L'émergence du moi chez le nourrisson est un processus complexe et graduel, ancré dans les expériences sensorielles précoces et les interactions avec l'environnement, en particulier avec la mère. Cet article explore les différentes étapes de la construction du moi chez le nourrisson, en s'appuyant sur les concepts clés de la psychanalyse et de la psychologie du développement.
Expériences Sensorielles Précoces et Proto-Conscience
L'émergence de la conscience de soi explicite est un phénomène très progressif. La conscience de soi du nourrisson prend racine dès la vie intra-utérine, où le bébé accumule des expériences sensitives concernant son propre corps. Dès la naissance, les stimulations et les sensations redoublent. Les soins maternels fournissent de précieuses informations proprioceptives au bébé, lui permettant de prendre conscience de ses propres sensations.
Dès le début de sa vie, le nourrisson est capable d'échanges interactifs avec son entourage, comme l'imitation précoce. Cependant, il ne s'agit pas d'une imitation consciente, mais d'une capacité imitative innée et commune à l'ensemble des êtres humains.
Juste après la naissance, l'enfant apprend très rapidement la différence entre l'intérieur et l'extérieur, et il a également une sorte de "proto-connaissance" qu'il est comme celui qui se trouve en face de lui.
Différenciation Soi-Autre et Attention Conjointe
Elle fait partie intégrante du développement de l'enfant et correspond au moment où l'enfant prend conscience qu'il ne forme pas un tout avec sa mère (vers l'âge de 8 ou 9 mois). Vers l'âge de 6 mois, l'enfant ne peut interagir qu'avec un seul objet ou personne à la fois. Ce n'est que vers l'âge de 9 mois que l'enfant peut s'engager dans des activités impliquant l'enfant, l'adulte et l'objet de manière conjointe. À ce stade de développement, on parlera d'attention conjointe.
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À partir d'un an environ, l'enfant comprend qu'autrui a des intentions tout comme lui. Il comprend le comportement de l'adulte et s'intéresse à son intention. Vers l'âge de 18 mois, il sait clairement faire la distinction entre lui et autrui (je/tu). En outre, il commence à parler de lui à la première personne.
Reconnaissance de Soi et Identité
Avant l'âge de 2 ans environ, l'enfant a du mal à se reconnaître sur des photos ou des vidéos qui le représentent. À partir de 2 ans - 3 ans, il commence à réaliser qu'il existe un "soi" présent et un "soi" permanent. Il commence à avoir conscience d'avoir une identité. Ainsi donc, l'enfant traverse différents stades de développement du point de vue de la connaissance de soi, de la compréhension de soi.
Le Moi et les Instances Psychiques
Le Moi est confronté à la réalité extérieure et se forme à partir d'identifications et de gratifications successives. Il a un rôle de régulateur et de médiateur, agissant selon le principe de réalité. Cependant, ses opérations sont inconscientes, notamment les mécanismes de défense.
Le Surmoi intériorise les exigences sociales et morales, révélées à l'enfant par ses figures d'attachement, comme les parents. Il exerce une influence sur le Moi, incitant au refoulement des pulsions réprouvées.
Le Ça représente le pôle pulsionnel, la source des désirs inconscients. Le Moi sert de filtre entre le Ça et la réalité extérieure, gérant les conflits entre les pulsions et les exigences du Surmoi.
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Le Stade du Miroir et l'Identification
Le stade du miroir, théorisé par Lacan, est une étape cruciale dans la formation du Moi. Avant l'âge d'un an, l'enfant n'a pas conscience de son propre corps comme un tout et comme une extériorité. Il ne comprend pas que l'image dans le miroir est son propre corps.
Vers l'âge d'un an, il comprend que l'image du miroir, c'est son propre corps. Il s'identifie à l'image réfléchie, ce qui lui ouvre la voie de l'identification à l'image de l'autre, notamment l'admiration de l'image de la mère pour son image à lui. Cette image devient pour l'enfant son Moi, une construction basée sur le désir de l'autre et la reconnaissance de soi. L'enfant s'aliène dans cette image aimée par la mère, y devenant autre.
