L'accouchement, un événement unique et intense dans la vie d'une femme, suscite des questions complexes liées à la sexualité et au genre. Cet article explore les motivations et les représentations, tant conscientes qu'inconscientes, des femmes qui demandent une césarienne pour leur premier enfant sans indication médicale. Il s'appuie sur les travaux d'Alexandra Bouchard, psychologue clinicienne et psychanalyste, qui a mené une recherche approfondie sur ce sujet.
Approche théorique et clinique
Alexandra Bouchard, dans son livre (Bouchard, 2023), fruit d'une thèse dirigée par Aline Cohen de Lara, aborde la question de la césarienne à la demande à travers le prisme de la psychanalyse. Son étude repose sur une synthèse bibliographique des apports de Freud et de ses successeurs, ainsi que sur les résultats d'une recherche menée pendant trois ans dans un service de maternité. Elle a mené des entretiens avec deux groupes de femmes enceintes de leur premier enfant : un groupe "tout-venant" qui acceptait le mode d'accouchement préconisé par l'équipe médicale, et un groupe "césarienne" qui demandait une césarienne en dehors de toute nécessité médicale. Ces entretiens ont eu lieu à trois moments clés : au troisième trimestre de grossesse, à deux jours du post-partum et à deux mois du post-partum.
Développement psychosexuel féminin et reconnaissance du vagin
L'auteure souligne que le développement et la résolution du complexe d'Œdipe sont plus complexes chez la fille que chez le garçon. Contrairement au garçon, où la menace de castration résout le complexe d'Œdipe, chez la fille, c'est le complexe de castration qui l'inaugure. La fille, se sentant lésée par rapport au garçon, cherche à séduire son père pour obtenir un phallus ou son équivalent, un enfant, déplaçant ainsi son investissement de l'objet maternel vers le père œdipien.
Une autre question abordée est celle de la reconnaissance du vagin. Si Freud considérait que la fille ne découvrait son vagin qu'à la puberté, d'autres auteurs comme Hélène Deutsch et Melanie Klein estiment qu'il est découvert puis refoulé. Ce refoulement pourrait s'expliquer par la nécessité de maintenir à distance la relation à la mère et la représentation érotique d'un vagin maternel plein de la tête du bébé.
Féminin et effractions nourricières
Alexandra Bouchard s'intéresse également à la notion de féminin. Au-delà des caractéristiques sexuelles de la femme, le féminin désigne une situation de passivité comme modalité de satisfaction de la pulsion, tant chez la femme que chez l'homme. Elle s'appuie sur les théories de Jacqueline Schaeffer, pour qui le travail psychique du féminin consiste à symboliser l'intérieur et tout ce qui y entre, en érotisant la pénétration après avoir élaboré les angoisses d'intrusion prégénitales.
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Schaeffer souligne que plus le moi accepte de pulsion sexuelle en son sein, plus il a accès à la jouissance sexuelle et mieux il vit. Les situations où de grandes quantités d'excitation non liées sont admises dans le moi sans effraction traumatique sont appelées effractions nourricières. C'est le cas lors de la confrontation à la poussée constante de la libido, à la différence des sexes et à la rencontre avec l'amant de jouissance. Le féminin de la femme résiderait ainsi dans le dépassement constant du conflit entre son sexe qui exige la défaite et son moi qui la hait.
L'accouchement comme mise à l'épreuve
Pour Alexandra Bouchard, l'accouchement constitue une double mise à l'épreuve pour la femme : celle des limites de son corps, avec l'ouverture du sexe et la traversée du corps de l'enfant, et celle de son moi. L'intensité des sensations et la nature des fantasmes mobilisés peuvent entraîner un risque de débordement économique et de rupture du sentiment continu d'exister.
Sur le plan sensoriel, l'accouchement est marqué par la passivité et la douleur. La parturiente doit accepter une position passive face à un phénomène qui engage son corps de manière intense mais lui échappe. La douleur est souvent perçue comme indissociable de l'accouchement, bien que l'accouchement sans douleur suscite des résistances sociales.
Sur le plan fantasmatique, l'accouchement peut favoriser l'émergence de représentations liées à la mort, à la perte, à la dépendance, au sexuel et à l'incestuel, ainsi qu'à la résurgence des fantasmes œdipiens. Toutefois, l'auteure montre comment l'accouchement peut également être une opportunité d'élaboration de la problématique œdipienne, notamment à travers l'angoisse de différence anatomique des sexes et la réactualisation de la dialectique activité-passivité.
Impact de l'accouchement sur le vécu de la maternité
Alexandra Bouchard suggère que les éprouvés sensoriels de l'accouchement par voie basse peuvent avoir un effet bénéfique sur le vécu de devenir mère et le lien entre la mère et l'enfant. "L'éprouvé vaginal de la naissance, en tant qu'éprouvé d'une première séparation et d'une première rencontre en même temps, et dans un même lieu, favoriserait l'ancrage corporel, charnel, des premiers liens" (Bouchard, 2023, p. 105).
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Elle conçoit également l'accouchement comme une mise à l'épreuve du féminin, c'est-à-dire de la capacité du moi à accepter une grande quantité d'excitation non liée et à en être nourri. Dans certaines conditions, l'accouchement pourrait ainsi jouer le rôle d'un effracteur nourricier.
Stratégies de pare-excitation et choix de la césarienne
Un résultat important de la recherche d'Alexandra Bouchard concerne les stratégies de pare-excitation utilisées par le moi en réponse à l'envahissement pulsionnel suscité par l'accouchement. Alors que les femmes du groupe "tout-venant" recourent davantage à un contre-investissement des représentations sexuelles par le biais de la douleur, les femmes du groupe "césarienne" évitent la voie vaginale par le choix de la modalité d'accouchement.
L'auteure observe également que les femmes qui demandent une césarienne ont souvent vécu des effractions plus fréquentes lors des premières règles et ont un vécu plus négatif des transformations non contrôlables liées à la grossesse. L'accouchement par voie basse est perçu comme un événement indésirable en raison de son imprévisibilité, de son caractère douloureux et du recours nécessaire à une tierce personne. Les angoisses projetées sur l'accouchement portent sur l'intégrité physique, en particulier celle du sexe féminin, avec des représentations terrifiantes de mutilation et des angoisses identitaires.
La césarienne comme tentative de réponse
Alexandra Bouchard montre que la césarienne, au-delà des motifs manifestes avancés par les parturientes, représente une tentative de réponse au risque de débordement du moi auquel expose l'envahissement pulsionnel associé à l'accouchement. Elle souligne que l'expérience de l'accouchement, quelles que soient ses modalités, est toujours une expérience singulière et une opportunité de rencontre avec soi-même et de transformation psychique.
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