La distance professionnelle en crèche est un concept complexe et nuancé, essentiel pour garantir un accueil de qualité et le bien-être de l'enfant. Elle se situe à l'intersection des besoins de l'enfant, des attentes des parents et des compétences du professionnel. Cet article vise à définir cette notion, à explorer ses enjeux et à proposer des pistes de réflexion pour une pratique professionnelle ajustée et bienveillante.
Qu'est-ce que la Distance Professionnelle ?
La distance professionnelle ne se définit pas comme une froideur ou un désengagement émotionnel. Au contraire, elle implique une capacité à ajuster et à alterner la proximité et la distance avec l'enfant, en adaptant ses réponses à ses besoins spécifiques. Elle se manifeste par une attitude à la fois chaleureuse et contenante, permettant au professionnel de répondre aux besoins émotionnels de l'enfant tout en maintenant une objectivité nécessaire à son accompagnement.
La juste distance professionnelle nécessite également de rester à sa juste place par rapport à la famille de cet enfant : ne pas vouloir remplacer, voire compenser ce qui est parfois perçu comme non satisfaisant !
Les Composantes de la Juste Distance
La juste distance se caractérise par plusieurs éléments clés :
- Proximité et disponibilité: Être suffisamment proche de l’enfant et se laisser suffisamment toucher, à la fois physiquement et psychiquement.
- Réponse aux besoins de l'enfant: Répondre aux besoins et aux émotions de l’enfant et non à ses propres besoins ou selon ses propres émotions du moment.
- Sécurité et autonomie: Apporter suffisamment de sécurité à cet enfant tout en l’accompagnant et l’autorisant à s’éloigner.
- Confiance: Faire confiance dans les capacités d’individuation et d’autonomisation de cet enfant.
Les Risques d'une Distance Inadaptée
Une distance professionnelle mal ajustée peut avoir des conséquences négatives sur le développement et le bien-être de l'enfant.
Lire aussi: Guide complet : vision du nourrisson
Une Distance Excessive
Un professionnel indifférent, absent, manifestant peu d'empathie, peut engendrer chez l'enfant un sentiment de ne pas être vu, regardé, de ne pas se sentir suffisamment important aux yeux de l’adulte, de ne pas avoir suffisamment de valeur, de ne pas compter pour l’autre ; se sentir seul, à l’écart ; ne pas savoir sur qui compter ; ne plus attendre d’aide des adultes, ne pas oser demander ; être inquiet, angoissé, ne pas se sentir compris.
Or, l’inquiétude, le stress, l’insécurité entraînent soit du retrait et du silence, soit au contraire de l’agitation, de l’énervement. L’enfant et l’adulte entrent alors dans une spirale d’interactions. Moins l’enfant sollicite, plus l’adulte reste loin, et moins l’enfant le sollicite. A l’inverse les comportements d’agitation et d’énervement de l’enfant amènent l’adulte à le mettre plus à distance. La distance crée encore plus de distance.
Une Proximité Excessive
De nombreuses raisons peuvent amener un adulte à être trop près, trop collé. Cet adulte peut être dans une certaine confusion entre les vrais besoins de cet enfant et ses propres besoins. Il peut aimer se sentir indispensable. Il peut trouver cet enfant « trop mignon ». Il peut aimer avoir un tout petit contre soi. Il peut aussi vouloir se consoler de ses propres tristesses ou manques grâce à cet enfant. Il peut vouloir être sauveur et chercher à compenser ce qu’il pense que cet enfant n’aurait pas assez par ailleurs. Parfois, il perçoit cet enfant comme très vulnérable et ce qu’il vit comme trop difficile.
L’adulte risque alors de garder l’enfant sous sa dépendance. En croyant bien faire, il empêche l’enfant d’expérimenter ses propres capacités, de trouver ses ressources, de s’autonomiser progressivement. L’enfant peut alors être freiné dans son élan à chercher ses propres réponses, à se tourner vers les autres, adultes comme enfants, à trouver du plaisir à jouer, explorer et s’éloigner. L’enfant ne peut être confiant ni avoir confiance en lui, s’il sent que l’adulte ne le pense pas capable et ne lui fait pas confiance.
La Relation avec les Parents : Un Enjeu Central
La distance professionnelle s'applique également à la relation avec les parents. Il est essentiel d'établir une relation de confiance et de respect mutuel, tout en maintenant une position professionnelle claire.
Lire aussi: Tout savoir sur le trajet Niort-La Crèche
Co-éducation ou Co-veillance ?
On parle de co-éducation, de co-veillance, de soutien à la parentalité… Il s’agit d’accompagner « ensemble, avec, ou côte à côte » les enfants dans leurs trois premières années de vie. Les terminologies qui tentent de qualifier la relation qui lie les professionnels de la petite enfance aux parents ne cessent de se multiplier.
Le terme de « co-éducation » est aussi populaire que controversé. Et son décryptage nous permet de mieux saisir les enjeux de la relation qui lie les parents aux professionnels. Deux arguments sont mis en avant. Premier argument : le terme « co » sous-entendrait que les professionnels sont à égalité avec les parents, cultivant une place toute aussi importante que ces derniers en ce qui concerne l’éducation de leur enfant. L’esprit de collaboration est accentué. Or, les parents conservent bien évidemment un rôle majeur et une place prédominants dans les choix éducatifs qui concernent leur enfant. Ce sont les premiers acteurs, non substituables, de la vie et de l’éducation de leur enfant. Deuxième argument : le terme « éducation ». Les professionnels ont-ils réellement pour rôle premier d’éduquer les enfants qu’ils accueillent au quotidien ? C’est-à-dire de leur inculquer les règles de politesse, de vie en société, comme le fait de dire « merci », « au revoir », « s’il te plaît », etc. Si, indirectement et spontanément, ces professionnels participent à leur éducation, il ne s’agit pas de leur objectif premier. Par exemple, un professionnel qui exigerait avec insistance que l’enfant lui dise « s’il te plaît » avant de lui servir de l’eau serait considéré non pas comme de l’éducation, mais comme une douce violence voire de la maltraitance émotionnelle. Le terme de co-éducation serait au final plus adapté à la relation qui lie les deux parents eux-mêmes : tous deux co-éduquent leur enfant.
Les Attentes des Parents et des Professionnels
Tous les parents se rassemblent autour d’un besoin commun, celui d’être rassuré. Qu’on se le dise, confier son bébé à un inconnu est antinaturel pour n’importe quel mammifère. Les parents cherchent spontanément à s’assurer, à leur manière, que leur tout-petit ne sera pas oublié dans un coin, que le professionnel lui accordera suffisamment d’attention individuelle, qu’il sera apprécié, choyé, bichonné. Parfois, ces phrases assassines que les parents adressent au référent sur le temps des transmissions peuvent simplement traduire de l’anxiété, un certain stress et une culpabilité à y laisser leur bébé. Dès lors, ce n’est pas le pro que le parent rejette, mais peut-être juste l’idée d’être séparé de son enfant. D’ailleurs, de très nombreux professionnels qui connaissent la réalité d’accueil de la crèche collective confient qu’ils n’y laisseraient pas eux-mêmes leur bébé, au moins avant sa première année de vie… Paradoxalement, le parent tend à espérer que son enfant s’attachera au professionnel mais, en même temps, pas trop ! Cette forme discrète et implicite de compétition affective peut faire l’objet d’une mésentente entre les adultes qui entourent l’enfant. D’autant plus que, de l’autre côté du miroir, le professionnel est naturellement attaché au petit humain qu’il accompagne au quotidien. Pour certains, l’investissement dépasse clairement le champ du professionnel pour s’engouffrer dans celui de l’émotionnel, de l’affectif. En même temps, comment le leur reprocher ? Lui qui passe de 8 à 10 jours par jour à ses côtés, a fini par développer avec l’enfant une relation unique, empreinte d’affection et de complicité. Ce phénomène de compétition tend d’ailleurs à s’observer tout particulièrement dans la section des bébés.
Au même titre que les parents, les professionnels ont eux aussi des attentes et des besoins, plus ou moins revendiqués, à assouvir… Autant d’éléments qui peuvent venir brouiller cette relation aux parents. Rappelons qu’un professionnel qui exerce auprès des jeunes enfants est traversé par ses représentations parentales et infantiles issues de son histoire familiale et culturelle. Qu’il en ait conscience ou non, il garde en tête ses propres images parentales, son image du « parent idéal ». Une image qui ne correspond pas toujours au parent réel qu’il a en face de lui le soir, sur le temps des transmissions. Implicitement, le professionnel s’attend également à ce que le parent partage ses valeurs humaines, éducatives et pédagogiques (par exemple : on ne force pas un enfant à être propre ou à manger, on n’assoit pas un enfant avant qu’il soit en capacité de s’assoir seul, etc.). Ce qui, nous le savons, est loin d’être le cas de tous les parents. Mais avant tout, de nombreux professionnels reconnaissent qu’ils attendent des parents qu’ils les respectent, les valorisent, qu’ils soient « reconnaissants » du travail qu’ils effectuent auprès de leur enfant la journée. De ces multiples attentes peuvent naître des jugements de valeur, voire des accusations et de la rancœur. Notons que l’affaire se corse dans le cas des assistants maternels. Car non seulement ces pros exercent à leur domicile, dans leur intimité, mais en plus ils ne sont physiquement pas portés par une structure. Leur solitude professionnelle n’est pas toujours aisée à appréhender au quotidien. La juste distance qui est préconisée dans le cadre de ces relations avec les parents devient alors plus complexe à entretenir. Accueillir un parent revient avant tout à répondre à ses attentes, et à s’y adapter. Les parents exigeants, à l’inverse, cultivent une certaine confiance en leurs compétences parentales et s’avèrent particulièrement fermes et exigeants vis-à-vis des professionnels et de la manière dont ces derniers vont accompagner leur enfant la journée.
Comment Développer une Juste Distance Professionnelle ?
Plusieurs pistes peuvent être explorées pour développer une juste distance professionnelle :
Lire aussi: Formation à distance AP : tout ce que vous devez savoir
- Formation et sensibilisation: Participer à des formations sur la communication bienveillante, la gestion des émotions et la posture professionnelle. Ces formations doivent inclure une réflexion sur les "douces violences" et les moyens d'y remédier.
- Analyse des pratiques: Mettre en place des temps d'échange et d'analyse des pratiques en équipe, afin de partager les expériences, les difficultés et les questionnements.
- Supervision: Bénéficier d'un accompagnement individuel ou en groupe par un superviseur, pour prendre du recul sur sa pratique et identifier les zones de vulnérabilité.
- Connaissance de soi: Travailler sur sa propre histoire et ses propres émotions, afin de mieux comprendre ses réactions et d'éviter les projections sur les enfants.
- Communication: Développer ses compétences en communication non violente, afin de favoriser des échanges constructifs avec les enfants, les parents et les collègues.
- Observation: Observer et écouter attentivement les besoins de l'enfant pour y répondre de manière appropriée.
- Projet pédagogique: Intégrer ces notions dans le projet pédagogique de la structure ou dans le projet d’accueil.
tags: #distance #professionnelle #en #crèche #définition