L'annulation de l'arrêt Roe contre Wade par la Cour suprême des États-Unis a ravivé les tensions autour de l'avortement, mettant en lumière des aspects juridiques, moraux et sociaux complexes. Cet article explore en profondeur le fonctionnement des cliniques d'avortement, les défis auxquels elles sont confrontées, et les enjeux cruciaux qui sous-tendent le débat sur l'interruption volontaire de grossesse (IVG).
Contexte Juridique et Politique
Le 24 juin, la Cour suprême des États-Unis a annulé l’arrêt Roe contre Wade, qui depuis 1973 garantissait aux femmes le droit à l’avortement après consultation de leur médecin durant les deux premiers trimestres de grossesse. Cet arrêt reposait sur les 9e et 14e amendements de la Constitution fédérale, invalidant les lois des États interdisant ou limitant l’accès à l’avortement. Avant 1973, l’avortement était autorisé dans tous les cas dans quatre États et, dans certaines situations, dans seize États, tandis que les trente États restants l’interdisaient.
L’arrêt de 2022, « Dobbs contre l’organisation de défense de la santé des femmes de Jackson », invoque l’absence de mention de l’avortement dans la Constitution et soulève la « question morale fondamentale » du « potentiel de vie ». La Cour juge que l’État doit donner la priorité au « bébé à naître ». Cet arrêt transfère la question de l’avortement aux États, ouvrant la voie à une interdiction complète à l’échelle nationale.
Le Rôle des Mouvements Sociaux
La décennie précédant l’arrêt Roe contre Wade a été marquée par des mobilisations importantes : le mouvement des Noirs pour les droits civiques, la lutte contre la guerre du Vietnam, les luttes féministes pour l’égalité et la légalisation de l’avortement, et les révoltes urbaines. Ces mouvements ont contraint le gouvernement à satisfaire certaines revendications, dont celle de la légalisation de l’avortement.
La Cour suprême a rarement reconnu l’impact de ces mouvements, qui ont pourtant influencé la période précédant l’arrêt Roe. Leur recul dans les décennies suivantes a contribué à la remise en question du droit à l’avortement.
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Fermetures de Cliniques et Déserts de l'IVG
L’arrêt de 2022 a entraîné la fermeture de nombreux centres d’IVG. Des États comme le Texas, l’Oklahoma, l’Arkansas, le Missouri, le Mississippi, l’Alabama et le Dakota du Sud ont mis en œuvre des interdictions quasi totales de l’IVG. Au total, environ 27 États, abritant plus de la moitié de la population américaine, sont devenus ou deviendront des « déserts de l’IVG », dépourvus de lieux, d’équipements et de personnel dédiés.
L’accès à l’IVG est de plus en plus déterminé par la classe sociale, les femmes les plus pauvres étant les plus touchées par ces restrictions.
La Clause de Conscience et ses Conséquences
Dès 1973, les adversaires de Roe contre Wade ont cherché à contourner puis annuler cet arrêt. Les « amendements sur la clause de conscience », proposés par le sénateur Church en 1974, exemptaient les cliniques et hôpitaux privés de l’obligation de proposer l’IVG si cela était contraire à leurs valeurs.
Ces amendements, initialement peu remarqués, ont encouragé les hôpitaux dirigés par l’Église catholique à se retirer du nouveau cadre. D’autres amendements ont étendu les possibilités d’exemption à d’autres établissements et personnels, y compris dans le secteur public. Les tactiques des anti-IVG ont conduit de nombreux hôpitaux à déléguer l’IVG à des cliniques spécialisées, où sont pratiquées aujourd’hui 95 % des IVG.
Violence et Terrorisme contre les Cliniques
Les cliniques spécialisées dans l’IVG sont devenues la cible de partisans du « droit à la vie ». Une vague de terreur a balayé le pays, avec des campagnes de harcèlement, des menaces de mort, des meurtres et des attentats à la bombe. Entre 1977 et 2020, on a recensé onze meurtres, 23 tentatives de meurtre, 42 cliniques victimes de bombes, 194 incendiées et 667 fermées suite à des menaces. Les patientes ont également été harcelées et menacées.
