L'avortement est une question complexe, chargée d'émotions et de convictions profondes. Au-delà des aspects médicaux et légaux, il soulève des enjeux spirituels et moraux importants, tant pour les femmes qui y ont recours que pour la société dans son ensemble. Cet article explore ces dimensions à travers l'analyse d'un ouvrage du XVIIIe siècle et le témoignage poignant d'une femme née d'une conception résultant d'un viol.
L'avortement à la lumière de l'embryologie sacrée au XVIIIe siècle
En 1762, en France, un ouvrage rare intitulé Abrégé de l’embryologie sacrée du jésuite sicilien Francesco-Emmanuele Cangiamila, aborde les enjeux spirituels de la grossesse et de l’accouchement. L'article propose d'analyser les enjeux spirituels liés spécifiquement à la question de l'avortement dans cet ouvrage centré sur la pratique religieuse. Il donne une importance considérable à la nécessité du baptême pour tous. Cette perspective pratique contraint l’auteur à adopter un positionnement tranché sur certaines questions comme celle de l’animation du fœtus, quitte à s’éloigner de certains textes doctrinaux au profit de textes scientifiques contemporains ordinairement absents de la littérature théologique.
Doctrine catholique et nuances théologiques
À l’époque moderne, la doctrine catholique est claire : l’avortement volontaire doit être considéré comme un homicide. Deux bulles successives produites à la fin du xvie siècle se chargent de valider ce point : la bulle Effraenatam de Sixte Quint affirme que contraception et avortement doivent être considérés comme des homicides, tandis que la bulle Sedes Apostolica de Grégoire XIV, promulguée quelques années plus tard, nuance celle de son prédécesseur, jugée trop rigoureuse. Seul l’avortement d’un fœtus de plus de 40 jours est alors considéré comme un homicide à proprement parler. Toutefois, même avant ce stade, l’avortement et la contraception restent interdits et considérés comme des péchés très graves.
Néanmoins, l’avortement reste un sujet relativement marginal, il est donc peu abordé par les textes doctrinaux qui laissent des parts d’ombre, notamment lorsqu’il s’agit de certaines situations pratiques. Quelques points ambigus continuent donc d’être discutés par les théologiens tout au long de l’époque moderne. Le sujet s’invite principalement dès lors qu’il s’agit d’envisager les modalités relatives à l’administration de deux sacrements : le baptême des avortons et le sacrement de pénitence. Comment qualifier le péché d’avortement en fonction des situations ? Si l’on ne doit baptiser que des enfants vivants, à partir de quand peut-on considérer qu’un fœtus est une personne d’un point de vue spirituel ? La littérature casuistique, qui se développe et se répand à partir du xviie siècle en France et en Europe, apporte un intérêt renouvelé à la question de l’avortement et des enjeux spirituels qui lui sont liés.
Alors que s’ouvre une longue période de querelle entre les casuistes et leurs détracteurs, une question problématique concernant l’avortement est évoquée : peut-on donner un remède abortif à une femme enceinte pour la sauver ? Ou doit-on préférer le salut de son enfant à naître ?
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L'ouvrage de Cangiamila : un guide pratique controversé
En 1762, paraît en France une traduction abrégée de l’ouvrage du jésuite italien Francesco-Emmanuele Cangiamila (1702-1763), initialement paru en italien en 1745 puis traduit en latin dans une version augmentée. C’est l’abbé Dinouart qui donne cette traduction abrégée en français sous la pression de son imprimeur. Deux autres éditions françaises succèdent à cette première traduction, en 1766 et 1774, témoignant du succès de l’ouvrage - succès à l’échelle européenne puisqu’il donne également lieu à des versions en espagnol ou encore en grec moderne. L’ouvrage de Cangiamila est exceptionnel à bien des égards. Il s’agit d’un des rares textes théologiques en français consacrés au seul sujet de la grossesse et de l’enfantement et par conséquent un des rares textes à évoquer de façon si étendue le sujet de l’avortement.
Le livre premier est consacré en entier à la question de la grossesse et aux moyens à mettre en œuvre pour empêcher l’avortement et prendre en charge spirituellement l’avortement - de la qualification du péché au baptême de l’avorton. Le second livre se consacre entièrement à un sujet également controversé, la césarienne, et se place en faveur de la césarienne post-mortem. Le troisième livre évoque enfin les enjeux spirituels liés aux tout premiers moments de vie d’un enfant et des accouchements difficiles. Si l’ouvrage ne passe pas inaperçu, c’est aussi en raison de sa dimension controversée.
Comme beaucoup d’ouvrages de théologie tournés vers la pratique religieuse (par exemple les manuels de confesseur ou encore les statuts synodaux), le texte du jésuite italien cherche moins à commenter des éléments de doctrine qu’à fournir des conseils et des prescriptions tournés vers la pratique spirituelle. Il s’adresse avant tout aux prêtres, qui sont la figure centrale de ses recommandations. La perspective de l’ouvrage est celle de la pratique religieuse guidée par la nécessité de voir se réduire concrètement le nombre des avortements volontaires et surtout celui des fœtus morts sans recevoir le baptême.
