Introduction
L'histoire de la psychiatrie est marquée par une oscillation constante entre l'humanisation des soins et les dérives de la contrainte. Des asiles d'antan aux structures modernes, le chemin parcouru est immense, mais les enjeux restent cruciaux : comment accueillir la folie, soigner la souffrance psychique et garantir la dignité des patients ? Cet article se propose d'explorer cette évolution complexe, en s'appuyant sur des témoignages de professionnels et des réflexions sur les pratiques actuelles.
L'Héritage des Institutions Psychiatriques : Un Passé Douloureux
Les premières institutions psychiatriques, souvent gérées par des congrégations religieuses, étaient davantage des lieux de confinement que de soin. L'expérience personnelle d'une infirmière psychiatrique ayant débuté sa carrière dans un établissement géré par les « Sœurs de St Joseph de Cluny » à Limoux (11) en témoigne. Les rites judéo-chrétiens y agissaient insidieusement, imposant une autorité pesante aux malades comme aux soignants. Les dortoirs accueillaient un nombre considérable de patients (60 à 90), et les mesures d'hygiène primaient sur la relation soignant/soigné, perçue comme une perte de temps. L'information ne circulait pas, et les patients étaient privés d'autonomie, leur « pécule » étant géré par les sœurs.
Dans cet environnement, la contention, l'enfermement, les électrochocs sans curarisation et les chocs insuliniques étaient monnaie courante. La psychothérapie en était à ses balbutiements, et la difficulté de trouver les mots apaisants était exacerbée par l'agitation ambiante. La loi de 1838, régissant les internements psychiatriques, restait lettre morte, et l'encadrement infirmier manquait d'esprit critique.
Les "Trente Glorieuses" en Psychiatrie : Nostalgie ou Renoncement ?
La référence aux "trente glorieuses" par certains professionnels de la santé suscite un débat. S'agit-il d'une nostalgie des moyens, d'un besoin de reconnaissance ou d'une attitude de renoncement face aux difficultés actuelles ? Il est crucial que les structures de transition et le personnel qui les font exister puissent "continuer" sans que la direction n'oblige les soignants à pourvoir des postes supprimés, au pied levé, vers d'autres spécialités.
La Nécessité d'un "Refuge" : L'Asile Réinventé
L'hôpital psychiatrique ne doit pas disparaître, mais se transformer en un "refuge", un "asile" réinventé, un lieu de soins de psychothérapie institutionnelle où la folie peut s'exprimer, un dedans sécurisant pour que la frontière avec un dehors devienne possible, tout aussi accueillant. Le patient devrait pouvoir se situer sur un entre-deux pour retisser un lien social. Les traitements médicamenteux ne peuvent faire l'économie de la parole, de la relation.
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La Loi de 1990 : Une Amélioration Illusoire ?
L'idée de perfectionner la loi de 1990 focalise la réflexion sur le temps de la contrainte, alors qu'elle devrait principalement porter sur les traitements, les prises en charge, l'accueil de la folie. Cela risque d'amplifier ce qui s'est produit dans la suite de la loi de 1990 qui n'a en rien amélioré les pratiques psychiatriques. C'est en ce sens que nous refusons de faire des moments exceptionnels de la contrainte le noyau organisateur de la psychiatrie. C'est en ce sens que nous refusons de voir les pratiques soignantes organisées sous le modèle de l'enquête judiciaire et de la peine.
La Lutte pour des Moyens : Un Combat Constant
La lutte pour des moyens suffisants est un combat constant. L'Agence régionale de santé (ARS) peut débloquer une enveloppe exceptionnelle, mais les infirmiers grévistes continuent à se relayer pour réclamer des créations de postes. Les soignants se battent pour que l'affectation des ressources corresponde à leur priorité : l'augmentation du personnel soignant.
L'Héritage de Jean Oury : Une Source d'Inspiration
L'enseignement du Docteur Jean Oury, sa connaissance de la clinique des psychoses et l'approche thérapeutique qu'il a initiée sont une source d'inspiration pour de nombreux soignants. Il est stupéfiant d'apprendre que le Centre Hospitalier Sainte Anne remet en cause la poursuite de cet enseignement, qui n'a pas de prix, en voulant faire payer l'accueil de ce séminaire. La psychiatrie se perdrait en perdant la mémoire, et les murs de Sainte Anne bruissent encore des grandes voix qui ont fait, et continuent de lui donner ses lettres de noblesse.
La Psychiatrie, l'Asile et les Liens Sociaux
La psychiatrie, dans l'errance, a donc de nouveau besoin de l'Asile ! Mais pas de n'importe quel asile. Ce sont les liens que nous tissons entre nous qui font le lieu. L'intérieur et l'extérieur de ce lieu doivent rester nouer, en continuité, et ne pas isoler l'intérieur de l'extérieur. La créativité, l'inventivité de chacun sont sollicités, favorisés, attendus, cela vaut pour les soignants comme pour les soignés.
La Contrainte : Une Violence Déguisée
Trois portes verrouillées séparent de la chambre d'isolement, de la chambre d'exclusion. L'organisation des soins prend une allure autoritaire. En psychiatrie, la dangerosité supposée se mesure au nombre de portes qui sépare un patient du reste de l'institution. Des bruits de clefs, des portes qui s'ouvrent et se referment aussitôt. Toujours fermer les portes. Dans la chambre d'isolement, dans la chambre d'exclusion, le patient est contenu, le patient est attaché. De la camisole de force à la « contention thérapeutique », seuls les mots ont changé, la violence, elle, reste la même. Une violence qui ne dit plus son nom. Les mots nous mentent. Ils nous donnent l'illusion que nos pratiques ont évolué, que le temps de l'asile est révolu. Des mots pour faire passer la pilule.
