Loading...

L'inscription de l'IVG dans la Constitution Française: Analyse et Perspectives

Introduction

La question de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) a toujours été un sujet sensible, mêlant enjeux sociaux, éthiques, de santé publique et juridiques. Récemment, la France a franchi une étape importante en inscrivant la liberté de recourir à l'IVG dans sa Constitution. Cet article se propose d'analyser en profondeur cette décision, en s'appuyant sur l'avis du Conseil d'État et les débats qui l'ont entourée, tout en explorant les implications et les perspectives futures de cette consécration constitutionnelle.

Contexte de la Décision

Genèse du Projet de Loi Constitutionnelle

Le 3 novembre 2023, le Conseil d’État a été saisi d’un projet de loi constitutionnelle relatif à la liberté de recourir à l’interruption volontaire de grossesse. Ce projet, comportant un article unique, visait à modifier l’article 34 de la Constitution en y insérant un alinéa stipulant que « La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté de la femme, qui lui est garantie, d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse ».

Réactions et Motivations

À la suite de la décision « Dobbs » de la Cour suprême des États-Unis du 24 juin 2022, qui a remis en cause le droit à l'avortement au niveau fédéral, plusieurs propositions de lois constitutionnelles ont été déposées en France. Le Gouvernement souhaitait ainsi consacrer dans la Constitution une nouvelle liberté fondamentale, reconnaissant à la femme la liberté d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse. Il est important de noter qu'aucun pays n’avait, à ce jour, inscrit l’interruption volontaire de grossesse dans un texte de valeur constitutionnelle.

Le Rôle du Conseil d'État

Le Conseil d’État, conscient des enjeux sociaux, éthiques et de santé publique, a souligné son rôle d'éclairer le Gouvernement de manière neutre et objective. Il a rappelé qu’il veille notamment à ce que la « plume du constituant soit limpide, concise et précise » et que « la Constitution ne soit pas source de difficultés d’interprétation ».

Le Droit à l'IVG en France: Un Aperçu Historique

La Loi Veil et les Évolutions Législatives

En France, l’interruption volontaire de grossesse est autorisée depuis la loi n° 75‑17 du 17 janvier 1975, dite loi « Veil ». Cette loi autorisait l'IVG jusqu’à la fin de la dixième semaine de grossesse, pratiquée par un médecin dans un établissement hospitalier. Par la suite, plusieurs dispositions ont prolongé le délai à quatorze semaines, pris en compte l’évolution des techniques médicales, assoupli les conditions pour les mineures et instauré une prise en charge intégrale par l’assurance-maladie.

Lire aussi: Tout savoir sur l'IVG

Liberté de Conscience et Refus de Pratique

Les médecins et les sages-femmes autorisés à réaliser des interruptions volontaires de grossesse sont libres de ne pas en pratiquer, à la condition d’en informer la femme concernée et de l’orienter vers un autre professionnel. Les établissements de santé privés peuvent également refuser de pratiquer des interruptions volontaires de grossesse, dans des conditions précisées par la loi.

Absence de Consécration Constitutionnelle ou Internationale

Le Conseil d’État a constaté que la liberté de recourir à l’interruption volontaire de grossesse ne faisait l’objet d’aucune consécration en tant que telle dans la Constitution française, dans la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et ses protocoles additionnels ou en droit de l’Union européenne. Elle n’était pas davantage consacrée par la jurisprudence du Conseil constitutionnel, de la Cour européenne des droits de l’homme ou de la Cour de justice de l’Union européenne.

Analyse Juridique de la Décision

Jurisprudence du Conseil Constitutionnel et des Cours Européennes

Le Conseil constitutionnel a jugé la loi du 17 janvier 1975 et les dispositions successives qui lui ont été soumises conformes à la Constitution, en l’état des techniques et connaissances, à l'équilibre entre la sauvegarde de la dignité de la personne humaine et la liberté de la femme. La Cour européenne des droits de l’homme considère que le droit au respect de sa vie privée et familiale ne saurait s’interpréter comme consacrant un droit à l’avortement et renvoie à la marge d’appréciation de chaque État. La Cour de justice de l’Union européenne se borne à rappeler la compétence des États membres.

Justification de la Consécration Constitutionnelle

Le Gouvernement justifiait la nécessité d'une garantie constitutionnelle par le caractère réversible et limité de la protection conférée par la loi ordinaire. Cette mesure ne placerait pas la France en contradiction avec ses engagements internationaux et ne soulèverait pas de difficultés d’articulation avec les dispositions constitutionnelles existantes. L’objectif était d’encadrer l’office du législateur afin qu’il ne puisse interdire tout recours à l’interruption volontaire de grossesse ni en restreindre les conditions d’exercice de façon telle qu’il priverait cette liberté de toute portée.

