Introduction
La question des canons africains, de l'histoire et de l'héritage est complexe et multiforme. Elle englobe des aspects historiques, culturels, littéraires et politiques. Il est essentiel de revisiter et de réévaluer le patrimoine africain pour lui assurer une place centrale dans le canon littéraire mondial.
De l'Esclavage à la Colonisation Triomphante
L'histoire de la domination des peuples sur d'autres peuples est aussi ancienne que le monde. Le développement des sciences et des techniques, notamment la navigation, a permis l'expansion coloniale européenne sur tous les continents. Ces conquêtes étaient souvent justifiées par des arguments humanistes, présentant l'Afrique comme une terre à civiliser et à christianiser. L'idée de la supériorité de la race blanche sur la race noire a prédominé, justifiant la traite des Noirs dès 1673.
Au XVIIe siècle, l'expansion coloniale s'est accrue avec le développement de comptoirs en Amérique du Nord, en Asie et en Inde. En France, l'intérêt s'est porté sur les rives du Sénégal pour le commerce et l'administration militaire. En 1765, le gouverneur de Mesnager, installé à Gorée, a fondé le corps des Laptots, chargés de protéger les colons le long des fleuves.
Bien que l'esclavage ait été aboli à deux reprises, en 1794 et en 1848, le recrutement d'esclaves affranchis soumis au travail forcé s'est maintenu, et le rachat d'esclaves a été autorisé sur les côtes africaines en 1852. Ces anciens esclaves sont devenus des « engagés libres », servant de main-d'œuvre pour l'industrie coloniale, en particulier dans les entreprises sucrières de l'océan Indien et des Antilles. Sans cette main-d'œuvre indigène, l'économie coloniale ne pouvait pas prospérer.
Le colonialisme a trouvé une justification morale en évoluant vers des notions d'aide au développement et de protection des peuples. L'Église a rejoint le mouvement abolitionniste pour justifier sa mission de civilisation et d'évangélisation. Cependant, derrière ces concepts se cachaient des ambitions économiques, avec l'exploitation des ressources naturelles et l'utilisation d'une main-d'œuvre à bas prix. Les infrastructures de communication, telles que les routes et les voies ferrées, ont été construites grâce à des populations parfois enrôlées de force dans les villages.
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Le journaliste Albert Londres, dans son reportage « Terre d'Ébène » en 1926, a dénoncé les conditions effroyables réservées aux indigènes travaillant sur la voie ferrée Congo-Océan, ainsi que les méthodes employées par les entreprises coloniales qui préféraient utiliser la main-d'œuvre africaine plutôt que les machines pour construire les ports, les chemins de fer et les routes. Il a souligné que cette pratique, qui avait coûté la vie à 17 000 personnes pour 140 kilomètres de voie ferrée, était non seulement inhumaine mais aussi stupide. Londres a également noté que des millions d'Africains avaient fui le territoire français en raison des méthodes de travail imposées.
La "Force Noire" du Général Mangin
La constitution d'une armée africaine importante, servant de réservoir militaire pour la France, était conforme à l'esprit de la IIIe République. En 1908, le lieutenant-colonel Mangin, officier en AOF (Afrique occidentale française), a fait du développement militaire colonial son principal objectif. Dans son ouvrage « La Force Noire », publié en 1910, il a argumenté en faveur de la création d'une armée noire, soulignant qu'elle démontrerait l'unité du domaine national et que la France s'étendait jusqu'au Congo, constituant un empire de 100 millions d'habitants dans un demi-siècle.
Ce recrutement en Afrique était motivé par la diminution de la natalité en métropole dès 1820. Charles Mangin estimait que les idées démocratiques étaient responsables de cette baisse, car elles encourageaient l'égoïsme et le désir de bien-être, incitant les hommes à éviter les charges d'une famille nombreuse et les femmes à redouter les fatigues de la maternité. Il a cité l'exemple du Finistère, où les croyances religieuses étaient restées vives, pour illustrer comment la France aurait pu avoir une population plus importante si elle avait maintenu les mêmes taux de natalité et de mortalité.
Mangin a vanté les mérites des troupes noires, soulignant leur rusticité, leur endurance, leur ténacité, leur instinct du combat, leur absence de nervosité et leur puissance de choc. Il considérait que le Noir naissait soldat, plus encore que guerrier, et que ces primitifs, dont la vie comptait si peu et dont le jeune sang bouillonnait, atteindraient certainement à l'ancienne furie française dans les batailles futures.
Il a décrit les Africains comme étant dociles, faciles à instruire et disciplinés, des qualités qu'il attribuait à leur race et à la structure hiérarchisée de leur société, basée sur la famille et l'utilisation de « captifs de case ». Il a proposé la mise en place d'un service militaire justifié par « le droit au fusil ». Mangin voyait également un intérêt à fournir une main-d'œuvre à la colonisation.
