Introduction
L'évolution des sensibilités sociétales, bien que nécessaire, infiltre parfois des domaines inattendus, notamment celui de la création littéraire. Un phénomène émergeant aux États-Unis, celui des "sensitivity readers", pourrait bientôt gagner du terrain en France, suscitant des inquiétudes quant à son impact sur la liberté d'expression et la créativité artistique. Cet article se propose d'explorer en profondeur ce phénomène, ses origines, ses implications et les risques potentiels qu'il représente pour le monde de l'écriture.
L'Émergence des "Sensitivity Readers" : Un Phénomène Américain
Aux États-Unis, les "sensitivity readers" sont devenus des acteurs de plus en plus présents dans le processus éditorial. Leur rôle consiste à examiner attentivement les manuscrits de romans, d'essais, de contes et autres œuvres littéraires afin d'y déceler tout élément potentiellement offensant ou inapproprié. Ces éléments peuvent inclure des propos racistes, homophobes, misogynes, sexistes, antisémites, blasphématoires, pédophiles, xénophobes ou négationnistes. L'ironie envers les personnes handicapées ou les allusions aux maladies mentales sont également scrutées à la loupe.
L'omniprésence croissante de ces lecteurs experts a créé un climat de crainte chez les écrivains, qui ont désormais le sentiment de risquer gros à la moindre virgule de travers. Cette peur de l'offense potentielle a conduit à une forme d'autocensure préventive, qui menace d'étouffer la créativité et l'audace nécessaires à la production d'œuvres littéraires originales et percutantes.
Le Rôle et les Critères des "Sensitivity Readers"
Le "sensitivity reader" est à la littérature ce que le "fact checker" est à la presse et aux revues scientifiques. On attend de lui qu'il scanne le texte à la recherche de l'inapproprié, un terme devenu une arme redoutable dans le débat public. Cependant, la définition de ce qui est considéré comme "inapproprié" est loin d'être figée et évolue constamment avec les sensibilités de chaque époque.
Les critères utilisés par les "sensitivity readers" sont souvent subjectifs et peuvent varier considérablement d'une personne à l'autre. Par exemple, un texte peut être jugé dérangeant si l'auteur crée un personnage noir sans être noir lui-même, ou s'il est un homme et que son narrateur est une narratrice. Cette logique implacable, qui stipule que l'on ne peut parler au nom d'une communauté à laquelle on n'appartient pas, remet en question le rôle fondamental du romancier, qui est précisément de se mettre dans la peau d'un autre.
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Les Risques de la Standardisation de l'Écriture et de l'Autocensure
La conséquence la plus néfaste de la prolifération des "sensitivity readers" est la standardisation de l'écriture, en particulier dans les livres pour la jeunesse. La peur de l'offense conduit les auteurs à s'autocensurer, à éviter les sujets sensibles et à adopter un style d'écriture neutre et aseptisé. Cette autocensure préventive, forme paroxystique du principe de précaution, anéantit toute velléité de transgression, qui est pourtant essentielle à la vitalité et à l'innovation de la fiction.
Le romancier se sent alors sous surveillance constante, ce qui entrave sa liberté d'expression et l'empêche de créer des œuvres audacieuses et originales. La littérature risque ainsi de se transformer en un produit standardisé, conforme aux normes morales et idéologiques en vigueur, mais dépourvu de toute profondeur et de toute originalité.
L'Affaire J.K. Rowling : Un Exemple Éloquent
L'affaire J.K. Rowling est un exemple frappant des dérives potentielles de la culture de la sensibilité. L'auteure de Harry Potter a été critiquée pour la manière dont elle a évoqué les traditions des Navajos dans son "Histoire de la magie en Amérique du Nord" (2016). On lui a reproché de s'être appropriée leur légende des Changeurs de peau, un acte considéré comme "offensant" en soi.
Cette affaire illustre la complexité et la subjectivité des critères utilisés par les "sensitivity readers". Elle met également en évidence le risque de voir des œuvres littéraires être censurées ou retirées de la vente en raison de critiques émanant de groupes de lecteurs déterminés.
La Blogosphère : Un Terrain Fertile pour les "Sensitivity Readers"
C'est principalement dans la blogosphère que s'expriment les "sensitivity readers". Les éditeurs et les écrivains vont naturellement les recruter sur ces plateformes, car ils craignent plus que tout le tweet assassin qui dénoncera un dérapage dans un livre et les forcera à le retirer de la vente afin d'en retrancher la page mal intentionnée. Il suffit d'un groupe de lecteurs déterminés pour faire campagne et tuer un livre.
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La puissance des réseaux sociaux et des communautés en ligne permet à ces lecteurs de faire pression sur les éditeurs et les auteurs, les contraignant à se conformer à leurs exigences. Cette situation crée un climat de peur et d'incertitude, qui nuit à la liberté d'expression et à la diversité des opinions dans le monde de l'écriture.
Les Dangers de l'Ordre Moral au Nom du Bien
L'histoire nous enseigne que l'ordre moral, lorsqu'il est érigé en dogme, peut causer des dommages considérables à la liberté d'expression et à la créativité artistique. La France, qui a déjà connu les ravages de la censure et de la pensée unique, doit rester vigilante face à la montée en puissance des "sensitivity readers" et de leur idéologie.
Il est essentiel de défendre la liberté d'expression des écrivains et de leur permettre de créer des œuvres audacieuses et originales, même si elles peuvent parfois choquer ou déranger. La littérature doit être un espace de débat et de remise en question, où toutes les opinions peuvent s'exprimer librement, sans crainte de censure ou de persécution.
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