Portée de la Rédaction Proposée

La rédaction du projet de loi constitutionnelle, telle que proposée par le Gouvernement, est libellée de manière à s’adapter aux évolutions de toute nature, notamment techniques, médicales ou scientifiques. Elle laisse au législateur la possibilité de faire évoluer le cadre juridique dans lequel s’exerce cette liberté, en en fixant les garanties et les limites, sous le contrôle du Conseil constitutionnel.

Lire aussi: Les étapes clés de l'avortement

Droit vs. Liberté: Une Question Terminologique

Le Conseil d’État considère que la consécration d’un droit à recourir à l’interruption volontaire de grossesse n’aurait pas une portée différente de la proclamation d’une liberté, maintenant ainsi la terminologie utilisée par le Conseil constitutionnel dans ses décisions relatives à l’interruption volontaire de grossesse.

Implications sur les Autres Droits et Libertés

L’inscription de la liberté de recourir à une interruption volontaire de grossesse dans la Constitution ne remet pas en cause les autres droits et libertés que la Constitution garantit, tels que la liberté de conscience des médecins et sages-femmes et la liberté d’expression.

Bénéficiaires de la Liberté Reconnue

La rédaction proposée par le Gouvernement a pour effet de faire relever l’exercice de la liberté de recourir à l’interruption volontaire de grossesse de la seule appréciation de la femme, sans autorisation d’un tiers. Cette liberté s’applique quels que soient la technique employée et le motif de recours à une interruption volontaire de grossesse, bénéficiant à toute personne ayant débuté une grossesse, sans considération tenant à l’état civil, l’âge, la nationalité et la situation au regard du séjour en France.

Proposition d'Amélioration de la Rédaction

Pour atteindre le double objectif d’assurer que la liberté de recourir à l’interruption volontaire de grossesse soit garantie par la Constitution et d’affirmer la compétence du législateur, le Conseil d’État a estimé préférable de retenir une rédaction disposant que « la loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse ».

La France et l'IVG: Une Perspective Internationale

Un Parcours Législatif Progressiste

La France, bien que n'étant pas pionnière en matière de reconnaissance et de protection de la liberté des femmes en matière d’avortement, a régulièrement enregistré de nombreux progrès législatifs depuis 1975. Le Parlement a renforcé le droit à l’avortement en portant, en 2022, le délai légal pour y recourir de 12 à 14 semaines.

Lire aussi: Un tournant historique pour l'IVG aux États-Unis

Comparaison Internationale et Précautions

Contrairement à certains pays où des régressions légales ou jurisprudentielles ont été observées, la France a souhaité, par précaution, inscrire à l’article 34 de la Constitution que « La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse ». Cette décision a été motivée par des bouleversements intervenus à l’étranger et par la volonté de ne pas remettre en cause le droit existant depuis 1975.

Contrôle de Constitutionnalité et Évolution de la Liberté d'Avorter

Rôle du Conseil Constitutionnel

Depuis 1975, le Parlement détermine, par la loi, les conditions d’exercice de l’avortement, sous le contrôle éventuel du Conseil constitutionnel. Sur les onze lois votées en France concernant directement ou indirectement la question de l’avortement, le Conseil constitutionnel a eu l’occasion de se prononcer sur sept d’entre elles.

Progression de la Liberté d'Avorter

Il ressort de cet ensemble législatif une nette progression dans la liberté d’avorter, initialement fortement encadrée par la loi de 1975. Désormais, il existe un nombre important de garanties légales entourant la liberté de la femme de recourir à une interruption volontaire de grossesse, et la jurisprudence constitutionnelle a globalement accompagné favorablement les progrès législatifs intervenus en ce domaine.

Conséquences d'une Inscription Constitutionnelle

Une loi qui déciderait de rétablir l’article 317 du code pénal dans sa version initiale serait nécessairement considérée comme inconstitutionnelle, car elle porterait atteinte à la liberté de la femme découlant de l’article 2 de la Déclaration de 1789. Il en irait de même pour une législation qui souhaiterait rétablir la condition de détresse pour recourir valablement à une interruption volontaire de grossesse, ou qui réduirait considérablement le délai dans lequel un avortement peut être réalisé.

