La catégorisation est un processus cognitif fondamental qui permet de regrouper des entités différentes partageant des propriétés communes au sein d’une même représentation unitaire. Cet article explore l'importance de cette opération mentale, en particulier dans le contexte de la perception des sons de la parole et de l'apprentissage des langues.
L'Intérêt de la Catégorisation : Simplifier et Organiser le Monde
La catégorisation est un acte mental qui consiste à découper la réalité en classes d’objets ayant des propriétés communes. Il s’agit d’un processus de bas niveau : automatique, extrêmement rapide, irrépressible et qui n’affleure pas la conscience. Il est capital. Notre appareil perceptif - audition, vision, olfaction, etc. - ne se contente pas de saisir plus ou moins bien une infinie variété de données sensibles. Il les organise en catégories, nécessairement limitées en nombre. Ceci permet la création et l’entretien de représentations mentales captant l’aspect catégoriel des événements en provenance de l’environnement.
La catégorisation présente de nombreux avantages, notamment :
- Réduction de la complexité de l’environnement : Selon les scientifiques, il existe plus de 7 millions de couleurs. Heureusement, nous les rangeons en fonction de leur appartenance à une classe; sinon, notre vie serait consacrée à apprendre le nom de chacune d’elles!
- Identification des objets du monde.
- Détermination des actions appropriées.
- Liaison des classes d’objets et d’événements.
- Facilitation des opérations de subordination et de supériorité.
Ce processus se met en place dès la première année de la vie du bébé.
Perception Catégorielle des Sons de la Parole
La perception catégorielle est particulièrement importante dans le domaine de la parole. Tout individu "range" tel ou tel son dans une catégorie précise. Cette mécanique perceptive du traitement de la parole fait partie de son équipement biologique. Elle lui permet de discriminer les contrastes phonétiques de façon catégorielle.
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Le Test de la Tétine : Mettre en Évidence la Perception Catégorielle chez les Bébés
Les chercheurs ont mis cela en évidence en s’appuyant sur l’acte de succion. C’est le seul comportement que le bébé maîtrise convenablement. Ils appliquent le test de la tétine ou plutôt la technique de la succion non nutritive. La tétine utilisée enregistre les modifications d’intensité de la succion.
Des tests d’habituation permettent de mettre en évidence la perception catégorielle des sons de parole. Un bébé entend un stimulus sonore; son rythme de succion tend à diminuer si le stimulus ne varie pas; en d’autres termes, cela signifie que le bébé s’y habitue et s’ennuie. Par contre, l’intensité de la succion augmente quand on lui fait entendre un nouveau stimulus. Le nourrisson éprouve de l’intérêt pour un son qu’il perçoit comme étant différent du précédant.
Développement de la Perception Phonologique chez le Nourrisson
Sur un plan théorique, tout bébé est en mesure de pouvoir percevoir ainsi que réaliser n’importe lequel d’entre eux. Tout dépend la ou les langues qui sont parlées là où il est né. Pendant la période du jasis (du babillage, en gros entre 6 et 10 à 12 mois) le nourrisson joue avec les sons, il explore toutes les possibilités de son appareil phonatoire et prononce des choses bizarres que son entourage est bien en peine de pouvoir reproduire…
Mais il entend quotidiennement des réalisations parolières particulières, celles de son entourage. Il reconnaît et assimile progressivement ces stimuli sonores familiers auxquels il se trouve exposé en permanence. L’espace vocalique serait constitué vers 9-10 mois. Il en va de même pour des syllabes spécifiques perçues durant la période du jasis. Donc, vers 10-13 mois, les contrastes n’apparaissant pas dans la langue environnante du bébé finissent par ne plus être perçus. Lui qui à la naissance avait une écoute universelle est rattrapé par la surdité phonologique en l’espace d’une seule année. Il devient alors un « spécialiste phonéticien » de sa langue maternelle.
