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La représentation médiatique du faux-monnayage au XIXe siècle : le cas du Puy-de-Dôme

Introduction

Peu d’études sont consacrées au faux-monnayage au XIXe siècle et à la Belle Époque, et encore moins à sa représentation médiatique. L’émission et la fabrication de fausse monnaie ne représentent que 1,6 % des affaires jugées par la cour d’assises du Puy-de-Dôme entre 1852 et 1914, soit 54 accusés en plus de 60 ans. Est-ce pour autant un crime exceptionnel au sens médiatique du terme ? La représentation du faux-monnayage dans la presse locale au XIXe siècle et à la Belle Époque a ceci de spécifique qu’elle est soumise à deux idées que l’on se fait du crime, celle d’une criminalité mythique empreinte de folklore et de mystère, et celle d’actes sans envergure commis par des individus et dans des conditions tout à fait banales, voire insignifiants.

Cette réflexion vise à aborder à la fois la face médiatique du faux-monnayeur dans la presse puydômoise et la réalité sociale et professionnelle de cette criminalité à partir des décisions de la Cour d'assises du Puy-de-Dôme.

La rareté des études sur le faux-monnayage

La rareté des crimes de fabrication et d’émission de fausses monnaies jugés par les cours d’assises (1,6 % des jugements sur la période 1852-1914 dans le Puy-de-Dôme) et l’absence de grands débats politiques et économiques sur la question expliqueraient-elles ces lacunes de l’historiographie contemporaine ? On trouve certes dans l’actualité criminelle des grands quotidiens nationaux quelques affaires exceptionnelles, comme celle des faux-monnayeurs du Luxembourg en 1906-1907, principale source d’inspiration d’André Gide pour son roman éponyme. Et pourtant, il n’est pas une région où l’on ne découvre pas, en discutant avec les habitants ou en feuilletant la production littéraire locale, quelques histoires de brigands faux-monnayeurs ayant sévi plus ou moins longtemps dans une commune ou un canton. En Auvergne, on pense notamment à François Chabrier, un cantalien du milieu du XIXe siècle qui, dans sa longue carrière de malfaiteur, s’est laissé tenter par la fabrication de faux billets. À partir de ce personnage est née une légende alimentant la littérature locale et associant durablement quelques lieux insolites aux exploits du bandit.

Faux-monnayeurs du Puy-de-Dôme : des figures de l'ombre ?

La cour d’assises de Riom n’a pas offert aux annales judiciaires du département de célèbres faux-monnayeurs, laissant dans l’ombre quelques 54 accusés jugés pour émission et/ou fabrication de fausse monnaie par les jurés du Puy-de-Dôme entre 1852 et 1914. Ont-ils bénéficié d’un éclairage médiatique particulier qui aurait fait d’eux, le temps d’un procès, de dignes successeurs locaux de Mandrin et Cartouche ?

Pour étudier d’une part la réalité statistique du faux-monnayage et d’autre part sa représentation médiatique, l’ensemble des arrêts de la cour d’assises du Puy-de-Dôme et tous les articles de la presse locale relative à ces affaires de 1852 à 1914 ont été parcourus. L’impact de ces crimes dans les colonnes des principaux journaux clermontois a été évalué, pour ensuite confronter les particularités de cette exposition médiatique aux informations délivrées par les sources judiciaires. L’étude de l’actualité criminelle permet également d’entrevoir les procédés de fabrication de la fausse monnaie et les techniques d’émission employés par les accusés. Leur traitement médiatique fait également l’objet de notre attention.

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La composition de l'actualité criminelle liée au faux-monnayage

L’actualité criminelle liée au faux-monnayage se compose, pour l’essentiel, de trois types d’article : les annonces d’arrestation, les articles liés à l’instruction judiciaire et les comptes-rendus d’audience. Le 28 octobre 1890, le Moniteur publie une dépêche annonçant l’arrestation des frères Jean et Michel Guerre, accusés d’avoir mis en circulation des fausses pièces de un et deux francs à la foire de Saint-Amand-Roche-Savine. Le lendemain, le quotidien revient sur ce qu’il désigne déjà comme « l’affaire des faux monnayeurs de Saint-Amand-Roche-Savine ». On résume alors en quelques lignes la façon d’opérer des accusés, l’alerte donnée aux autorités et les premiers résultats des investigations judiciaires.

Naturellement, une arrestation mouvementée et/ou une perquisition fructueuse augmentent sensiblement l’intérêt porté aux événements. Le 6 décembre 1885, c’est encore le Moniteur qui annonce l’arrestation d’Antoine Claustre et d’Alexandre Seguin pour émission de fausses pièces de cinq francs à Arlanc. La perquisition organisée à leur domicile permet la découverte de « tout un atelier de faux-monnayeurs ». Quant au Petit Clermontois, il retient de l’arrestation de Laurent Valleix, le 12 janvier 1894, la filature menée par le brigadier de police Mégissol, le flagrant délit d’émission dans une auberge et la tentative de fuite de l’accusé une fois celui-ci interpellé : « le brigadier dut soutenir une véritable lutte contre lui : il appela à l’aide, un jeune homme témoin de la lutte et des consommateurs de l’auberge Mallaret qui avec un empressement digne d’éloges, vinrent au secours du brigadier ».