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Deux Guerres Mondiales : Le Lourd Tribut des Troupes Coloniales
Les combats de 1914-1918 ont été terriblement meurtriers. Armelle Mabon, dans « Prisonniers de guerre indigènes », parle de 545 000 hommes des colonies engagés dans cette guerre. 134 000 Sénégalais ont combattu dans les tranchées, 15 000 ont affronté le Chemin des Dames, et 31 000 Sénégalais ont péri. L'armée française a continué à recruter en 1918 par crainte de manquer d'effectifs.
Blaise Diagne, premier député africain élu en 1914 à l'Assemblée nationale, a mené une campagne de recrutement en Afrique. De février à août 1918, il a parcouru les villages du Sénégal et du Mali, accompagné de tirailleurs vêtus d'uniformes attrayants et de chéchias rouges. Les promesses de revenus, de médailles, d'habillement neuf, de bonne nourriture et du statut de sujet français pour les combattants ont parfois séduit les populations pauvres et isolées des villages de brousse. L'idée de voir du pays et de gagner de l'argent a également joué un rôle. En l'espace de quatre mois, 73 000 soldats ont été recrutés.
En 1939, lors de la mobilisation, l'armée coloniale comptait 75 000 soldats en Europe et dans les colonies. Entre septembre 1939 et juin 1940, le recrutement a dépassé les prévisions du ministère de la guerre en AOF. Le chemin de mémoire du ministère de la Défense fait état de 179 000 Sénégalais mobilisés et de 40 000 engagés dans les combats en métropole en 1940. Les contingents étaient originaires du Mali, de Guinée, du Burkina, de Mauritanie, du Congo, du Sénégal et du Gabon.
Au début du conflit, l'armée française envisageait d'utiliser les troupes coloniales pour la relève, mais elles ont été envoyées sur le front dès 1939, et plus encore au printemps 1940. Jusqu'en juin 1940, des bataillons entiers ont été détruits dans la Somme. D'autres divisions se sont battues avec acharnement, réalisant des exploits et défendant villes et villages. À la fin des combats de juin 1940, les régiments africains ont été dissous, et de nombreux tirailleurs ont été capturés, fusillés ou disparus. Les troupes noires qui se trouvaient en zone libre ont été regroupées en Dordogne, et les soldats d'Afrique du Nord en Haute-Vienne.
Pendant les combats de la campagne de France, les pertes parmi les tirailleurs sénégalais sont estimées à près de 17 000 hommes par le Service de la mémoire et du patrimoine du ministère de la Défense nationale. L'historien Pap Ndiaye parle de 24 271 tués au combat. Le secrétariat d'État aux colonies estime la perte des tirailleurs sénégalais à 38 % à la fin de la campagne de France.
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Les Troupes Africaines Victimes du Racisme Nazi
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, en Allemagne, une campagne nationaliste et raciste dénommée « Honte noire » s'est développée à l'égard des troupes coloniales stationnées au bord du Rhin. Leur présence était qualifiée de « souillure ». Selon les théories raciales nazies inscrites dans les lois de Nuremberg de 1935, tout homme possédant une fraction de sang juif ou de sang noir était exclu et persécuté.
À Chasselay, en juin 1940, la division SS Totenkopf a fait « la chasse aux noirs » et a écrasé cent quatre-vingt-huit Sénégalais avec ses chars ou les a exécutés froidement à la mitrailleuse. Les prisonniers africains ont été retenus dans des frontstalags créés spécialement pour eux, car l'armée nazie craignait la contamination raciale, les maladies et les mauvaises influences.
Jean Moulin Arrêté Pour Avoir Défendu Les Sénégalais
Jean Moulin, né à Béziers en 1899, a été nommé préfet en 1922 en Savoie puis à Châteaulin en Finistère entre 1930 et 1933. Il est devenu un grand résistant, rejoignant le général de Gaulle en septembre 1941 et tentant d'organiser l'unification des mouvements de résistance en créant le MUR (Mouvements unis de la résistance) et le Conseil national de la résistance.
Dès juin 1940, il s'est illustré en s'opposant à l'armée allemande. Alors préfet d'Eure-et-Loir, il a refusé de signer une attestation reconnaissant les massacres et viols de neuf femmes et enfants par un bataillon de tirailleurs sénégalais cantonné dans la région de Chartres. Il a affirmé que ces soldats étaient incapables de tels actes et a subi des tortures pour son refus. Il a tenté de mettre fin à ses jours en se tranchant la gorge avec un débris de verre. En juin 1943, il a été arrêté à Caluire dans le Rhône et est mort le 8 juillet 1943 suite aux tortures subies.
Les Prisonniers Coloniaux dans les Frontstalags
Au printemps 1941, on dénombrait au total 69 000 prisonniers coloniaux, dont plus de 15 000 Sénégalais. Ils ont été dirigés vers vingt-deux frontstalags en zone occupée et utilisés comme main-d'œuvre dans les usines, en agriculture, sur les routes et chantiers de l'organisation allemande Todt, ainsi que dans l'industrie d'armement. Ils vivaient dans des conditions précaires, manquant de nourriture et reclus dans des baraquements sans chauffage.