Variabilité du Signal Parolier et le Rôle de la Catégorisation
Dans un récent article, j’ai évoqué le problème de la perception de la parole dont je rappelle qu’il n’existe aujourd’hui encore aucun modèle général recueillant l’asssentiment de l’ensemble des chercheurs. Dans ce billet, j’avais mentionné certaines caractéristiques du signal parolier. Il est caractérisé par une extrême variabilité. Un même énoncé peut être produit en revêtant une multitude de formes physiques très différentes. Et un auditeur peut reconnaître et comprendre cet énoncé malgré ces formes physiques dissemblables. Et ce grâce à cette propriété fondamentale qu’est la catégorisation.
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Elle n’apparait pas dans le signal de parole mais, grâce à elle, l’humain ne prête nullement attention, est sourd aux variations non pertinentes constamment présentes dans ce même signal. Il faut être conscient de l’extrême complexité de ce phénomène sur le plan cognitif. la personne peut parler très rapidement.
Études Expérimentales et Théories de la Perception Catégorielle
La mise en évidence du phénomène de perception catégorielle des sons de parole fait l’objet de nombreux travaux expérimentaux menés dans des laboratoires de phonétique, de psycholinguistique et de psychologie cognitive. Il existe plusieurs théories, plusieurs approches décrites dans une abondante littérature très spécialisée. Je me contenterai simplement ici d’évoquer Liberman et Kuhl, deux chercheurs dont les études majeures sur la catégorisation peuvent susciter l’intérêt de personnes s’intéressant aux problèmes de prononciation en L2.
Les Expériences de Liberman : Frontières Phonétiques Nettes
Les premières expériences menées par Liberman remontent aux années 50. On choisit deux syllabes ne différant que par un seul trait phonétique, par exemple /ba/ et /pa/. Elles se distinguent par leur VOT (Voice-Onset Time) qui est le temps entre la barre d’explosion de la consonne et le voisement de la voyelle. On crée par synthèse plusieurs syllabes intermédiaires entre /ba/ et /pa/ en faisant varier la durée du VOT. On obtient ainsi un continuum acoustique.
Lors d’une tâche d’identification à choix forcé, on leur soumet les syllabes intermédiaires fabriquées en faisant varier le VOT, présentées dans un ordre aléatoire et à plusieurs reprises. Ils doivent dire s’ils entendent [ba] ou [pa]. Ils classent certaines productions dans un groupe /ba/ et les autres dans un groupe /pa/ avec une frontière phonétique nette entre ces deux regroupements. En d’autres termes la perception change radicalement au passage d’une frontière: les sons appartiennent soit à une catégorie soit à une autre.
L’autre expérience du protocole réside en une tâche de discrimination. Il est demandé aux sujets de discriminer des syllabes du continuum présentées par paire en disant si elles sont identiques ou différentes. La perception phonétique n’est pas linéaire et continue mais bien catégorielle. Les individus ne font aucun cas des différences acoustiques entre sons situés à l’intérieur d’une même catégorie phonémique. Ils se focalisent par contre sur les variations inter-catégorielles leur permettant de distinguer entre les phonèmes. Deux stimuli semblables seront discriminés de la même façon tant qu’ils seront situés dans une même aire. Ils seront identifiés comme appartenant à la même catégorie.
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Le "Perceptual Magnet Effect" de Kuhl : Prototypes et Attraction Catégorielle
Une autre série de travaux nous intéresse directement, ceux menés par Kuhl sur le Perceptual Magnet Effect. Patricia Kuhl a mené toute une série d’études en perception qui l’ont conduite à développer le principe du prototype puis de « l’effet magnet ». L’idée est qu’un individu stocke en mémoire une sorte de résumé abstrait se rapportant à des éléments formant une catégorie.
Les catégories se forment naturellement par accumulation d’exemplaires, de variantes, autour d’un prototype. Ce dernier est l’élément le plus représentatif d’une catégorie et attire vers lui la perception des sons qui sont situés à proximité. Les sons de la catégorie situés plus loin ne subissent pas cet effet d’attraction. La discrimination est difficile à proximité du prototype. Plus on s’en éloigne, plus elle devient aisée.
Ses travaux ont mené P. Kuhl à proposer le système NLM (Native Language Magnet Model) postulant que le tout jeune enfant est « équipé » pour segmenter le flux de parole en catégories délimitées par des frontières. Elle considère qu’une personne apprenant une langue étrangère peut parvenir à créer de nouvelles frontières suite à un entrainement intensif.
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