L'écho médiatique : un reflet du caractère exceptionnel des événements

L’écho médiatique des crimes d’émission et de fabrication de fausse monnaie dépend donc, actualité à sensation oblige, du caractère exceptionnel des événements relatés : le nombre d’individus arrêtés, l’importance de la somme mise en circulation et enfin la couverture géographique des exactions. Deux affaires ont retenu l’attention de la chronique puydomoise plus de deux jours entre 1852 et 1914 : celle d’Issoire en 1889 et celle de Thiers en 1899.

En décembre 1889 à Issoire, plusieurs perquisitions réalisées au domicile de deux couples surveillés et suspectés d’émission de fausses pièces de un franc permettent la découverte d’un véritable atelier installé dans deux appartements d’un immeuble du centre ville. On évoque la possibilité d’une émission de plus de 100 francs à Issoire et plus encore dans les environs. Les faux-monnayeurs sont immédiatement arrêtés et trois d’entre eux, Jean-Joseph Rochon, Françoise Bussy et Marie Dechavanne, sont condamnés le 26 février 1890 à des peines de travaux forcés et de réclusion. Le Moniteur fait de l’affaire l’information majeure de son actualité locale et y consacre un article quotidiennement pendant quatre jours.

Dix ans plus tard, une nouvelle affaire fait frémir la chronique judiciaire des journaux clermontois. Le 5 janvier 1899, on annonce une double perquisition à Thiers et à Limoges. La première, au domicile d’un couple de couteliers, permet la découverte d’un atelier de faux-monnayeurs, la seconde, dans un hôtel, amène la découverte d’une malle contenant 850 francs en fausses pièces de cinquante centimes, de un et de deux francs. Pierre-Antoine Bostmembrun à Limoges et les époux Dézulier à Thiers sont arrêtés et un lien familial est révélé entre les trois individus. Dès le lendemain, on annonce la découverte d’un autre atelier dans une tonne au milieu des vignes à Montferrand où se cachait un certain Jean Baragoin tandis qu’à Limoges, un nouveau complice de Bostmembrun est découvert et arrêté. Tout laisse présager une affaire d’envergure nationale, et la presse de Limoges (le Courrier du Centre et le Petit Centre) accompagne quotidiennement la couverture médiatique des journaux puydomois. Le Moniteur y consacre cinq articles du 5 au 9 janvier 1899. Finalement, on apprend que l’affaire de Montferrand n’a aucun lien avec celle de Thiers et de Limoges, et qu’il se pourrait « que ce fût devant les assises de la Haute-Vienne que se terminât cette affaire des faux-monnayeurs ».

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Les comptes rendus des procès : un reflet de l'ennui ?

La taille des comptes rendus des procès en assises est à l’image de l’intérêt porté à l’instruction : quelques lignes pour les affaires jugées banales, une à plusieurs colonnes pour les affaires plus importantes. Dans la plupart des cas, les débats ne suscitent pas de réel engouement médiatique : « C’est une banale affaire d’émission de fausse monnaie qui les amène sur les bancs de la Cour d’assises », lit-on en 1897 à propos de Jean Barbier et Jean Boudet, accusés d’émission de fausses pièces de un franc dans les auberges du canton de Thiers. On s’accorde même à dire qu’il s’agit généralement de procès ennuyeux. La succession des victimes à la barre des témoins s’apparente à une longue litanie de dépositions identiques dont les chroniqueurs se passeraient volontiers. Le 29 mai 1911, alors que l’on juge Hippolyte-Joseph Gras et Berthe-Elise Boulanger pour fabrication et émission de fausses pièces de un franc à Billom et à Clermont-Ferrand, l’Avenir affirme simplement qu’« après les aveux des deux accusés, l’audition des témoins ne présente pas grand intérêt ». Les accusés, eux-mêmes, ne sont pas forcement des plus captivants. L’interrogatoire de Marie-Joseph Breysse, accusé en août 1893 d’émission d’une fausse pièce en or de dix francs « est loin de présenter un bien grand intérêt » selon le Moniteur. « Nous avons déjà dit combien les affaires de la session d’août 1900 étaient de celles que l’on voit habituellement devant la cour d’assises et qui ne présentent que le plus médiocre intérêt. L’affaire qui vient aujourd’hui ne nous fera pas mentir. Carrère et Degeilh n’ont rien d’intéressant ».

La chronique judiciaire ne se contente, ni ne se satisfait de ces faux-monnayeurs du dimanche aux compétences et aux carrures médiocres.