Holding, Handling et Object Presenting : Le Rôle de l'Environnement
Le Holding est une notion très importante dans l’histoire de la psychanalyse et de la psychologie de l’enfant. En effet, elle témoigne d’un changement de perspective qui donne une plus grande importance au corps et à la relation précoce mère-enfant. Voyons donc ensemble ce que Winnicott désignait lorsqu’il parlait de holding.
Le Holding chez Winnicott : définition
Le holding est un concept psychanalytique introduit par Donald Winnicott, psychanalyste anglais proche de Mélanie Klein.
Le holding désigne l’ensemble des soins donnés à l’enfant par la mère et sa capacité à contenir ses angoisses à la fois sur le plan physique (le fait de porter dans les bras, de bercer etc.) et psychique (la capacité de la mère à penser les émotions de son enfant).
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On peut traduire le terme « holding » par maintien ou portage en français mais, comme pour de nombreux concepts winnicottiens (game/play, squiggle, etc.) les traducteurs ont souvent préféré conserver le terme anglais.
Origines du holding :
Donald Winnicott étudie avec une attention particulière les relations entre les mères et leur enfant. Alors qu’à son époque la psychanalyse avait tendance à se centrer sur le fonctionnement intrapsychique, Winnicott souligne, tout au long de son œuvre, l’importance des relations interpersonnelles en particulier chez l’enfant.
Il décrit notamment la relation spécifique qui s’instaure, lors des premiers mois de la vie, entre la mère et son bébé. Il parle de « préoccupation maternelle primaire » pour décrire le lien qui s’instaure alors entre la « mère suffisamment bonne » et son enfant (voir notre article à ce sujet).
Holding, handling et object presenting
D.Winnicott va donc étudier très concrètement ce qui se joue dans la dyade mère-enfant. Il observe notamment la façon dont la mère prend soin de l’enfant (« nursing »).
Il retient trois grandes dimensions de ces soins :
-Le holding :
Il correspond comme nous l’avons vu au portage, au fait de tenir mais aussi à la contenance psychique.
-Le Handling : différence entre holding et handling
Le handling renvoie à une dimension plus pratique et plus active que le holding. Il correspond aux soins prodigués à l’enfant : le fait, par exemple, de le laver, de le changer ou de l’habiller.
Winnicott décrit l’importance de ces soins dans le développement psychique de l’enfant. En effet, la mère n’est pas un robot, lorsqu’elle lave son enfant, par exemple, elle le fait en le pensant d’une certaine manière. Le syndrome de l’hospitalisme témoigne ainsi tragiquement de l’importance de l’échange émotionnel, affectif lors des soins prodigués au bébé.
Le handling permet au bébé se constituer une enveloppe, une « peau » dira plus tard Anzieu, sur laquelle va s’étayer la constitution de son moi (son identité pourrait-on dire ici). La notion de moi-peau doit d’ailleurs beaucoup aux théories de Winnicott..
-L’object presenting :
L’object presenting (là encore le terme anglo-saxon a été conservé) pourrait être traduit par « le fait de présenter l’objet ». Il désigne la façon dont la mère présente le monde à l’enfant. Elle va, en effet, introduire l’enfant à l’existence d’un extérieur à la dyade mère-enfant.
Pour d’autres auteurs cette dimension est plutôt reliée à la fonction paternelle (chez Bion qui parle de vectorisation ou, en France, chez Lacan). Il sera ainsi reproché à Winnicott d’avoir trop mis l’accent sur le lien mère-enfant et d’avoir eu tendance à laisser dans l’ombre, en arrière plan, le rôle du père dans l’ouverture vers le monde (on parle classiquement de la « fonction de tiers » du père ou du substitut paternel).
Le holding : un portage a deux dimensions :
Le holding est une notion à l’interface du physique et du psychique. Il renvoie à la façon dont ces deux dimensions s’entremêlent. On peut donc distinguer un portage physique et un portage psychique (même si dans la réalité l’un ne va pas sans l’autre).
-Le portage physique :
Le holding est d’abord décrit comme un portage physique : une manière de tenir, de porter le bébé. Winnicott souligne que certaines mamans n’arrivent pas à tenir leur bébé comme si leurs mains n’étaient pas assez sûres.
Le dialogue tonico-émotionnel entre la mère et son enfant sera par la suite étudié plus en profondeur par les psychomotriciens qui se réfèrent souvent à cette notion de holding. Ils vont avoir une attention particulière à la manière dont les émotions (les peurs, les craintes qui peuvent renvoyer à l’histoire de la mère) vont se transmettre à l’enfant par l’intermédiaire du corps..