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"Soyez raisonnable" disent les soignants convaincus de la légitimité de leurs pratiques, "lorsque vous serez plus calme nous lèverons la contention." Il faut entendre : Lorsque les médecins feront leur travail et que vous serez tassé par les neuroleptiques. Pour l'heure, dans la chambre d'exclusion, les soignants sont inquiets. Le montant du lit brisé sous l'assaut de la rage et du désespoir, menace, par son tranchant, l'intégrité corporelle du patient. Les soignants veulent le déplacer pour le protéger, car en ces lieux, on se soucie de prévenir les blessures corporelles, celles qui laissent des traces visibles. Le corps du patient attaché, ce corps qu'on veut préserver, est aussi ce corps menaçant, qui fait peur. Il ne sera déplacé qu'à condition que je le rendre inerte, inoffensif. Le patient sait ce qui l'attend. Comme un condamné avant son exécution il formule un vœu, un dernier vœu, recouvrer sa dignité …enfin, un peu. "Pas question" rétorque l'infirmière armée de sa seringue, "nous verrons ça plus tard". Elle aurait pu ajouter "si vous êtes sage". A-t-on seulement conscience que ce patient, ce malade, ce fou, est un homme ?
L'Indignation Face à la Maltraitance
Être au chevet d'un patient soumis à la contention, trop près diront certains, lui parler, essayer de le rassurer, alors que l'on est soi-même horrifié par cette scène, est une expérience marquante. Chercher de l'aide parmi les soignants et ne trouver que des visages fermés, une détresse non entendue, est une réalité déconcertante. La milice toute puissante semble jouir de sa force. L'homme finit par se soumettre. Comment aurait-il pu en être autrement. La camisole chimique prendra momentanément le relais de la camisole de force afin que son corps inanimé soit déplacé sans peur. Combien de jours, combien de semaines cet homme restera-t-il attaché, on l'ignore. Être furieux qu'on maltraite un homme avec tant d'indifférence, voir des infirmiers surpris par l'indignation et par les larmes que l'on peine à contenir, qui écoutent avec complaisance, mais n'entendent pas, est une expérience révoltante.
"Contention Thérapeutique" : Un Paradoxe Inacceptable
"Contention thérapeutique". Attacher pour soigner, quel paradoxe !! Le plus terrifiant, c'est que, durant une courte mais édifiante expérience d'interne en psychiatrie, on n'a jamais entendu quiconque remettre en question la légitimité de cette pratique. N'est-on pas censé accueillir leur souffrance quelle que soit la forme qu'elle revêt ? Refuser d'être un agent au service de la prévention de la dangerosité, refuser de voir en chacun de ses patients un criminel potentiel, est une nécessité. Qu'en est-il de la violence que nous lui faisons subir à lui, et à tant d'autres, au nom du principe de précaution ! Les passages à l'acte de certains patients ne sont-ils pas le reflet de notre toute puissance, induits par le climat de suspicion et d'insécurité qui s'est insinué dans nos institutions ?
La Contention Préventive : Une Dérive Politique
La contention préventive est régie par les mêmes principes que la rétention de sûreté. C'est l'aboutissement d'une volonté politique, enfin affichée, qui tend, depuis des années, à instrumentaliser les soins psychiques à des fins normatives et répressives. Le protocole tue la pensée. Il nous enferme dans une technicité déshumanisante qui exclut toute dimension subjectale. Pas de discussion possible. Un protocole, ça ne se discute pas, ça s'applique !
La Souffrance Institutionnelle : Un Cercle Vicieux
L'institution psychiatrique est en souffrance. Les soignants sont usés par les maltraitances administratives. Ils sont acculés par des tâches bureaucratiques ingrates censées rendre compte de la qualité des soins au détriment même des soins. Les temps d'échanges et d'élaboration se réduisent comme peau de chagrin laissant les soignants désemparés dans une institution que la pensée a désertée. Leur isolement et leur détresse croissante renforcent leur sentiment d'insécurité, et par là même, le cercle vicieux des violences institutionnelles.
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La Réduction du Sujet à des Dysfonctionnements Neurobiologiques
À l'aire de la « santé mentale », le sujet est réduit à des dysfonctionnements neurobiologiques, nié dans sa singularité, dans sa complexité. Il est sommé de taire sa souffrance, au risque d'être relégué au rang des incurables, des handicapés comme on les appelle maintenant. Quant aux jeunes internes, victimes, pour la plupart, d'une rupture de transmission, soumis au discours dominant réducteur, ils n'ont désormais pour références que le DSM IV et le vidal. Dressés à chasser les symptômes, ils revendiquent fièrement leur statut de « médecins comme les autres », et se retranchent derrière leurs blouses blanches et leurs bureaux en n'ayant pas conscience qu'ils sont eux même un symptôme. N'a-t-on pas entendu des internes en psychiatrie suggérer que des cours de self-défense soient intégrés à notre formation ? La réalité dépasse parfois la fiction !
Un Avenir Sombre ?
Des murs surmontés de barbelés, des chambres d'isolement « dernier cri », des caméras de surveillance, des bracelets électroniques en guise de lien thérapeutique, c'est ce que l'avenir nous réserve si nous ne réagissons pas. Le projet de soins ambulatoires sous contrainte nous réserve également un avenir bien sombre ! Nos patients seront fichés et traqués sans merci, ils devront pointer aux CMP comme des criminels en sursis au risque de se voir dénoncés puis enfermés. Les hommes n'ont-ils toujours rien retenu de l'histoire ?
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