La question de l'avortement au Chili est un sujet profondément ancré dans l'histoire du pays, marqué par des revirements législatifs, des pressions sociales et religieuses, et un débat public passionné. Cet article explore l'évolution de la législation chilienne sur l'avortement, les acteurs clés impliqués, et les enjeux qui continuent de façonner ce débat.
Un bref aperçu de l'histoire de l'avortement au Chili
Pendant plus de cinquante ans, jusqu'en 1989, l'avortement était autorisé au Chili en cas de danger de mort pour la mère ou de fœtus non viable. Cependant, juste avant de quitter le pouvoir, Augusto Pinochet avait décrété une interdiction en toutes circonstances, maintenue ensuite sous la pression de l'Église catholique et des groupes conservateurs. Cette interdiction totale a duré près de trois décennies, faisant du Chili l'un des rares pays au monde à interdire l'avortement sans exception.
La dépénalisation partielle de 2017 : une victoire pour les droits des femmes
Après des années de lutte acharnée par les mouvements féministes et les défenseurs des droits des femmes, une loi dépénalisant partiellement l'avortement a finalement été adoptée en 2017. Cette loi autorise l'avortement dans trois cas précis :
- Lorsque la vie de la femme enceinte est en danger.
- En cas de non-viabilité du fœtus.
- En cas de grossesse résultant d'un viol.
Cette dépénalisation partielle a été saluée comme une victoire historique par les organisations féministes, qui y voyaient une avancée significative dans la protection des droits des femmes au Chili. La sénatrice socialiste Isabel Allende a exprimé l'espoir que le Tribunal constitutionnel « ne sera[it] pas capable de faire marche arrière sur une législation aussi importante pour les droits humains des femmes ». Claudia Dides, présidente de Miles, une ONG qui défend les droits sexuels et reproductifs, a déclaré que les trois circonstances qui étaient au cœur de la lutte ont été approuvées, ce qui représente une grande contribution à l’histoire du Chili.
Les défis persistants et les revendications pour un avortement libre
Malgré cette avancée, les organisations féministes continuent de revendiquer un avortement libre, sûr et gratuit pour toutes les femmes. Elles estiment que la loi de 2017 ne concerne qu'une minorité de femmes qui avortent et que l'avortement doit être un droit fondamental pour toutes les femmes, indépendamment des circonstances de leur grossesse.
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Le collectif Ligne Avortement Libre, l’une des principales associations chiliennes fournissant soutien et informations aux femmes voulant avorter clandestinement, le formule ainsi : « Nous avortons cette dictature néolibérale. […] Nous avortons l’état d’urgence. […] Nous avortons le fait que tu recouvres nos mots d’ordre sur les murs. […] Nous avortons la peur. »
Le projet de loi de 2024 : une nouvelle tentative de légalisation
En 2024, le gouvernement chilien a soumis au Parlement un projet de loi visant à rendre l'avortement légal jusqu'à quatorze semaines de grossesse. Cette initiative, portée par le président de gauche Gabriel Boric, représente une nouvelle tentative de faire progresser les droits des femmes en matière d'avortement.
La ministre de la femme, Antonia Orellana, a déclaré : « Trente-six ans après l'interdiction de l'avortement thérapeutique dans notre pays, par le biais d'un décret dictatorial, nous allons aujourd'hui ouvrir le débat au Parlement. » Elle faisait référence à l'une des dernières mesures prises par la dictature d'Augusto Pinochet (1973-1990) avant de remettre le pouvoir à un gouvernement démocratique.
Cependant, le projet de loi risque de connaître un parcours difficile au Parlement, où le président Boric ne dispose pas d'une majorité dans les deux Chambres et alors que l'opposition rejette l'élargissement du droit à l'avortement. Mme Orellana a d'ailleurs reconnu qu'il serait « naïf » de croire que le projet sera débattu jusqu'à son terme sous le gouvernement Boric, qui doit prendre fin en mars 2026.
L'opinion publique chilienne face à l'avortement
L'opinion publique chilienne est divisée sur la question de l'avortement. Selon le Centre d'études publiques, 34% de la population chilienne considère que l'avortement devrait être une option pour les femmes en toutes circonstances, tandis que 50% estime qu'il ne devrait être autorisé que dans des cas particuliers.
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En 2022, une proposition de nouvelle Constitution pour remplacer l'actuelle, héritée de la dictature d'Augusto Pinochet, et qui prévoyait notamment l'autorisation de l'interruption volontaire de grossesse, avait été rejetée dans les urnes.
Les acteurs clés du débat sur l'avortement au Chili
Le débat sur l'avortement au Chili implique de nombreux acteurs, aux opinions et aux intérêts divergents. Parmi les acteurs clés, on peut citer :
- Les mouvements féministes : Ils sont à l'avant-garde de la lutte pour la dépénalisation de l'avortement et revendiquent un avortement libre, sûr et gratuit pour toutes les femmes.
- Le gouvernement : Le gouvernement actuel, dirigé par le président Gabriel Boric, est favorable à l'élargissement du droit à l'avortement et a soumis un projet de loi en ce sens au Parlement.
- L'opposition : L'opposition, composée de partis de droite et conservateurs, est opposée à l'élargissement du droit à l'avortement et a déjà saisi le Tribunal constitutionnel pour contester la loi de 2017.
- L'Église catholique : L'Église catholique chilienne est une force puissante dans le pays et s'oppose fermement à l'avortement en toutes circonstances.
- Les organisations de la société civile : De nombreuses organisations de la société civile, tant pro-choix que pro-vie, sont impliquées dans le débat sur l'avortement et cherchent à influencer l'opinion publique et les décisions politiques.
L'avortement clandestin au Chili : une réalité persistante
Malgré la dépénalisation partielle de 2017, l'avortement clandestin reste une réalité persistante au Chili. On estime qu'environ 160 000 avortements clandestins sont pratiqués chaque année dans le pays, souvent dans des conditions dangereuses pour la santé des femmes.
Le projet de recherche mentionné dans l'un des articles sources se propose d'étudier l'avortement au Chili des années 1960 à nos jours, période au cours de laquelle l'avortement est pénalisé et est donc pratiqué clandestinement, exposant les femmes à des risques pour leur santé ainsi qu'à des sanctions pénales. Il ne s'agit pas de réaliser une histoire des politiques publiques ni des mouvements politiques mais une histoire de la vie privée, une histoire du corps, une histoire par le bas, au plus près des actrices de cette histoire, qui s'intéresse aux pratiques abortives et aux conditions de réalisation de l'avortement dans l'illégalité.
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