-Le portage psychique :
La dimension psychique du portage est également essentielle pour Winnicott : elle renvoie à la capacité d’attention de la mère, à la qualité de sa présence et à sa capacité à penser les émotions du bébé (à s’interroger, par exemple, sur le sens de ses pleurs, à lui parler pour le rassurer, etc.)
Cette dimension est à rapprocher de la notion de rêverie maternelle et de fonction alpha chez le psychanalyste Wilfred Bion. En effet, pour Bion, la mère va transformer des émotions incompréhensibles du bébé (les éléments Bêta) en images, en pensées ou en rêveries (les éléments Alpha).
Le Moi-Peau : Enveloppe Psychique et Sentiment d'Existence
L'un des principaux concepts développé par D.Anzieu est celui du moi-peau. Ce concept permet de comprendre comment s'installe, progressivement, un sentiment d'existence distingué, sécurisé, qui va permettre l'existence d'une enveloppe physique puis psychique personnelle. Ce moi peau est décrit par Anzieu comme ayant 8 fonctions.
La constitution du moi peau
D.Anzieu considère que le bébé, à la naissance, a un fantasme intra-utérin, de fusion primaire d'un retour au sein maternel. Puis, apparaît le fantasme d'une peau commune à la mère et à l'enfant, qui favorise une communication en empathie réciproque. Les enfants qui ne peuvent accéder à ce fantasme, se protégent de l'extérieur dans un fantasme d’œuf clôt, l'enveloppe autistique, tant l'extérieur est vécu comme insupportable.
Si l'accession au fantasme d'une peau commune est possible, alors une interface mère enfant se crée, qui va permettre d'ouvrir ce système de plus en plus. Il convient alors que l'effacement de cette peau commune ait lieu pour permettre à chacun, la reconnaissance de sa propre peau.
L'entourage maternant apporte une enveloppe externe et il ne doit pas être trop envahissant pour que l'un des moi de l'entourage maternant ne se substitue pas à celui de l'enfant, sinon c'est la psychose. Cette enveloppe externe doit laisser la place à l'enveloppe interne, la peau du bébé. Elle sera ensuite intériorisée, devenant monde intérieur des affects, des sentiments, des pensées, des images. Dans la relation mère enfant, l'enveloppe interne, elle, est la peau de l'enfant.
Le corps du bébé est le lieu et l'instrument d'émissions de messages: "Être un moi, c'est se sentir la capacité d'émettre des signaux entendus par d'autres". L'entourage, en reconnaissant les signaux du bébé, de façon cohérente et adaptée, lui permet d'avoir une confirmation de son individualité. "Etre un moi, c'est se sentir unique". L'écart entre l'enveloppe externe et interne est aussi nécessaire pour que l'enfant puisse choisir de ne pas communiquer. Car "avoir un moi, c'est pouvoir se replier sur soi-même".
Lorsque l'interface mère enfant a été suffisamment bonne, (mère enveloppe externe et peau de l'enfant enveloppe interne) elle est progressivement intégrée au dedans de l'enfant, intériorisée. Il peut alors développer une enveloppe psychique contenante des contenus psychiques. Cette enveloppe permettra l’existence d’un monde intérieur des affects, des sentiments, des pensées, des images.
Les 8 fonctions du moi peau
D.Anzieu a mis en évidence le fonctionnement analogique de la peau et du moi. Il en a fait une construction personnelle et a développé la notion de moi-peau. Cette notion met en évidence l’existence de fonctions fondamentales, toutes étayées sur le fonctionnement de la peau mais entendues ensuite dans une dimension métaphorique. Ces huit fonctions du moi-peau décrits par D.Anzieu, peuvent permettre une recherche et une meilleure compréhension des processus thérapeutiques à utiliser, peut-être plus particulièrement en thérapie psycho-corporelle.
