Introduction
La recherche sur les chimères animal-humain, consistant à cultiver des cellules humaines dans des embryons d'animaux, suscite à la fois espoirs et préoccupations. L'objectif principal est de produire des organes humains transplantables, palliant ainsi la pénurie d'organes et évitant les problèmes de rejet immunitaire. Cependant, cette approche soulève des questions éthiques complexes concernant le statut de ces êtres hybrides et les limites à ne pas franchir.
Développement de cœurs chimériques porc-humain
Des chercheurs de l'Académie chinoise des sciences ont annoncé avoir réussi à faire croître des cœurs contenant des cellules humaines dans des embryons de porc. Ces embryons ont survécu pendant 21 jours, et leurs cœurs ont commencé à battre. Pour ce faire, l'équipe de Lai Liangxue a modifié génétiquement des cellules souches humaines afin d'augmenter leur potentiel de survie et de croissance dans un hôte porcin, en insérant des gènes qui empêchent la mort cellulaire et favorisent la prolifération. Ils ont ensuite supprimé deux gènes spécifiques jouant un rôle clé dans le développement du cœur chez des embryons de porcs. Des cellules souches humaines y ont été introduites au stade de la morula.
Défis et scepticisme
Bien que cette avancée soit significative, elle suscite le scepticisme de certains chercheurs. Hiromitsu Nakauchi, biologiste spécialiste des cellules souches à l'université de Stanford, souligne la nécessité d'analyses supplémentaires pour confirmer que le tissu cardiaque est bien d'origine humaine. De plus, l'intégration partielle des cellules humaines dans le cœur de porc soulève des questions quant à la viabilité des organes ainsi créés pour la transplantation. Les experts s'accordent à dire que pour que les organes humains cultivés chez l'animal soient viables en vue d'une transplantation, ils devront être entièrement constitués de cellules humaines afin d'éviter un rejet immunitaire.
Le Japon autorise la création d'embryons hybrides
Le Japon a autorisé la création d'embryons hybrides humains-animaux, destinés à devenir une nouvelle source d'organes à transplanter chez l'humain. L'ambition d'Hiromitsu Nakauchi est dorénavant de repousser ce terme, et de cultiver des embryons de souris et de rat jusqu'à 14,5 jours, moment où les organes sont quasi-complètement formés. Puis de transposer l'expérience sur des animaux plus grands, comme le mouton, ou le porc - dont le génome présente de grandes similitudes avec celui de l'homme - et de faire se développer chez eux des embryons hybrides durant 70 jours… Mais il lui faudra pour cela obtenir une nouvelle approbation d'un comité d'experts.
Difficultés technologiques
Si les expérimentations avec des rats et des souris ont été couronnées de succès, les essais d'injection de cellules souches pluripotentes humaines dans des embryons de porc n'ont jusque-là pas été concluants. Des chercheurs californiens ont ainsi créé un embryon chimère (organisme doté de plusieurs génomes) porc-humain en 2017. Leur travail a démontré que le taux de colonisation par les cellules souches humaines dans l'embryon porcin était effectivement très faible, inférieur à 1 cellule humaine pour 1 000, pour prendre les chiffres les plus optimistes, comme l'explique le chercheur lyonnais Pierre Savatier, directeur de recherche à l'Inserm et spécialiste des cellules souches : Les cellules souches pluripotentes humaines dont on dispose ont intrinsèquement une capacité à coloniser l'embryon extrêmement faible par rapport aux cellules équivalentes de la souris. L'homme et le porc sont des espèces qui sont extrêmement éloignées l'une de l'autre. Les cellules souches pluripotentes humaines, lorsqu'on les met dans un embryon de porc, ne trouvent pas un environnement approprié, et de fait ne sont pas capables de participer à son développement. Pour tenter de pallier cette difficulté, le Japonais Hiromitsu Nakauchi a introduit une mutation dans les embryons qu'il utilise, pour empêcher la formation d'un organe précis, comme le pancréas par exemple, explique encore Pierre Savatier. L'idée est ensuite d'injecter des cellules souches humaines qui ont le potentiel de former un pancréas : Ça fonctionne, la preuve de ce concept a été apportée il y a quelques années par Nakauchi, entre le rat et la souris. Mais ce sont des rongeurs, leurs cellules souches sont bien meilleures. Et le rat et la souris sont des espèces qui sont très proches. Mais faire la même chose entre l'homme et le porc, pose de très gros problèmes technologiques, il n'est pas du tout évident que ça marche.
Lire aussi: Embryon et Ovulation Tardive: Explications
Préoccupations éthiques
La création de chimères animal-humain soulève d'importantes préoccupations éthiques. La principale crainte est que les cellules humaines implantées dans les embryons animaux se propagent de manière arbitraire dans l'organisme de ces derniers, jusqu'à leur cerveau, dont elles affecteraient le fonctionnement. "Il ne faut à aucun prix que le cerveau de l’animal soit humanisé et qu’on se retrouve avec un porc qui aurait un cerveau en grande partie d’origine humaine", alertait ainsi le docteur John De Vos, responsable du département ingénierie cellulaire et tissulaire au CHU de Montpellier, dans une interview accordée à Franceinfo en 2017. Pierre Savatier, lui aussi, estime que le risque est bien réel, et que le problème éthique qui se poserait alors serait extrêmement sérieux.
Lignes rouges bioéthiques
Pour encadrer ces recherches, plusieurs lignes rouges bioéthiques doivent être respectées. Il faut modifier génétiquement les cellules souches pluripotentes humaines de façon qu'elles aient la capacité à faire du pancréas, mais qu'on les empêche de se différencier et de participer à la formation du cerveau. Dans ces conditions, le fœtus ou le porc nouveau-né aurait uniquement un pancréas humain. Il est impératif d'éviter une colonisation de la lignée germinale du porc par des cellules humaines, afin d'empêcher la production de gamètes humains par l'animal. Enfin, l'animal qui va résulter de ces expérimentations doit continuer à avoir une apparence animale, sans modification de sa morphologie qui pourrait le faire ressembler à un humain.
Bien-être animal et enjeux sociétaux
L'utilisation d'animaux pour cultiver des cellules soulève également des questions éthiques concernant le bien-être animal. Il est essentiel que ces expériences soient menées dans des conditions respectant autant que possible le bien-être animal. Pierre Savatier affirme que ces expériences sont menées dans des conditions respectant autant que possible le bien-être animal : Pour avoir vu comment s'effectue la recherche sur l'animal dans des laboratoires de recherche académique au Japon, je peux absolument certifier que les animaux qu'on fera participer à ces expériences souffriront beaucoup moins que les animaux élevés avec un but de consommation en Europe. Tout va être réalisé dans des conditions expérimentales absolument identiques à celles qu'on aurait pour une chirurgie chez l'homme, avec des conditions d'expérimentation, de chirurgie et d'élevage qui sont ce qu'on peut faire de mieux dans ce domaine. Ensuite, la question est sociétale : que favorise-t-on entre l'éthique animale, et la bioéthique humaine, la pénurie d'organes ? C'est une discussion qui doit être menée à l'échelle de la société.
Lire aussi: Causes du Retard Embryonnaire
Lire aussi: FIV : Facteurs influençant le succès des embryons congelés
tags: #embryon #de #porc #développement