Dilemmes moraux et salut de l'âme
Un important débat s’ouvre à l’époque moderne autour de la question de savoir s’il est possible de donner un remède pour soigner une femme enceinte quand bien-même celui-ci pourrait la faire avorter. C’est un débat qui émerge au cœur de la controverse entre les casuistes et leurs détracteurs au xviie siècle. Certains auteurs laissent penser que quelques théologiens autoriseraient justement l’avortement dans un but thérapeutique, s’il permet de sauver la mère, et donc autoriseraient l’avortement sous condition. Effectivement, certains jésuites, comme Martin Fornari, admettent qu’on peut donner un remède pour soigner une femme enceinte s’il est probable que le fœtus n’est pas animé. L’avortement est donc un dommage collatéral envisageable, mais jamais défendu en tant que tel, bien que certains y aient vu une brèche dans la condamnation absolue de l’avortement par l’Église.
La position de Cangiamila est ici conventionnelle, ce qui ne l’empêche pas d’être nuancée. Il rappelle d’abord le caractère théorique et absolu de l’exemple utilisé dans le débat. Selon lui, dans les faits, il « arrive rarement dans la pratique que le médecin & la mère pèchent en même temps ; l’un en ordonnant des remèdes contraires au fœtus, & l’autre en en faisant usage ». Comme dans l’ensemble de l’ouvrage, sa position se veut pragmatique : il ne faut pas donner de remède abortif ou qui puisse tuer le fœtus à une femme enceinte, même s’il s’agit de lui sauver la vie, mais, dans les faits, les remèdes potentiellement dangereux comme la saignée ou les purgations sont administrés avec prudence. Selon lui, on utilise des purgatifs plus doux que ceux employés par les Anciens.
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Cangiamila tranche le débat de façon très rapide. Si le sujet a agité les théologiens qui l’ont précédé et semble mériter d’être mentionné, il est relégué à un rang moins élevé qu’une autre question, dont les enjeux paraissent beaucoup plus forts pour le jésuite palermitain : celle du moment de l’infusion de l’âme dans le fœtus, appelé « animation ». Comme beaucoup de théologiens ayant écrit sur l’avortement, la question de l’animation du fœtus occupe une place importante dans l’Abrégé de l’Embryologie Sacrée.
Le moment de l'animation : un débat scientifique et spirituel
D’un point de vue théorique, la notion d’animation, construction intellectuelle initiée par les penseurs antiques, pose la question du commencement de l’humanité. Dans une perspective spirituelle, c’est la résolution de ce problème qui permet de qualifier précisément l’homicide - le fœtus est-il un « homme » ou une « espérance d’homme » comme le qualifie Tertullien dans une formule largement reprise par les théologiens ? - ainsi que d’établir la possibilité de son baptême et donc de son salut.
À partir de la seconde moitié du xviie siècle, on assiste à une remise en cause de ce modèle théorique fixant l’animation à 40 jours et hérité d’Aristote : c’est le parti que choisit de prendre Francesco-Emmanuele Cangiamila dans son traité. Il se contente dans ce court chapitre d’évoquer la théorie d’Aristote pour mieux la réfuter. Trois arguments sont utilisés : le premier consiste en l’évocation en filigrane du paganisme d’Aristote, qui ne considérait pas le fœtus de moins de 40 jours inanimé, mais ayant une âme végétative, c’est-à-dire « considéré comme une plante » d’après Cangiamila. Or, cette conception de l’âme est relativement éloignée de celle des chrétiens.
Cet argument, dans un texte théologique du xviiie siècle, est relativement original. Si le recours aux médecins et aux philosophes n’est pas rare, il se fait le plus souvent avec parcimonie et les auteurs ont plutôt tendance à ne mentionner que ceux dont l’autorité est incontestable, comme les auteurs antiques. L’ouvrage original de Cangiamila était du reste accompagné de planches de l’anatomiste italien Giovanni Battista Bianchi (1681-1761) et l’édition française de 1766 fait également figurer une planche anatomique de ce dernier, représentant des embryons et des fœtus à différents stades de développement. Un compte-rendu de l’édition française de 1762 est d’ailleurs proposé dans le Journal des sçavans, qui salue justement le fait que le prêtre s’appuie sur des découvertes expérimentales pour appuyer son propos. L’auteur a aussi recours lui-même à une forme de démarche expérimentale. En effet, selon lui, il est possible d’expérimenter à quel point le fœtus peut être « vivant » et donc animé même à un très faible stade de grossesse.
