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L'Analyse du Deuil Avorté dans le Contexte de Vichy et de la Mémoire Coloniale Française

L'histoire de France, notamment celle des années sombres de Vichy et de la période coloniale, est un terrain fertile pour les débats et les interprétations divergentes. Au lieu d'aboutir à une histoire officielle figée, ces périodes continuent d'être explorées sous divers angles, alimentant des controverses et des réflexions profondes sur la mémoire, la responsabilité et l'identité nationale. Cet article explore la notion de "deuil avorté" dans ce contexte, en analysant comment la société française a géré, ou n'a pas su gérer, son passé douloureux.

Vichy et l'Ordre Moral: Un Passé Réexaminé

On pense encore souvent que l'histoire de Vichy suscite de farouches controverses ou recèle quelques sombres tabous - d'où ces gesticulations verbales. Or non seulement cette histoire fait aujourd'hui consensus sur l'essentiel de ce qui fâchait naguère, mais elle est de plus en plus exploitée sur ses marges, avec un regard critique qui se moque autant de l'accusation de partialité que de celle de complaisance. Le livre de Marc Boninchi sur Vichy et l'ordre moral en offre un bel exemple. Il analyse la politique de Vichy en matière d'adultère, d'avortement, de prostitution, d'alcoolisme, d'homosexualité.

Le régime de Vichy, souvent perçu comme un bloc monolithique de moralisme et de répression, est aujourd'hui soumis à un examen minutieux qui en révèle les contradictions et les complexités. L'ouvrage de Marc Boninchi, "Vichy et l'ordre moral", illustre cette tendance en analysant la politique du régime en matière d'adultère, d'avortement, de prostitution, d'alcoolisme et d'homosexualité. On y apprend, par exemple, que l' «Etat français» a exécuté deux personnes pour «avortement d'habitude»: ce sera le cas, célèbre, de Marie-Louise Giraud et celui d'un homme, Désiré P., guillotiné en 1943 pour les mêmes faits, ce qui change quelque peu les habituels commentaires sur le sujet. L'ouvrage écorne surtout l'image d'un régime moraliste, que Vichy a lui-même propagée, alors qu'il n'a fait souvent que reprendre les aspirations d'organisations familiales luttant depuis les années 1930 contre la dénatalité. Le livre montre également comment certains comportements, tel l'adultère, sont devenus des crimes d'Etat moins dans le contexte idéologique de la Révolution nationale que dans celui de la guerre et de ses 2 millions d'hommes absents. Cette approche nuance l'interprétation traditionnelle du régime, en le replaçant dans un contexte historique plus large et en tenant compte des continuités avec la période d'avant-guerre. Il n'y a là aucune absolution du régime, mais une manière de penser cette histoire dans la longue durée, à la lumière des moeurs d'avant 1939 et non de celles d'après 1968.

L'Épuration et la Vie Carcérale à Fresnes: Un Regard sur les Vaincus

Bénédicte Vergez-Chaignon, elle, traite d'un sujet qui, auparavant, aurait paru futile, voire suspect: les épurés emprisonnés à Fresnes à la Libération. C'est une page haute en couleur qui met en scène aussi bien Robert Brasillach ou Louis Renault que Tino Rossi ou Sacha Guitry. Près de 18 000 détenus sont passés à Fresnes entre 1944 et 1947, pour des vétilles comme pour des crimes de sang. L'auteur détaille les stratégies de justification de cette société mondaine minée par les haines et la peur, à la vie rythmée par les exécutions, fréquentes. L'épisode n'est pas anodin pour qui veut comprendre comment le ressentiment et la victimisation ont fondé l'imaginaire politique de l'extrême droite d'après guerre.

