Introduction
L'intérêt pour le rôle du père dans la vie des enfants et au sein de la famille n'est pas nouveau dans le domaine des sciences humaines et sociales. En Occident, la figure paternelle a longtemps occupé une place prépondérante. Cependant, les mutations sociales profondes du XXe siècle, notamment les revendications d'égalité des femmes et l'émergence de l'individualisme, ont considérablement transformé la paternité. Cet article vise à explorer l'évolution de la place du père auprès du nourrisson, en mettant en lumière les enjeux contemporains et les différentes perspectives qui se dégagent de la recherche sur ce sujet.
Transformations Sociales et Paternité
Les revendications des femmes à l'égalité dans les sphères publique et privée ont profondément modifié leur rapport aux hommes, aux enfants et à la maternité. L'invention collective d'un nouveau statut pour les femmes au cours du XXe siècle a eu des répercussions importantes sur la paternité. Les repères traditionnels sont devenus caducs, et les hommes ont dû s'adapter à des conceptions inédites de la sexualité, du mariage et de la paternité. Certains ont perçu ces transformations comme une "crise" du couple et de la famille, en référence à une conception idéologique de la famille occidentale, centrée sur un père pourvoyeur et une mère responsable du bien-être familial. Cependant, des travaux historiques montrent que cette "famille traditionnelle" n'a caractérisé qu'une courte période après la Seconde Guerre mondiale.
Parallèlement aux revendications féministes, l'invention de l'individu a également influencé la maternité et la paternité. Les sociétés occidentales sont passées de sociétés holistes centrées sur la famille à des sociétés individualistes ayant l'individu comme cellule de base. Les personnes ont acquis une identité sociale, juridique et psychologique propre, devenant en quelque sorte propriétaires d'elles-mêmes. Cette individualisation a conduit à une "obsession du je", où les parents sont considérés comme isolés face à leurs responsabilités, perdant de vue l'aspect relationnel fondamental des expériences humaines.
L'Engagement Paternel : Une Nouvelle Perspective
Dans ce contexte d'individualisation, les sociétés occidentales contemporaines se sont appuyées sur des "relations pures", c'est-à-dire des liens de proximité émotionnelle basés sur la satisfaction mutuelle. Le couple et la famille reposent désormais sur des négociations entre les personnes et les conditions sociales dans lesquelles elles se déroulent. Un nouveau langage, celui de l'engagement, caractérise la vie conjugale et familiale contemporaine. C'est dans ce contexte que le concept d'engagement paternel (father involvement) prend tout son sens et qu'il semble être en passe de supplanter le concept de rôle paternel. Ce n'est plus tant la réalisation de tâches, de fonctions ou d'obligations qui servent à définir les contours de la conduite des pères auprès de leurs enfants et dans leur famille. C'est plutôt ce que les hommes acceptent (ou plus précisément, négocient !) d'engager d'eux-mêmes dans le rôle paternel qui en constitue la substance. Ainsi, l'idée de l'engagement paternel présuppose que le père accepte consciemment de "se donner" à l'enfant et non pas seulement de lui donner les choses que les codes civils et les normes sociales lui dictent. Cette idée présuppose également que l'enfant et son père (ou les hommes qui en tiennent lieu socialement et affectivement parlant) s'inscrivent dans une relation au sens contemporain du terme. Dans cette foulée, l'enfant acquiert un nouveau statut lui procurant des droits au même titre que n'importe quel autre individu dans la société. Il a évidemment le droit d'être nourri, vêtu et protégé, mais aussi le droit que l'on considère son point de vue, qu'on respecte ses sentiments et que l'on tienne compte de ses idées.
L'invention de l'individu, la reconnaissance des femmes et de leurs revendications dans la sphère publique et privée et la mutation du couple et de la famille vers des formes de relation sociale reposant plus étroitement sur des engagements mutuellement négociés contribuent à forger une dimension subjective incontournable à l'exercice du rôle de parent.
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L'Expérience Paternelle : De la Visibilité à l'Ambivalence
Peu à peu au cours de la seconde moitié du XXe siècle, les pères sont devenus visibles d'une façon tout à fait différente comparée à l'image qui les caractérisait auparavant, visibles aux yeux des autres (leur conjointe, leurs enfants, les professionnels, les agents de planification sociale, les employeurs, etc.), mais aussi visibles à leurs propres yeux. Ce qui caractérise cette nouvelle forme de visibilité du père repose sur son expérience de la paternité. Être père constitue non plus seulement un rôle social à assumer, mais surtout un projet identitaire à réaliser.
L'intérêt pour l'expérience vécue par les hommes durant la période de la grossesse de leur partenaire, de l'accouchement et des premiers mois après la naissance de leur bébé s'est manifesté à la fin des années 70. Cet intérêt pour l'expérience paternelle lors de la période périnatale s'est principalement manifesté suite à l'entrée massive des pères, quelques années auparavant, dans les lieux institutionnels de naissance (les centres hospitaliers, les maternités). Il n'est donc pas anodin de constater qu'il existe un lien évident entre la participation des pères à ce qui peut être considéré comme étant le moment le plus médicalisé de la période périnatale - l'accouchement - et le développement des connaissances quant à la façon dont ils vivent cet événement.