La fonction de maintenance du psychisme. Cette fonction est liée à ce que Winnicott a nommé le holding, la façon dont la mère porte l'enfant, la façon dont elle soutient le corps du bébé. La fonction psychique de maintenance se développe en intériorisant cette façon de porter. La pulsion agrippement du bébé entre en jeu et c'est le holding de la mère qui va ou non sécuriser l'enfant. Cet appui maternel extérieur, avant même que l'enfant puisse se redresser par lui-même est garant de la possibilité d'intérioriser un sentiment d'unité et de solidité. D.Anzieu parle "d'une identification primaire à un objet support contre lequel il se serre et qui le tient". Une partie de la mère est intériorisée, en particulier les mains qui tiennent. Cet appui n'est possible que si sont assurées "des zones de contact étroit et stable" ainsi que " à la périphérie de son psychisme, un encerclement (…) par le psychisme de la mère". Ce sentiment permet de constituer un premier axe corporel, de l'ordre de la verticalité, de la lutte contre la pesanteur, axe contre lequel peut s'appuyer l'enfant. Tout comme l'enfant prend appui sur sa colonne vertébrale, il intériorise en lui, une colonne vertébrale psychique, un premier axe mental organisateur.
La fonction de contenance. Cette fonction est liée principalement, à la fonction maternelle du handling. Elle est la façon dont l'enfant a été touché. "La sensation -image de la peau comme sac est éveillée, chez le tout-petit, par les soins du corps appropriés à ses besoins, que lui procure la mère". De même que la peau enveloppe tout le corps, le moi-peau vise à envelopper le psychisme dans sa totalité, comme une écorce. Le moi-peau, vécu comme une écorce, nécessité un noyau qui est le ca. Il faut des pulsions à contenir pour que le moi-peau soit contenant.
La fonction de pare-excitation. C'est la mère qui doit assurer le rôle de pare-excitation auxiliaire. C'est à dire savoir protéger l'enfant contre les agressions physiques et les excès de stimulations. Puis ensuite, la peau de l'enfant pourra assumer cette fonction quand l'étayage personnel sera suffisant.
La fonction d’individuation du soi. La surface de la peau sépare le corps de l'extérieur. De la même façon le moi-peau va permettre l'expérience du sentiment d'être unique, d'avoir sa peau personnelle et son espace psychique possédant ses frontières.
La fonction d’inter-sensorialité. La peau est une surface porteuse de différents organes des sens qu'elle relie entre eux. Le moi-peau est une surface psychique qui relie les sensations de différentes natures et permet de faire un lien entre elles, sur fond d'enveloppe tactile. Ce fond commun permet de donner un sens commun à toutes les sensations réunies. La peau est une toile de fond. Si cette fonction fait défaut, c'est l'angoisse de morcellement, avec le fantasme que chaque organe peut fonctionner pour lui-même, de façon anarchique.
La fonction de soutien de l’excitation sexuelle. "La peau du bébé fait l'objet d'un investissement libidinal de la mère." Le moi-peau reçoit cette énergie et devient une enveloppe d'excitation sexuelle globale. Dans le cas d'un développement normal, sur cette surface globale réceptive, vont se distinguer des zones clefs, les zones érogènes qui seront localisées. La différence des sexes peut alors être reconnue et leur complémentarité expérimentée et souhaitée.
La fonction de recharge libidinale du fonctionnement psychique. Le moi-peau assure la répartition de l'énergie dans les différents systèmes psychiques et le maintien de la tension énergétique interne. Les angoisses produites en cas de raté sont de type peur d'explosion psychique en cas de surcharge (type épilepsie) ou l'angoisse du nirvana, accomplissement du désir et tension zéro.
La fonction d’inscription psychique des traces sensorielles. La peau permet d'avoir des informations sur l'extérieur en termes extéroceptifs (organes des sens cutanés du toucher, chaleur, douleur). Cette fonction est liée à l'object presenting de Winnicott). Le moi-peau remplit aussi une fonction d'inscription de ces traces. Elles s'inscrivent dans un cadre biologique, comme une écriture pré verbale originaire, dont la peau garderait plus ou moins la trace réelle ou imaginaire, faite de traces cutanées. "Un premier dessin de la réalité s'inscrit sur la peau", permettant d'être informé de cette réalité. Si ces traces ne sont pas tout à fait intégrées, il est possible de les retrouver dans des manifestations telles que scarifications, tatouages, piercing, comme pour mieux conserver et/ou exhiber des cicatrices, des traces de vie, des ébauches de signification, des appartenances culturelles ou raciales.
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