À partir de 1943, ils n'étaient plus sous contrôle allemand, car l'Allemagne avait besoin de combattants et rappelait ses soldats. La surveillance des frontstalags était parfois assurée par des volontaires mis en congé de captivité de l'armée d'armistice, ou par des gardes forestiers et des FFI à partir de 1944. Cette fonction de sentinelle exercée par des Français a suscité des questions d'ordre moral.
Dans le film « Oubliés et trahis », le colonel Maurice Rives a exprimé un sentiment de déshonneur à propos de cette armée française devenue geôlière des prisonniers coloniaux. Ils n'ont jamais eu le statut de travailleurs libres et ont été sous-payés pour des tâches réalisées au service des entreprises. Certains ont réussi à s'évader des camps et ont rejoint des réseaux de résistants, comme dans le Vercors, où un escadron de cinquante-deux Sénégalais s'est constitué.
L'avancée des Alliés à la fin de l'été 1944 a permis la libération des frontstalags. Le général Ingold, qui dirigeait les troupes coloniales, a ordonné le regroupement rapide des combattants étrangers afin de les renvoyer dans leur pays. Une fois libérés des frontstalags, certains ont exprimé le désir de rejoindre les unités de la France libre, mais les autorités françaises ont refusé, car l'armée française était engagée dans un processus de « blanchiment » des troupes.
Le Blanchiment de l'Armée de Libération
L'armée de libération, par la voix du général de Lattre de Tassigny, a exprimé ses préoccupations quant à « la solution urgente » concernant la relève des troupes coloniales en octobre 1944, car elles seraient incapables de résister aux rigueurs hivernales. Des bataillons entiers de soldats d'Afrique ont été remplacés par des maquisards, FFI ou FTP. À la fin du mois d'octobre, l'opération de blanchiment était terminée. D'autres raisons plus politiques existaient : la victoire approchait et, aux yeux des alliés, il était préférable de donner l'effort final avec les cinquante mille jeunes recrues nouvellement intégrées dans l'armée française.
Le Massacre de Thiaroye
Le 21 novembre 1944, le navire Circassia est entré dans le port de Dakar, débarquant mille deux cent quatre-vingts tirailleurs sénégalais libérés des frontstalags. Ils ont été acheminés vers le camp de transit de Thiaroye, près de Dakar. Après des années de captivité, ils s'apprêtaient à rentrer chez eux, certains décorés, fiers de s'être battus pour la France, comme leurs pères en 1914-1918.
Cependant, à Morlaix, port d'embarquement, ils étaient 2 000 anciens prisonniers et ont constaté qu'ils ne bénéficiaient pas tous des mêmes droits concernant le montant des primes. Les négociations n'ont pas abouti. Malgré les promesses, un climat de révolte s'est amplifié de Morlaix à Dakar. Le sentiment d'être spoliés a conduit trois cents d'entre eux à refuser d'embarquer. Lors d'une escale à Casablanca, plus de quatre cents hommes ne sont pas remontés à bord par refus d'obéissance aux ordres, comme saluer le drapeau français.
À Thiaroye, ils ont réclamé de nouveau leurs primes de guerre et de captivité promises avant de rentrer au pays, mais ont été accueillis par des tirs. Il y a eu vingt-quatre tués et quarante-six blessés qui sont décédés par la suite, soit soixante-dix morts, et quarante-huit ont été lourdement jugés par le tribunal militaire de Dakar pour mutinerie. D'autres soulèvements meurtriers se sont produits au sein des troupes coloniales, et dès 1945, ces événements ont marqué la fin de l'empire colonial.
Cette page d'histoire tragique, reliant les ports de deux pays, restait à écrire. Des témoins en Bretagne ont accepté de parler des liens créés avec ces hommes venus d'Afrique pour la liberté.
Réédition et Retraduction : Dynamiques du Patrimoine Littéraire Africain
La catégorie Réédition / Patrimoine rappelle que la vitalité littéraire ne se mesure pas seulement aux nouveautés, mais aussi à la capacité de revisiter, préserver et réinventer les textes fondateurs. En rééditant cette collection emblématique, L’Harmattan offre aux lecteurs contemporains un accès renouvelé aux grandes œuvres du patrimoine africain. Ces rééditions ne sont pas de simples republications : elles constituent un geste éditorial fort, qui affirme la centralité des textes africains dans le canon littéraire mondial.
La revue Itinéraires consacre un dossier à la retraduction des classiques africains, question cruciale pour la circulation et la réception des œuvres. Retraduire, c’est interroger les choix linguistiques et culturels du passé, et proposer des versions plus fidèles aux sensibilités africaines. Ces deux initiatives montrent que le patrimoine littéraire africain n’est pas figé : il est vivant, en constante réinterprétation. Rééditer et retraduire, c’est prolonger la vie des textes, les inscrire dans le présent et les préparer à dialoguer avec l’avenir.
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