L'étude de Bénédicte Vergez-Chaignon sur les épurés emprisonnés à Fresnes à la Libération offre un éclairage nouveau sur une période souvent occultée. L'hétérogénéité des détenus, allant de Robert Brasillach à Louis Renault, en passant par Tino Rossi et Sacha Guitry, témoigne de la complexité de l'épuration et de ses conséquences sur la société française. L'auteur détaille les stratégies de justification de cette société mondaine minée par les haines et la peur, à la vie rythmée par les exécutions, fréquentes. L'épisode n'est pas anodin pour qui veut comprendre comment le ressentiment et la victimisation ont fondé l'imaginaire politique de l'extrême droite d'après guerre.

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La Résistance et ses Contradictions: Une Mémoire en Question

En réalité, ce n'est plus tant l'histoire de Vichy qui suscite aujourd'hui la controverse que celle de la Résistance. C'est en ce domaine que l'on trouve le plus de différences dans les interprétations, le plus de querelles de mots - d'où l'intérêt du lexique de Pierre Laborie Les Mots de 39-45 - et encore quelques disputes de chapelles. Le Dictionnaire historique de la Résistance, une oeuvre imposante conduite avec intelligence par François Marcot et une centaine de rédacteurs, n'en est pas toujours exempt qui exclut des auteurs majeurs. L'ouvrage, qui recense lieux, dates et faits, synthétise une certaine historiographie française, avec ses qualités: définitions soignées, précisions factuelles, mais aussi ses défauts: une perspective hexagonale, une difficulté à tourner la page de l'histoire commémorative.

L'histoire de la Résistance, longtemps considérée comme un récit héroïque et unificateur, est aujourd'hui confrontée à des analyses plus nuancées et critiques. Les différences d'interprétation, les querelles de mots et les disputes de chapelles témoignent de la complexité de cette période et de la difficulté à en établir une version consensuelle. Le Dictionnaire historique de la Résistance, sous la direction de François Marcot, est une œuvre imposante qui recense lieux, dates et faits, synthétise une certaine historiographie française, avec ses qualités: définitions soignées, précisions factuelles, mais aussi ses défauts: une perspective hexagonale, une difficulté à tourner la page de l'histoire commémorative.

La Résistance sans de Gaulle: Une Autre Perspective

Sur le même thème et à l'aide d'archives nouvelles, Robert Belot s'intéresse à toutes les formes d'opposition, de dissidence, de résistance ayant refusé la tutelle du général de Gaulle: les giraudistes, les «vichysto-résistants» (François Mitterrand), les anti-gaullistes (Raymond Aron), ou encore tous ceux qui luttèrent pour conserver leur autonomie lors de la mise en place de la France combattante. L'ouvrage provoquera sans doute des polémiques, car il propose une analyse originale des images respectives du pétainisme et du gaullisme dans l'esprit de certaines élites, militaires, politiques, intellectuelles, pour qui le triomphe final du Général n'était pas inéluctable.

Robert Belot, dans "La Résistance sans de Gaulle", explore les formes d'opposition et de dissidence qui ont refusé la tutelle du général de Gaulle. Son analyse originale des images respectives du pétainisme et du gaullisme dans l'esprit de certaines élites, militaires, politiques, intellectuelles, pour qui le triomphe final du Général n'était pas inéluctable, suscite des polémiques et remet en question le récit dominant de la Résistance.

La Mémoire Coloniale: Un Deuil Impossible?

Entre la fin de la guerre d’Algérie et le début des années 1990, l’histoire coloniale, alors qu’elle continue à être explorée dans le détail dans le cadre de recherches historiques universitaires, est largement occultée de la mémoire collective et de l’enseignement, comme en témoignent les manuels scolaires (Granvaud, 2006), la programmation de documentaires à la télévision ou les expositions proposées dans des musées. Soixante ans après les indépendances en Afrique noire (1960-2020), la multiplication des revendications mémorielles liées au colonial a sans aucun doute fait vaciller l’« aphasie coloniale », mais les polémiques déclenchées ont aussi empêché l’édification de lieux de savoir commun et l’institutionnalisation de commémorations, signes politiques de l’incorporation de la page coloniale au grand « récit national ».

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La question de la mémoire coloniale est particulièrement sensible en France. Pendant longtemps occultée, elle fait aujourd'hui l'objet de revendications et de débats passionnés. La difficulté à construire des lieux de savoir commun et à institutionnaliser des commémorations témoigne d'un "deuil avorté", d'une incapacité à intégrer pleinement cette page d'histoire dans le récit national.

Assises sur des bases sociales distinctes - les projets souhaitant une « réhabilitation » de l’histoire coloniale et de l’action de la France aux colonies s’adossent aux associations de rapatriés et minoritairement de harkis ; l’émergence de revendications mémorielles souhaitant que soient reconnues les violences coloniales et les conséquences contemporaines de la période sont issues essentiellement des minorités diasporiques postcoloniales, comme l’indique l’émergence dans le débat public du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN)4 ou des Indigènes de la République5 -, les mémoires de la colonisation sont devenues des instruments de reconnaissance dans le champ social, chaque camp campant désormais sur ses positions. Enfin, l’instrumentalisation politique du débat durant la campagne présidentielle de 2002 est manifeste avec la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour et au cours des campagnes présidentielles de 2012, 2017 et 2022 - où le thème de la « repentance » a été omniprésent, et largement véhiculé par le Front (puis Rassemblement) national.

Les mémoires de la colonisation sont devenues des instruments de reconnaissance dans le champ social, chaque camp campant désormais sur ses positions. L'instrumentalisation politique du débat, notamment par l'extrême droite, contribue à exacerber les tensions et à rendre difficile un travail de mémoire apaisé.

L'État face à la Mémoire Coloniale: Entre Conservatisme et Initiatives

Ces mémoires ont contribué décisivement à renverser les fonctions génétiques de la commémoration historique (fêter nos morts, communier dans le sentiment d’appartenance en célébrant pages de gloire et « moments fondateurs » de la Nation), puisqu’elles commémoraient une faute, une abominable tragédie, instillant le doute sur un récit linéaire, parfois sanglant mais tendant toujours vers la réalisation de la nation « France » et qui jusqu’alors prévalait. Bien au contraire, les parlementaires (Assemblée nationale et Sénat), comme les gouvernements successifs, ont fait preuve d’un conservatisme constant en la matière. Dans ce contexte, on peut considérer que le thème de la repentance a été également un frein à ce processus d’incorporation, particulièrement concernant le massacre du 17 octobre 19617, la « question harki », la mémoire pied-noire, la torture en Algérie, la guerre au Cameroun8, les événements en Guadeloupe en 19679, les massacres dans le Constantinois en 1945 ou la répression à Madagascar en 1947-194810.

L'État français a longtemps fait preuve de conservatisme en matière de mémoire coloniale. Le thème de la repentance a été un frein à l'incorporation de cette histoire dans le récit national. Cependant, certaines initiatives récentes, comme le rapport Stora sur la mémoire de la guerre d'Algérie, témoignent d'une volonté de prendre en compte la complexité de ce passé.

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Le Rôle des Musées: Un Enjeu Mémoriel

Nous savons, comme l’explique Serge Barcellini (2008), qu’un musée ou un monument est à la fois un outil mémoriel au service de ceux qui l’utilisent, mais aussi un reflet de l’idéologie dominante. L'absence de réalisation d'un musée de l'histoire coloniale en France tout au long de cette période d'invisibilité (1960-1990) - à l'exception du projet de « mémorial » lancé par François Mitterrand à Marseille, projet repris par la droite lors de la première cohabitation et la municipalité de Marseille dans les années 1990 qui va perdurer tel un serpent de mer jusqu'au milieu des années 2000 -, mais également durant dans la période suivante, marquée par la médiatisation des enjeux mémoriels (1990-2020).

L'absence d'un musée national dédié à l'histoire coloniale en France est un symptôme de la difficulté à aborder ce passé. Les projets avortés, comme celui de François Mitterrand à Marseille, témoignent des enjeux politiques et mémoriels complexes liés à cette question.

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