Le profil des accusés : des marginaux plus que des criminels endurcis

Entre 1852 et 1914, la cour d’assises du Puy-de-Dôme juge 28 affaires et 54 accusés de fabrication et/ou d’émission de fausse monnaie. Composés essentiellement d’hommes (10 femmes pour 44 hommes), 65 % de ces accusés ont entre 21 et 40 ans. Dans leur grande majorité, ils ont déjà eu affaire avec la justice (65 % des accusés, résultat comptabilisant les non-lieux et à les acquittements). Les faux-monnayeurs présents sur le banc des assises du Puy-de-Dôme sont-ils tous pour autant de « dangereux repris de justice », comme se plaisent à les présenter régulièrement les chroniqueurs judiciaires ?

En réalité, on distingue plusieurs catégories d’individus à partir de leurs antécédents judiciaires. Les plus nombreux sont ceux qui cumulent les condamnations légères liées à une vie d’errance à la fois sociale et professionnelle, « gens de peu, marqués par un dénuement sociale et économique qui peut aller jusqu’au vagabondage et à l’ivrognerie. De simples filous à la petite semaine, ils deviennent des criminels d’occasion, qui recourent à ce moyen pour se procurer quelque menue monnaie ». On trouve pêle-mêle dans leur parcours vols, vagabondage, mendicité, coups et blessures, désertion, délits de chasse et de pêche, contrebande d’allumettes, évasion, proxénétisme, attentats aux mœurs etc. Pour ces accusés au passé judiciaire bien rempli, la fabrication ou l’émission de fausses monnaies n’est pas une spécialité, mais plutôt un moyen parmi tant d’autres, de générer quelques revenus. D’un siècle à l’autre, le profil de ces accusés, leur statut de déclassés et la nature de leurs démêlés avec la justice ne varient guère. En 1900, Carrère et Degeilh mènent, selon le Moniteur, une « existence d’hommes hors-la-loi et en lutte avec la société et ses représentants ».

On trouve ensuite, en moins grand nombre, les accusés ayant déjà une expérience dans le domaine du faux-monnayage. Marie Veyriac fut poursuivie une première fois et acquittée en 1901, « avec son frère et sa belle-sœur devant la cour d’assises de l’Aveyron, pour fabrication de fausse monnaie » avant d’être jugée par la cour d’assises du Puy-de-Dôme le 22 mai 1908 pour émission. Les poursuites antérieures aboutissant à des non-lieux ou à des acquittements pèsent lourdement dans les dossiers de l’accusation, l’idée communément admise étant que ces accusés sont d’abord des coupables chanceux (absence de preuves, indulgence du jury) avant d’être des innocents blanchis. Sont-ils pour autant considérés comme des faux-monnayeurs de profession ? Pas tout à fait. Si l’on voit en eux des habitués de l’usage de la fausse monnaie, l’absence d’un savoir-faire voue leur entreprise à ne générer aucun profit substantiel, et à partir de là, leur dangerosité est relativisée.

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Enfin il y a les autres : ceux au casier judiciaire vierge mais dont la réputation est mauvaise, comme ce Pierre Gravière que l’on juge le 17 novembre 1857 pour fabrication et tentative d’émission de fausses pièces de deux francs. C’est, selon le Journal du Puy-de-Dôme, un jeune cultivateur connu pour être « paresseux, bambocheur et d’une moralité fort douteuse ». Rares, finalement, sont les accusés bénéficiant d’un portrait bienveillant de la part de la chronique judiciaire. Tout au plus insiste-t-on, dans certains cas, sur la misère sociale de l’accusé, non pas pour excuser le crime, mais pour comprendre le passage à l’acte. Lors de son interrogatoire, Marie-Joseph Breysse « déclare qu’il a quitté la Compagnie du chemin de fer parce qu’il touchait seulement 3 fr. 50 par jour en qualité de manœuvre et que ce salaire n’était pas suffisant pour le faire vivre ». Pour le Moniteur, ce faux-monnayeur-là n’a rien d’un « criminel endurci ».

L'attente d'un "faux-monnayeur endurci" : audace, ruse et intelligence

Mais existent-ils réellement, ces faux-monnayeurs endurcis, et de quoi ont-ils l’air ? Le nombre et la gravité des condamnations sont loin d’être les seuls facteurs déterminant si oui ou non la justice a affaire à un criminel de grande envergure. On attend d’un faussaire de profession de l’audace, mais aussi de la forfanterie, de la ruse et de l’intelligence. Philippe-Auguste Deharme, semble convenir aux attentes de la chronique judiciaire des premières années du Second Empire : « son langage annonce un cynisme révoltant, et loin de chercher à atténuer ses crimes par une apparence de repentir, il les déroule sous les yeux du jury avec un certain orgueil ». Il suit les débats « le sourire sur les lèvres » et entend le verdict « avec un air de contentement et se frottant les mains ».

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