L'avancée scientifique dans le domaine de la création d'embryons humains artificiels suscite à la fois émerveillement, espoir et appréhension. Ces entités, appelées embryoïdes, sont créées à partir de cellules souches sans fécondation et pourraient, à terme, servir de source pour prélever des tissus et des cellules pour des greffes.
Une avancée scientifique majeure
Des scientifiques ont réussi à créer les premiers embryons synthétiques humains à partir de cellules souches, sans sperme ni ovule. Cette découverte a été annoncée par la professeure Magdalena Żernicka-Goetz de l'université de Cambridge et de l'Institut de technologie de Californie.
Ces embryons synthétiques, cultivés en dehors de l'utérus, ont grandi jusqu'au jour 14 et possédaient toutes les caractéristiques de croissance à ce stade, notamment le précurseur du placenta, le sac vitellin, le sac chorionique et d'autres tissus externes assurant la croissance de l'embryon. À ce stade, ils contenaient environ 2 500 cellules et mesuraient 0,5 mm.
Jacob Hanna et son équipe à l’Institut Weizmann des sciences, à Rehovot, en Israël, ont mis au point une machine, une sorte d’utérus artificiel qui reproduit les conditions d’une gestation in utero. Ils y ont fait grandir des embryons de souris, nés d’une fécondation classique, et désormais, ils y font croître des « embryons synthétiques », créés à partir de cellules souches, sans gamètes - les cellules sexuelles - ni fécondation. Les chercheurs ont réussi à les faire se développer jusqu’à huit jours et demi, une première mondiale dévoilée début août.
Comprendre le développement embryonnaire
Ces organismes n'ont ni cœur, ni cerveau, mais doivent permettre d'étudier le processus de développement des embryons. L'étude de "vrais" embryons n'est aujourd'hui possible en laboratoire que jusqu'à une limite légale de 14 jours au Royaume-Uni, et 7 jours en France.
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Les chercheurs espèrent que ces modèles pourront fournir des données complémentaires sur les étapes du développement embryonnaire, et ainsi comprendre également d'éventuelles causes de dysfonctionnements. Ils pourraient aussi comprendre et, peut-être, éviter certaines fausses-couches.
Selon Robin Lovell-Badge, responsable de la biologie des cellules-souches et de la génétique du développement à l'Institut Francis Crick de Londres, "l'idée est que si l'on modélise réellement le développement embryonnaire humain normal à l'aide de cellules-souches, on peut obtenir énormément d'informations sur la façon dont se déroule le développement, sur ce qui peut mal se passer, sans avoir à utiliser de (vrais) embryons précoces pour la recherche".
Applications potentielles
Les modèles d'embryons humains pourraient avoir de nombreuses applications potentielles :
- Traitement des problèmes de fertilité : Ces modèles pourraient permettre de mieux comprendre les causes de l'infertilité et de développer de nouvelles stratégies de traitement.
- Prévention des maladies génétiques : Ils pourraient également être utilisés pour diagnostiquer et prévenir des maladies qui se développent au stade embryonnaire, comme la maladie de Huntington.
- Évaluation de l'impact des médicaments : Étant donné que, pour des raisons éthiques évidentes, il n'est pas possible de réaliser des tests sur des femmes enceintes, ces modèles pourraient être utilisés pour évaluer l'impact des médicaments sur de vrais embryons humains.
- Médecine régénératrice : Ces embryons pourraient également être la clef d'un champ médical prometteur, la médecine régénératrice. Si un patient a besoin d'être transfusé par exemple, il suffirait de reprogrammer des cellules souches et les cultiver [pour qu'elles en produisent].
Nicolas Rivron travaille sur le traitement des problèmes de fertilité. Il pourrait également être possible de diagnostiquer et prévenir des maladies qui se développent au stade embryonnaire.
Enjeux éthiques et légaux
Cette avancée scientifique soulève cependant des enjeux éthiques et légaux importants.
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- Statut moral des embryoïdes : Quelle est la nature de ces modèles constitués à partir de cellules humaines ? Quelles sont les obligations morales qui se posent face à ces modèles ?
- Consentement et information des donneurs : Comment garantir le consentement et l'information des donneurs d'embryons ou de cellules utilisés ensuite pour ces expérimentations ou comme souches IPS ?
- Limites du développement en laboratoire : Jusqu'à quel point ces embryoïdes peuvent-ils être développés en laboratoire ? La loi britannique précise qu'il serait illégal de "planter" un embryon synthétique dans un utérus pour amener le développement à terme.
- Risque de dérives : Comment éviter les dérives et s'assurer que ces technologies ne seront pas utilisées pour des fins contraires à l'éthique ? Qu'est-ce qui empêche par exemple les chercheurs de « fabriquer » des bébés en cultivant les embryons jusqu’à leur terme ?
Il est essentiel de mettre en place un code éthique pour s'auto-limiter. Selon Robin Lovell-Badge, "si l'intention est que ces modèles ressemblent beaucoup à des embryons normaux, ils devraient être traités de la même manière (…) Or, la législation actuelle ne le prévoit pas. Les gens sont inquiets à ce sujet".
Jacob Hanna estime qu'il faut poser les bonnes questions et réguler ce champ de recherches, car elles « soulèvent des considérations éthiques importantes ». Vincent Pasque approuve : « Il y a un besoin de discuter pour réguler ce champ de recherche, car ce n’est pas clair, d’autant plus que la législation varie d’un pays à l’autre ».
Cadre légal flou
Au niveau international, la question reste entière. Aucune norme juridique ne les régit. Devant ces nouveautés que les biotechnologies rendent possibles, c’est le flou. Les évolutions vertigineuses qu’offrent les biotechnologies modifient notre rapport au vivant. La « vie » longtemps du domaine du « donné » devient, de plus en plus, par la technique, du domaine de la fabrication, de la construction.
Les chercheurs ont dépassé le cadre de la loi plus rapidement qu'anticipé. Par ailleurs, si la législation autorisait bien d'implanter ces organismes, il n'est pour l'instant pas évident de savoir s'ils mèneraient à la naissance d'humains vivants "normaux". Des embryons synthétiques de souris ont été créés puis implantés dans un utérus, sans que cela n'aboutisse à une naissance viable.
Réglementation et surveillance
Publié en juillet 2024 au Royaume Uni, un code de bonne pratique s’intéresse à de nouveaux objets de recherche dans le domaine biomédical: les « modèles d’embryons à base de cellules souches humaines ». La France aussi, depuis 2018, cherche à donner des limites éthiques à ces embryons artificiels appelés « modèles embryonnaires à usage scientifique ».
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Au Royaume-Uni, chaque projet de modèle embryonnaire devra être soumis à un comité de surveillance composé de scientifiques, de législateurs, de sociologues et de bioéthiciens. En France, c’est l’Agence de biomédecine (ABM) qui est chargée de ce contrôle. La dernière loi de bioéthique (2021) n’oblige plus les chercheurs à demander une autorisation de culture des cellules embryonnaires, seule une déclaration de ces cultures à l’ABM suffit. On peut alors se poser des questions sur la fiabilité de ces contrôles.
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