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Avortement au Sénégal : Conditions, Défis et Perspectives d'Avenir

Introduction

L'avortement au Sénégal est une question complexe, profondément enracinée dans des considérations juridiques, sociales, religieuses et de santé publique. Bien que le pays ait ratifié le Protocole de Maputo, qui autorise l'avortement médicalisé dans certaines circonstances, l'interruption volontaire de grossesse (IVG) reste interdite par le Code pénal sénégalais, sauf en cas de danger pour la vie de la mère. Cette situation engendre des avortements clandestins, souvent pratiqués dans des conditions dangereuses, avec des conséquences dramatiques pour la santé et la vie des femmes. Cet article explore les conditions de l'avortement au Sénégal, les défis auxquels sont confrontées les femmes, et les perspectives d'évolution de la législation et des pratiques.

Cadre Juridique et Réalités Sociales

Interdiction Légale et Avortement Thérapeutique

Au Sénégal, l'avortement est interdit par le Code pénal, qui prévoit des peines d'emprisonnement et des amendes pour les femmes ayant recours à l'IVG et pour les personnes qui les aident. L'article 305 punit les femmes ayant eu recours à l'avortement d'une peine allant de six mois à deux ans de prison et d'une amende comprise entre 20 000 et 100 000 francs CFA. Les personnes qui ont procuré ou tenté de provoquer un avortement à une femme enceinte sont condamnées plus sévèrement encore : les peines vont de un à cinq ans de prison. Quant aux médecins et personnels de santé, ils risquent au minimum cinq ans de suspension, voire l'interdiction d'exercer.

Seule exception, l'article 35 du code de déontologie médicale autorise l'« avortement thérapeutique » pour sauver la vie de la mère, mais cette procédure est soumise à des conditions strictes, nécessitant l'accord de trois médecins et l'envoi d'un protocole de décision au président de l'ordre des médecins. De plus, les médecins peuvent invoquer une clause de conscience pour refuser de pratiquer un avortement, mais doivent orienter la patiente vers un confrère qualifié.

Conséquences de l'Interdiction

L'interdiction de l'avortement a des conséquences sanitaires et sociales graves. Les avortements clandestins représentent une part importante de la mortalité maternelle au Sénégal. En outre, l'infanticide et l'avortement sont les premières causes de détention des femmes dans le pays.

Amira, une jeune Sénégalaise, témoigne que les grossesses non désirées sont souvent dues au chômage et à la pauvreté, qui empêchent les jeunes hommes d'assumer leurs responsabilités. Elle décrit également des méthodes traditionnelles d'avortement, à base de décoctions de plantes, souvent utilisées en raison de la peur d'être dénoncées à l'hôpital.

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Anya, issue d'un milieu urbain et des classes moyennes, a avorté à l'âge de 19 ans par peur de déshonorer sa famille. Elle a eu recours à un praticien qui a utilisé une méthode dangereuse et douloureuse, avec des conséquences potentiellement mortelles.

Protocole de Maputo et Efforts de Réforme

En 2003, le Sénégal a ratifié le Protocole de Maputo, qui autorise l'avortement médicalisé en cas d'agression sexuelle, de viol, d'inceste, ou lorsque la grossesse met en danger la santé morale et physique de la mère. Cependant, les lois du pays n'ont pas été harmonisées avec ce protocole, et l'avortement médicalisé n'est toujours pas autorisé dans ces circonstances.

Face à ce constat, le ministère de la Santé a commandité des études sur la situation de l'avortement au Sénégal, et a créé une « Task Force pour l'avortement médicalisé ». Cette task force, composée de représentants des professions de la santé, des médias, des acteurs religieux, des organisations internationales et des organisations de femmes, est chargée de réfléchir à la libéralisation de la loi.

Les Défis de l'Accès à l'Avortement Sécurisé

Avortements Clandestins et Risques Sanitaires

En l'absence de légalisation de l'avortement, de nombreuses femmes ont recours à des avortements clandestins, souvent pratiqués dans des conditions insalubres et dangereuses. Ces avortements peuvent entraîner des complications graves, telles que des hémorragies, des infections, des perforations utérines, l'infertilité, voire la mort.

Un gynécologue pratiquant des IVG clandestines à Dakar témoigne de la détresse des femmes qui le consultent, et des risques qu'elles encourent. Il dénonce l'hypocrisie des autorités, soulignant que les femmes issues de milieux aisés peuvent se permettre de payer pour un avortement médicalisé, tandis que les plus pauvres sont contraintes de recourir à des méthodes dangereuses.

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Les femmes les plus modestes se rendent souvent au marché de Keur Serigne Bi, où elles peuvent acheter des pilules de Cytotec, un antiulcéreux utilisé pour provoquer des contractions utérines. Cependant, l'utilisation de ce médicament sans encadrement médical peut être dangereuse. D'autres méthodes utilisées pour avorter incluent des plantes, de l'eau de Javel, des produits chimiques et du fil de fer.

Stigmatisation et Tabous Sociaux

L'avortement reste un sujet tabou au Sénégal, et les femmes qui y ont recours sont souvent stigmatisées. Le poids de la religion est fort, et les courants religieux conservateurs s'opposent à toute modification de la loi.

