont pluripotentes.

Le Japon a assoupli sa législation en 2019, autorisant l'implantation de chimères "animal-homme" dans des femelles d'élevage en vue de les faire naître. Cette décision a suscité des débats et des inquiétudes au sein de la communauté scientifique internationale.

Divergences Internationales et Nécessité de Concertation

Les réglementations concernant les embryons chimères varient considérablement d'un pays à l'autre. Face à ces disparités, Jean-Louis Touraine a appelé à une "concertation internationale" sur ce sujet. En Europe, le droit encadre la technique des embryons chimériques avec davantage de prudence, en raison des craintes liées au mélange des espèces et à la modification de la génétique humaine.

Conséquences Éthiques et Juridiques de la Réglementation

La réglementation sur les embryons chimères soulève des questions éthiques et juridiques complexes. Il est difficile de prédire comment les cellules humaines se développeront dans le corps de l'animal, et les différences de durée de gestation entre les espèces posent des défis supplémentaires.

La possibilité de créer des animaux porteurs d'organes humains soulève des questions fondamentales sur la notion d'espèce et la transgression des frontières entre l'être humain et l'animal. Le CCNE se projette déjà sur la naissance potentielle d'embryons transgéniques, soulignant la nécessité d'une réflexion approfondie sur les implications éthiques de ces avancées.

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La qualification juridique des embryons chimériques est également un défi. Faut-il les considérer comme des animaux, même s'ils contiennent une partie d'humanité ? La réponse à cette question dépendra du pourcentage de cellules humaines présentes dans l'embryon.

Alternatives à la Création de Chimères

Bien que les chimères animal-humain soient considérées comme une solution prometteuse à la pénurie d'organes, d'autres alternatives sont explorées. Des chercheurs travaillent sur les moyens d'éviter les rejets et les risques d'infection zoonotique de greffons d'organes d'animaux non humains (cochons). Le développement d'organes artificiels grâce à l'impression 3D est également une voie de recherche prometteuse.

Le Projet Japonais : Un Pas en Avant Audacieux

Le gouvernement japonais a autorisé un projet d'étude visant à développer un pancréas humain dans le corps de rongeurs. Cette expérience, menée par Hiromitsu Nakauchi, vise à pallier le manque de donneurs d'organes. L'équipe scientifique injectera des cellules iPS humaines dans l'embryon d'un porc génétiquement modifié, qui sera ensuite placé dans l'utérus d'une truie.

Bien que le Japon autorise ce type de recherche, il continue d'interdire "l'utilisation d'animaux génétiquement modifiés pour la reproduction" ou "l'introduction d'animaux fertilisés contenant des cellules humaines dans l'utérus humain".

Les Craintes et les Garanties

De nombreux scientifiques craignent que les cellules humaines implantées dans un embryon animal ne se propagent pas uniquement aux organes ciblés, mais aussi à d'autres parties de l'organisme, y compris le cerveau. Nakauchi assure que cette question sera centrale dans ses travaux. Il compte créer un animal ne disposant pas des gènes indispensables à la formation des cellules d'un organe précis, et injecter des cellules souches pluripotentes pour développer l'organe manquant sans se propager.

Lignes Rouges Bioéthiques

Pierre Savatier insiste sur l'importance de respecter certaines lignes rouges bioéthiques :

  1. Pas de colonisation de la lignée germinale : Il est interdit que les organes génitaux du porc produisent des gamètes mâles ou femelles humains.
  2. Apparence animale : L'animal résultant de ces expérimentations doit conserver une apparence animale et ne pas présenter de caractéristiques humaines.

La Question du Droit Animal

Eric Karsenti souligne les problèmes éthiques liés à l'utilisation d'animaux pour cultiver des cellules. Il insiste sur la nécessité d'un but non lucratif et d'un contrôle strict de ces pratiques. Pierre Savatier assure que ces expériences sont menées dans des conditions respectant autant que possible le bien-être animal.

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