Analyse de la Décision du Conseil Constitutionnel de 1975

Le Contexte de la Décision

En 1975, la désignation par le Président Frey d’un rapporteur défavorable à l’IVG pouvait donner à croire à l’élaboration d’un rapport à charge contre la loi Veil. Pourtant, le rapporteur a conclu à la conformité de la loi à la Constitution.

La Saisine du Conseil Constitutionnel

Les députés qui ont déféré à la censure du Conseil Constitutionnel la loi de 1975 lui demandaient notamment de dire que les dispositions de l’article 3 étaient non conformes aux principes réaffirmés par le préambule de la Constitution. Le Conseil a affirmé qu’aucune des dérogations prévues par cette loi n’était contraire à l’un des principes fondamentaux reconnus par les lois de la République.

Le Questionnement sur les PFRLR

Le rapporteur de l’époque a soumis à l’appréciation de ses collègues la question de savoir si l’interdiction par la loi pénale de toute interruption volontaire de la grossesse pouvait être considérée comme un de ces principes fondamentaux reconnus par les lois de la République. Une réponse favorable devait conduire le Conseil à la censure de la loi pour inconstitutionnalité et à l’interdiction constitutionnelle durable de l’interruption volontaire de grossesse.

La Liberté d'Avorter: Un Fondement Constitutionnel

Depuis 1975, la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse dispose d’un fondement constitutionnel indiscutable. Le Conseil constitutionnel a précisé clairement que la loi relative à l’interruption volontaire de la grossesse respecte la liberté des personnes appelées à recourir ou à participer à une interruption de grossesse, ne portant pas atteinte au principe de liberté posé à l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Les Composantes de la Liberté d'Avorter

Cette liberté repose sur la liberté de choix de la femme de se soumettre à une interruption de grossesse, impliquant une décision éclairée et non entravée. Les dispositions législatives répriment le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer une interruption volontaire de grossesse ou de s’informer sur une interruption volontaire de grossesse par tout moyen.

Limites et Garanties

La liberté de choix de la femme ne saurait impliquer une obligation faite à quiconque de concourir à une interruption de grossesse sans enfreindre la liberté et sans opprimer la conscience d’autrui. Ainsi, la clause de conscience permet aux membres du corps médical de refuser de pratiquer un avortement. La liberté de la femme de décider d’avorter doit pouvoir être concrétisée dans des conditions de sécurité telles que la santé de la femme ne se trouve pas menacée.

Le Principe du Respect de Tout Être Humain

La liberté de la femme de décider d’une IVG n’est toutefois pas absolue et elle ne constitue qu’une exception apportée au principe du respect de tout être humain dès le commencement de la vie mentionné dans l’article 1er de la loi de 1975.

Le Délit d'Entrave à l'IVG

Évolution et Portée

Le délit d’entrave à l’IVG, prévu à l’article L. 2223-2 du code de la santé publique, est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. Il vise à réprimer les actions qui entravent l’accès ou le fonctionnement des établissements pratiquant l’interruption de volontaire de grossesse, ainsi que les pressions morales et psychologiques exercées à l’encontre des personnes cherchant à s’informer sur une interruption volontaire de grossesse.

Le Contrôle du Conseil Constitutionnel

Le Conseil constitutionnel a été saisi de la loi étendant le délit d’entrave à l’IVG. Les requérants soutenaient que le délit d’entrave portait une atteinte disproportionnée à la liberté d’opinion, d’expression et de communication, et que la loi méconnaissait l’objectif de valeur constitutionnelle d’accessibilité et d’intelligibilité de la loi.

La Liberté d'Expression et de Communication

Le Conseil constitutionnel a rappelé que la liberté d’expression et de communication est d’autant plus précieuse que son exercice est une condition de la démocratie et l’une des garanties du respect des autres droits et libertés. Il soumet les atteintes portées à la liberté d’expression et de communication à une triple condition de nécessité, d’adaptation et de proportion à l’objectif poursuivi.

Analyse Rétrospective et Prospective

Retour sur la Décision du 15 Janvier 1975

Le 15 janvier 1975, le Conseil constitutionnel rendait sa décision n°74-54 DC sur la loi relative à l'interruption volontaire de grossesse. Cette décision a eu des apports qui dépassent la seule question de l’IVG.

Perspectives d'Avenir

Un colloque permettra une analyse rétrospective de la décision dite IVG, en retraçant le processus décisionnel du Conseil et en analysant le regard porté sur la décision par la doctrine. Il s'agira également de s'interroger sur ce qui se passerait si le Conseil constitutionnel décidait autrement demain.

tags: #décision #IVG #du #Conseil #Constitutionnel #analyse

Articles populaires:

Share: