Introduction
La production fruitière intégrée (PFI) est une approche qui favorise l’adoption de bonnes pratiques agricoles visant à produire des fruits de qualité dans le respect de l’environnement, de la santé et de la sécurité des citoyens, et aussi de la durabilité des entreprises. Cet article vise à explorer en profondeur la démarche PFI/PMI, en particulier dans le contexte des très petites exploitations pomicoles, en mettant en lumière les pratiques professionnelles développées par les pomiculteurs pour limiter l’exposition aux pesticides tout en assurant une production de fruits de qualité.
Contexte de la pomiculture au Québec
La pomiculture représente la première production fruitière au Québec, regroupant environ 400 exploitations et contribuant à 26,7 % de la production fruitière canadienne. La PFI est apparue au début des années 2000, visant à assurer la pérennité des vergers québécois et leur productivité. Bien que la transition agroécologique appuyée par la PFI soit en cours depuis deux décennies et que les ventes de pesticides aient eu tendance à diminuer au début des années 2000, les pesticides sont toujours utilisés dans l’agriculture.
Définition de la Production Fruitière Intégrée (PFI)
La Production Fruitière Intégrée (PFI) est une approche de gestion des vergers qui met l'accent sur la production de fruits de haute qualité tout en minimisant les impacts négatifs sur l'environnement, la santé humaine et la biodiversité. Elle repose sur un ensemble de pratiques agricoles durables qui visent à optimiser l'utilisation des ressources naturelles, à réduire la dépendance aux pesticides de synthèse et à favoriser la santé des arbres fruitiers.
Les principes clés de la PFI
- La prévention : La PFI privilégie la prévention des problèmes phytosanitaires en renforçant la résistance naturelle des arbres fruitiers et en créant un environnement défavorable aux ravageurs et aux maladies.
- La surveillance : La PFI repose sur une surveillance attentive des vergers afin de détecter précocement les problèmes phytosanitaires et d'intervenir de manière ciblée et appropriée.
- La lutte intégrée : La PFI combine différentes méthodes de lutte contre les ravageurs et les maladies, en privilégiant les solutions biologiques, les méthodes culturales et les produits phytosanitaires à faible impact environnemental.
- La protection de l'environnement : La PFI vise à réduire l'utilisation des pesticides de synthèse et à minimiser les impacts négatifs sur l'eau, le sol, l'air et la biodiversité.
- La santé humaine : La PFI vise à protéger la santé des travailleurs agricoles, des consommateurs et des riverains en réduisant l'exposition aux pesticides et en favorisant la production de fruits sains et de qualité.
Définition de la petite et moyenne industrie (PMI)
La petite et moyenne industrie (PMI) est un type d’entreprise qui, selon la définition la plus courante, se situe en dessous de certains seuils concernant le nombre d’employés, le chiffre d’affaires et le total du bilan. Les critères précis varient selon les pays et les organismes.
Caractéristiques générales des PMI
- Taille : Effectif limité, généralement inférieur à 250 employés.
- Chiffre d’affaires : Souvent inférieur à un certain montant défini par les réglementations nationales ou européennes.
- Indépendance : Propriété et gestion assurées par des personnes physiques ou une petite structure.
- Flexibilité : Capacité d’adaptation rapide aux évolutions du marché.
- Proximité : Relation directe avec les clients et les fournisseurs.
La PFI dans les petites exploitations pomicoles (PMI) : défis et réalités
Dans les très petites exploitations pomicoles, le propriétaire exploitant agricole (PEA) assume, habituellement seul, la préparation et la pulvérisation des pesticides. Cette situation pose des défis particuliers en matière de prévention de l’exposition aux pesticides.
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Les enjeux de l’exposition aux pesticides
Les effets sur la santé liés à l’exposition aux pesticides peuvent être aigus ou chroniques, dus à une exposition lors d’un incident ou répétés à faibles doses. La voie cutanée est souvent mentionnée comme une voie d’exposition importante, avec des risques de transfert vers d’autres voies d’entrée, comme la voie orale.
Prévention de l’exposition aux pesticides : le modèle du NIOSH
La prévention de l’exposition aux pesticides au Québec se base sur le modèle du NIOSH « Hierarchy of controls », qui priorise :
- Élimination
- Substitution
- Mesures d’ingénieries
- Mesures administratives
- Équipements de protection individuelle (ÉPI)
Cependant, le respect des mesures de prévention prescrites n’élimine pas toujours l’exposition, et ces mesures devraient mieux s’arrimer avec les pratiques développées par les personnes pour prévenir l’exposition.
Le pomiculteur, l’entreprise et la prévention
Le pomiculteur, en tant que propriétaire exploitant agricole, est intimement lié à son entreprise. Leurs objectifs sont souvent confondus, et le propriétaire « est l’entreprise ». La question centrale est donc de savoir comment la prévention de l’exposition aux pesticides est intégrée dans la gestion d’une très petite entreprise agricole.
Objectif de l’article
L’objectif principal est de décrire les pratiques professionnelles développées en contexte par les pomiculteurs visant à limiter l’exposition aux pesticides tout en réussissant à produire des fruits de qualité répondant au standard du marché, contribuant ainsi à l’essor de leur entreprise.
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Cadre conceptuel : l’ergotoxicologie et l’expologie
Afin d’éviter l’apparition de lésions professionnelles liées à l’exposition aux pesticides, il est nécessaire de reconstituer l’énigme de l’exposition en mobilisant une approche interdisciplinaire et participative. L’ergotoxicologie, qui intègre l’analyse ergonomique du travail dans la compréhension du risque professionnel lié à l’exposition à des substances chimiques, est un cadre pertinent. Ce cadre est basé sur l’articulation de différents concepts issus de l’ergonomie et de l’expologie (science de l’évaluation des expositions).
L’exposition cutanée : une voie d’exposition prédominante
L’exposition cutanée est reconnue comme principale voie d’exposition aux pesticides. Elle résulte d’un contact entre la substance chimique et la personne. Le modèle de l’exposition cutanée développé par Schneider et coll. (1999) est utile pour comprendre le processus conduisant à l’exposition. La présence initiale de la substance dans l’environnement de travail s’explique par la nature même de la tâche à réaliser. Selon le comportement de la personne, la substance peut se déplacer par différents mécanismes comme :
- L’émission (p. ex. : dans l’air, vers une surface)
- Le dépôt (p. ex. : sur une surface, sur le vêtement, sur la peau de la personne)
- Le transfert (p. ex. : contact entre deux surfaces)
L’exposition peut ainsi survenir par contact avec la formulation commerciale ou avec des pesticides sous forme de résidus, déposés dans l’environnement de travail, sur les emballages de pesticides entreposés, le matériel de pulvérisation ou les outils de mesure.
Le rôle du propriétaire dans la gestion de l’exposition
Dans le contexte de très petite entreprise, le propriétaire détermine lui-même, en partie, le cadre de travail qui influence son activité de travail. Il peut choisir et agir sur certains déterminants de son cadre de travail alors qu’il est contraint par ceux élaborés par des acteurs situés en dehors de son entreprise. Il planifie ses propres tâches à réaliser pour le bon fonctionnement de son entreprise tout en élaborant ses propres critères de performance répondant aux exigences du marché. Il va aussi déterminer l’horaire de travail, la répartition des tâches, il choisit et achète les équipements, les pesticides, etc. Il est donc en partie responsable des conditions et des moyens disponibles pour réaliser son travail.
Les différents rôles du pomiculteur
Le pomiculteur assume différents rôles dans différents domaines d’activités tels que définis par les sciences de la gestion. Un des domaines d’activités est celui de la gestion stratégique et de la direction générale de l’entreprise. Il regroupe des activités concernant l’organisation de son temps de travail, le développement de son entreprise, des réflexions sur l’organisation du travail, sur l’analyse de l’environnement interne et externe de l’entreprise, sur la gestion des ressources, la formation et le diagnostic des problèmes rencontrés. Un autre domaine d’activités concerne la gestion de la production.
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L’environnement social du pomiculteur
Le pomiculteur développe aussi son propre environnement social dans lequel se situent non seulement les personnes travaillant dans l’entreprise, mais aussi des personnes externes comme des clients, des fournisseurs ou des pairs.
L’activité du pomiculteur et les savoir-faire de prudence
Le pomiculteur est actif dans son exposition. L’ergonomie de l’activité a montré que les travailleurs régulent leur activité afin de trouver l’équilibre entre production et santé. Les pratiques développées par le travailleur pour prévenir son exposition à différents facteurs de risque sont nommées en ergonomie savoir-faire de prudence. Les savoir-faire de prudence ne visent pas à éliminer le danger, mais permettent à la personne en activité de composer avec lui.