Les études empiriques portant sur le vécu expérientiel des pères abordent principalement leurs réactions au travail de mise au monde de leur enfant par leur partenaire dans le contexte restreint de la salle d'accouchement. La grande majorité des pères rapportent être profondément touchés sur le plan émotionnel par leur présence et leur participation à la naissance de l'enfant. Ils ont tendance à rapporter un mélange, à la fois de sentiments d'émerveillement, de joie, de fierté, mais aussi de sentiments de détresse, de confusion et d'exclusion par rapport à cet événement. On constate aussi qu'en général les pères ont du mal à bien saisir leur rôle sur la scène institutionnelle de l'accouchement (et, plus précisément, leur rôle de soutien en tant que labour coach).
L'image du père "parachuté" ou "transplanté", qui arrive de nulle part, sans histoire, sans contexte et qui est inscrit, dans le cadre de soins et de services obstétricaux, comme ayant un rôle accessoire, est souvent véhiculée. Cette représentation tronquée de l'expérience vécue par les pères ne dit bien peu de choses sur les besoins des pères. C'est sans surprise qu'une telle représentation donne lieu, à peu près invariablement, à la recommandation que les professionnels de la santé préparent mieux les pères à agir dans le cadre médicalisé de l'accouchement, ce que l'on pourrait presque appeler leur enrôlement institutionnel. Cette représentation du père parachuté dans l'univers institutionnel de la naissance à l'intérieur duquel sa place revêt un caractère ambigu, flou concorde assez bien avec la représentation sociale des pères dans la sphère domestique. Hawkins et Dollahite ont effectivement montré la présence d'un discours social à l'intérieur duquel les pères sont représentés comme étant en déficit : de modèles clairs leur permettant d'avoir des repères pour organiser leur conduite auprès de l'enfant, de la mère et des autres acteurs de l'enfance (éducatrices, enseignantes, etc.), d'engagement et de responsabilisation envers l'enfant et la mère, d'habiletés personnelles nécessaires à l'exercice des responsabilités parentales.
Toutefois, l'étude des périodes prénatale et postnatale a permis de mettre en lumière le vécu des pères et l'expression de celui-ci. La grossesse de la mère constitue l'élément le plus important dans la tâche développementale de réorganisation psychologique que les pères effectuent lors de la période périnatale. L'accouchement et la participation du père à celui-ci semblent se caractériser principalement par la présence d'émotions fortes et parfois contradictoires. Toutefois, cette intense émotionnalité des pères lors de l'accouchement cohabite avec plusieurs autres dimensions de leur expérience : leurs valeurs, leurs croyances, leur sens critique, leurs espoirs, leurs initiatives, brossant ainsi un portrait beaucoup plus complexe de l'expérience paternelle au cours de l'accouchement que ce que certains travaux empiriques peuvent laisser croire. En particulier, il semble que le rapport que crée le père avec le personnel soignant durant l'accouchement revêt une signification importante à ses yeux. La période postnatale, et en particulier le retour à la maison constitue pour le père le creuset social de son expérience paternelle. Sa paternité ne s'exprime plus uniquement à travers les émotions qu'il ressent (comme lors de la grossesse et de l'accouchement), mais elle s'extériorise, elle se met en scène dans des relations sociales concrètes : avec son enfant, sa partenaire, les membres de son réseau familial, les professionnels, etc. Il ne s'agit pas tant pour le père de subir l'épreuve de la réalité, c'est-à-dire la confrontation entre, d'une part, ses représentations mentales, ses rêves et ses désirs et, d'autre part, les éléments objectifs de son monde. Il s'agit plutôt pour lui d'explorer les multiples possibilités qu'offre cette réalité et de résoudre les tensions qui la traversent. Plusieurs pères considèrent que la présence d'un bébé dans leur vie après l'accouchement les empêche d'investir autant qu'ils le souhaiteraient dans leur travail ou leur carrière et qu'ils s'inquiètent que ce désinvestissement puisse avoir des conséquences négatives sur leur statut social à plus long terme. Des préoccupations semblables sont évidemment partagées par un bon nombre de mères. Toutefois, des recherches montrent que, contrairement aux femmes, les hommes en période postnatale ont tendance à maintenir stables leurs activités de travail et de loisir (et parfois même à intensifier celles-ci) avec pour conséquences qu'ils changent peu leurs habitudes et qu'ils sont peu disponibles pour offrir du soutien concret à l'intérieur de leur famille.
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La description de l'expérience paternelle lors de la période périnatale qui ressort des études publiées au cours des trente dernières années se caractérise par deux éléments particuliers. Le premier de ces éléments repose sur le thème de l'ambivalence par rapport aux attentes et aux demandes auxquelles les pères sont exposés lors de la période périnatale. Le contexte familial et professionnel qui entoure la naissance semble être, pour les pères, des territoires de contradictions. D'une part, les mères et le personnel soignant expriment des attentes que le père s'engage…
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