Il utilise enfin l’argument d’autorité en mentionnant saint Basile, qui aurait refusé la distinction entre fœtus animé et inanimé. Mais il n’en appelle pas seulement à l’autorité patristique de Basile et convoque également le médecin italien Paolo Zacchias (1584-1659), pour qui l’animation apparaissait au moment de la conception. Là encore, la démarche de Cangiamila est originale dans la mesure où ce ne sont pas tant les textes doctrinaux ou les penseurs antiques que les écrits de médecins contemporains qui sont mobilisés pour éclairer son propos. Il finit par conclure que « le droit canon n’a point décidé que le fœtus dût être formé avant la création de l’âme ; il est sage d’incliner pour la plus prompte animation ; ce sentiment a beaucoup d’avantages, & n’a nul inconvenient ».
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En effet, chez beaucoup d’auteurs, comme chez le prêtre sicilien, il s’agit avant tout de questionner la pertinence pratique de ce modèle, plutôt que de remettre en cause l’idée d’un moment d’infusion de l’âme en lui-même. Chez certains auteurs, la question de l’animation scelle une rupture indépassable entre la théorie et la pratique : la distinction entre l’avortement d’un fœtus animé et celui d’un fœtus inanimé est pertinente dès qu’il s’agit de morale, elle est importante pour savoir comment qualifier au mieux le péché, mais elle devient inutile, voire problématique, dès lors qu’il s’agit de savoir si l’on doit baptiser un fœtus. Francesco-Emmanuele Cangiamila, comme d’autres, va plus loin. Selon lui, le moment de l’animation est vraisemblablement « impénétrable » à l’homme. D’autres textes vont dans ce sens au xviiie siècle. C’est par exemple ce que défend le dominicain Jean-François Brézillac dans l’article « animation » de son Dictionnaire ecclésiastique et canonique. C’est également ce que défendent des auteurs de textes résolument tournés vers la pratique religieuse comme les manuels de confesseur, qui se multiplient à l’époque moderne.
Ce sont donc les conséquences pratiques de cette théorie de l’animation que Cangiamila examine dans d’autres chapitres. Elles sont de deux sortes. L’idée que l’animation justifie les avortements est assez répandue, c’est d’ailleurs ce point qu’utilisent les auteurs pour contester la pertinence pratique de la théorie de l’animation à 40 jours de grossesse. En revanche, l’auteur va plus loin dans sa remise en cause, puisque, selon lui, elle empêche le baptême de certains avortons jugés comme de simples résidus de fausse-couche, alors qu’ils sont vivants, privant ainsi certaines âmes innocentes du salut, puisque, comme il est établi lors du concile de Trente, « les enfants n’ont aucun autre moyen de salut que le baptême ».
Le témoignage de Rebecca : une perspective existentielle
Le témoignage de Rebecca Kiessling offre une perspective poignante et personnelle sur la question de l'avortement, en particulier dans le contexte d'une conception résultant d'un viol. Adoptée à sa naissance, elle a appris à l'âge de 18 ans qu'elle avait été conçue lors d'un viol sous la menace d'un violeur en série. Cette révélation l'a confrontée à la réalité que son existence même était remise en question par ceux qui soutiennent l'avortement en cas de viol.
La justification de l'existence
Rebecca exprime la difficulté de devoir justifier son existence en raison des circonstances de sa conception. Elle ressent la pression de prouver au monde qu'elle ne méritait pas d'être avortée et qu'elle est digne de vivre. Chaque fois qu'elle entend quelqu'un se dire "pro-choix" avec une exception pour le viol, elle a l'impression qu'on lui dit directement que sa mère aurait dû avoir le droit de l'avorter.
L'impact des mots
Elle souligne l'impact considérable de ces affirmations, expliquant qu'il est blessant d'entendre que sa vie aurait pu être interrompue. Elle remet en question le manque de compassion dans cette position, affirmant que sa vie est aussi importante que celle de n'importe qui d'autre.
Chance ou protection ?
Rebecca réfute l'idée que sa survie est due à la chance. Elle attribue son existence aux lois qui interdisaient l'avortement, même en cas de viol, au moment de sa conception. Elle souligne qu'elle a été protégée par ceux qui se sont battus pour défendre sa vie.
Le parcours de sa mère
Elle raconte l'histoire de sa mère biologique, qui a été dirigée vers des avorteurs clandestins après le viol. Les conditions insalubres et effrayantes de ces avortements illégaux l'ont finalement dissuadée de poursuivre. Rebecca exprime sa gratitude envers sa mère d'avoir choisi la vie malgré les pressions et les circonstances difficiles.
Valeur et identité
Rebecca insiste sur le fait que sa valeur et son identité ne sont pas définies par les circonstances de sa conception, mais par son statut d'enfant de Dieu. Elle encourage chacun à reconnaître sa propre valeur et à affirmer la valeur des autres, quelles que soient leurs origines ou leurs situations.
Un appel à la réflexion
Elle invite ceux qui se disent "pro-choix" à réfléchir à la philosophie des droits et à considérer le droit de l'enfant à naître à ne pas être injustement tué. Son témoignage est un plaidoyer vibrant pour la vie et une invitation à la compassion et à la compréhension.
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