Les pratiques professionnelles du pomiculteur
Pour décrire l’ensemble des actions et des choix réalisés par le pomiculteur dans les différents domaines d’activités, le terme de « pratique professionnelle » a été retenu. Ce terme fait référence aux savoir-faire, concept mobilisé en ergonomie de l’activité tout en intégrant les pratiques réflexives des dirigeants telles que décrites par les sciences de la gestion.
Méthodologie de recherche
Une recherche-intervention a été réalisée entre le printemps 2018 et l’hiver 2019 avec un groupe de neuf exploitants de verger de pommes au Québec. Les vergers étaient localisés dans les régions au sud (Montérégie, Estrie) et au nord de Montréal (Laurentides). Les exploitants étaient tous de sexe masculin et âgés en moyenne de 49 ans. Ils avaient en moyenne une vingtaine d’années d’expérience en pomiculture et de gestion d’un verger.
Caractérisation de l’exposition
Afin de comprendre les pratiques professionnelles permettant de limiter l’exposition aux pesticides, la première étape a été de caractériser l’exposition à partir d’une approche mixte : analyse de l’activité de travail et mesure de l’exposition. Cinq exploitants ont participé à la caractérisation de l’exposition au printemps/été 2018. Des observations filmées répétées lors de la tâche de préparation-remplissage du pulvérisateur (x2) et lors des tâches de réentrées (x2) ont été menées. Seules les données concernant la tâche de préparation-remplissage seront considérées dans cet article. Cette tâche est celle lors de laquelle les producteurs manipulent des contenants de pesticides et interagissent avec différentes composantes de leur environnement de travail, les exposant ainsi aux formulations commerciales et aux résidus en présence. Les observations ont été en partie effectuées entre le 29 mai et le 20 juillet 2018 à des heures variables (entre 4 h et 22 h).
Mesure de l’exposition externe potentielle
Lors de ces observations filmées, les participants portaient un vêtement collecteur permettant de mesurer l’exposition externe potentielle, soit les traces de pesticides déposées lors de la réalisation de la tâche. Après la collecte, le vêtement a été découpé en onze parties selon les recommandations du guide de l’Organisation de coopération et de développement économique (1997). Le choix de découpe visait à identifier les zones corporelles exposées aux pesticides lors de l’activité de travail. Après extraction, des analyses par chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse en tandem (GC-MS/MS) ainsi que par chromatographie en phase liquide couplée à la spectrométrie de masse en tandem (HPLC-MS/MS) ont été réalisées.
Analyse des séquences vidéo
L’analyse des séquences vidéo avec le logiciel Observer XT® a permis de caractériser le déroulement de l’activité de travail ainsi que de documenter les contacts entre les différentes parties du corps et une vingtaine de sources d’exposition (par exemple : formulation commerciale de pesticide, contenant, cuve, boyau d’eau). Les mécanismes de déplacement du pesticide (émission, dépôt, transfert) ont également été identifiés.
Triangulation des résultats
La triangulation des différents résultats obtenus a servi à décrire et à comprendre l’exposition au travers du déroulement de l’activité pour chacune des situations de travail lors de la tâche de préparation-remplissage. Elle a également permis de documenter les différentes façons de faire pour chaque opération et leurs déterminants.
Entretiens d’autoconfrontation et d’alloconfrontation
Après la caractérisation de l’exposition, un retour auprès des participants a été fait de façon individuelle, puis collective. Ces retours s’appuient sur l’approche réflexive visant à expliciter les savoirs gouvernant les réflexions et les actions habituelles des personnes. Neuf exploitants ont participé aux entretiens d’autoconfrontation et d’alloconfrontation à l’automne 2018 après la fin de la récolte, période intensive de travail. Ces entretiens visaient à identifier des pratiques par les exploitants eux-mêmes, en les mettant en mots, leur permettant ainsi de développer leur potentiel d’action. Afin de mener ces entretiens, différents supports, nommés objets intermédiaires, ont été construits à partir des résultats de l’analyse des vidéos, des mesures d’exposition et des entretiens postobservations.
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