Marième N'Diaye, chercheuse au CNRS, souligne que l'avortement est perçu comme un crime par la société sénégalaise, et que les femmes ayant avorté sont souvent considérées comme des criminelles. Elle explique que les associations de femmes s'appuient sur le Protocole de Maputo pour défendre leur cause, mais que les autorités sénégalaises hésitent à légaliser l'avortement en raison de la réaction que pourraient avoir les groupes religieux.

Infanticide et Abandon d'Enfants

Faute de pouvoir avorter, certaines femmes abandonnent leur nouveau-né, parfois dans des décharges publiques. Ces infanticides, souvent motivés par la honte et l'impossibilité de garder l'enfant, sont un fléau au Sénégal.

Isidore Gomis, responsable de la sécurité de la décharge de Mbeubeuss, témoigne de la découverte régulière de corps de bébés dans les ordures. Il explique que la répétition de ces découvertes macabres l'a contraint d'intégrer des tâches ingrates à son quotidien, comme alerter la police ou enterrer les corps sur place.

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Penda Sy, une jeune femme incarcérée à la maison d'arrêt Liberté-VI de Dakar, est accusée d'infanticide. Elle affirme avoir accouché seule d'un enfant mort-né, mais a été signalée à la police par un soignant. A Liberté-VI, l'infanticide est la première cause d'incarcération des femmes, devant le trafic de drogue.

Acteurs et Stratégies de Plaidoyer

Les Associations de Femmes et la Task Force

Les associations de femmes jouent un rôle majeur dans la lutte pour la légalisation de l'avortement au Sénégal. Elles s'appuient sur le Protocole de Maputo pour défendre leur cause, et militent pour une harmonisation des lois du pays avec ce protocole.

L'Association des femmes juristes (AJS), l'Association des femmes médecins (AFEMS) et le Réseau Siggil Jigeen sont particulièrement actives au sein de la Task Force pour l'avortement médicalisé. Elles organisent des rencontres, des sensibilisations et des campagnes de plaidoyer pour faire évoluer les mentalités et les lois.

Le Rôle des Religieux et de la Société Civile

La question de l'avortement est très sensible au Sénégal en raison de l'influence des religieux et des traditionalistes. Les courants religieux conservateurs s'opposent à toute modification de la loi, tandis que certains islamologues estiment qu'une femme violée a le droit d'avorter dans un délai de 120 jours.

La société civile est divisée sur la question de l'avortement. Si certaines personnes sont favorables à une libéralisation de la loi, d'autres sont fermement opposées à toute évolution. Les associations de femmes tentent de faire évoluer les mentalités en mettant en avant le lien entre la hausse des violences sexuelles et la problématique de l'avortement.

L'Importance de la Contraception

L'accès à la contraception est un élément clé pour réduire le nombre de grossesses non désirées et, par conséquent, le nombre d'avortements. La loi sur la santé de la reproduction (2005) vise à rendre la contraception accessible à tous, mais son utilisation reste faible bien qu'en forte progression.

Amira témoigne qu'elle a recours à la pilule du lendemain en cas de risque de grossesse, mais que de nombreuses filles ne connaissent pas cette option, ou n'ont pas les moyens de se la procurer.

Perspectives d'Avenir

Harmonisation Législative et Application du Protocole de Maputo

La principale perspective d'avenir pour l'avortement au Sénégal est l'harmonisation des lois du pays avec le Protocole de Maputo. Cette harmonisation permettrait de légaliser l'avortement médicalisé dans certaines circonstances, telles que le viol, l'inceste ou le danger pour la santé de la mère.

De nombreux acteurs de la société civile, dont les associations de femmes, les juristes et les médecins, militent pour cette harmonisation. Ils espèrent que le président Macky Sall, à la tête de l'Union africaine jusqu'en février 2023, soutiendra l'extension de l'IVG aux victimes d'abus sexuels durant son mandat.

Amélioration de l'Accès à la Contraception et à l'Éducation Sexuelle

L'amélioration de l'accès à la contraception et à l'éducation sexuelle est également essentielle pour réduire le nombre de grossesses non désirées et d'avortements. Il est important de sensibiliser les jeunes aux méthodes de contraception, de les informer sur les risques liés aux avortements clandestins, et de leur offrir un accès facile et abordable à la contraception.

Les réseaux sociaux et Internet peuvent être des outils efficaces pour diffuser des informations sur la contraception et l'éducation sexuelle, en particulier auprès des jeunes.

Lutte Contre la Stigmatisation et les Tabous

La lutte contre la stigmatisation et les tabous liés à l'avortement est un autre défi majeur. Il est important de sensibiliser la population aux réalités de l'avortement, de déconstruire les préjugés et les idées fausses, et de créer un environnement où les femmes se sentent libres de parler de leurs expériences et de demander de l'aide.

Les médias peuvent jouer un rôle important dans cette lutte, en donnant la parole aux femmes qui ont avorté, en informant le public sur les enjeux de l'avortement, et en promouvant un discours respectueux et non stigmatisant.

Soutien aux Initiatives Locales et aux Acteurs de Terrain

Il est essentiel de soutenir les initiatives locales et les acteurs de terrain qui œuvrent pour améliorer la santé sexuelle et reproductive des femmes au Sénégal. Ces acteurs, qui connaissent les réalités locales et les besoins des populations, sont les mieux placés pour mettre en œuvre des programmes efficaces et adaptés.

Les organisations internationales, les bailleurs de fonds et les gouvernements peuvent apporter un soutien financier et technique à ces initiatives, en particulier dans les zones les plus reculées et les plus pauvres.

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