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Cette violence, concentrée entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1990, s’est étendue aux attaques contre l’IVG en général.
L'Amendement Hyde et l'Accès Inégal à l'IVG
En 1976, le Congrès a adopté l’amendement Hyde, supprimant le remboursement de l’IVG par Medicaid, sauf en cas de risque pour la vie de la femme. Cette restriction a été rapidement adoptée par la plupart des États.
Avant l’amendement Hyde, 300 000 femmes à bas revenus avaient subi une IVG prise en charge par Medicaid. En 1977, seules 3 000 ont pu le faire. L’amendement Hyde a montré que, si l’IVG est un droit, l’accès à l’IVG n’est pas garanti, particulièrement pour les femmes les plus pauvres. La Cour suprême a confirmé en 1980 que la liberté de choix d’une femme ne vaut pas droit constitutionnel aux ressources financières permettant de réaliser ce droit.
Le Virage Pro-Vie des Républicains
Dans les années 1960 et au début des années 1970, les républicains soutenaient plus ouvertement le droit à l’IVG que les démocrates. Cependant, dès 1976, le Parti républicain a adopté un programme défendant un amendement à la Constitution pour protéger le « droit à la vie des enfants à naître ».
Ce virage résultait d’un calcul politique cynique visant à conquérir une base électorale parmi les religieux, notamment la hiérarchie de l’Église catholique et les « méga-Églises » protestantes. En promettant de restreindre l’avortement, les républicains ont pris le contrôle de nombreux parlements d’État, adoptant des lois limitant l’IVG. Depuis 1973, 1 369 lois ont été adoptées à cette fin.
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L'Érosion de l'Accès à l'IVG
L’accumulation de restrictions a entravé la pratique de la médecine de la reproduction et rendu plus difficile l’accès à l’IVG. Des hôpitaux ont été fermés à cause des clauses de conscience, des cliniques ont été la cible de violences et des lois restrictives ont entraîné la fermeture de nombreux établissements. En 2000, 87 % des comtés du pays n’avaient aucun prestataire capable de pratiquer une IVG. De 1982 à 2017, le nombre d’établissements pratiquant l’IVG a diminué de 2 908 à 1 587.
Portrait de Diane Derzis : Une Combattante pour le Droit à l'Avortement
Diane Derzis, surnommée « la reine de l’avortement », est une figure emblématique de la lutte pour le droit à l’IVG. Propriétaire de plusieurs cliniques, elle a consacré sa vie à donner aux femmes la possibilité d’avorter. Après avoir elle-même subi une IVG humiliante à 19 ans, elle a décidé de créer des cliniques « chaleureuses et confortables ».
En 2010, elle a racheté une clinique délabrée à Jackson, Mississippi, et l’a transformée en un lieu accueillant, surnommé « la Maison rose ». Elle a attaqué en justice une loi du Mississippi interdisant l’IVG après quinze semaines, mais a finalement perdu devant la Cour suprême en 2022.
Malgré les menaces et les difficultés, Derzis continue de se battre pour le droit à l’avortement. Elle a ouvert de nouvelles cliniques dans des États où l’IVG est légale et alerte sur les attaques contre les pilules abortives et la résurrection de la loi Comstock de 1873.
Les Défis Actuels et les Nouvelles Menaces
Les cliniques d’avortement sont confrontées à de nombreux défis :
- Restrictions Légales : De nombreux États ont adopté des lois limitant l’accès à l’IVG, notamment des interdictions après six semaines de grossesse, des délais d’attente obligatoires et des exigences en matière d’imagerie médicale.
- Attaques contre les Pilules Abortives : Les pilules abortives, utilisées pour la majorité des IVG, sont de plus en plus ciblées par les opposants à l’avortement.
- Résurrection de la Loi Comstock : Cette loi de 1873, qui qualifie les contraceptifs d’« obscènes et illicites », pourrait être utilisée pour interdire leur envoi par la poste ou dans un autre État.
- Violence et Harcèlement : Les cliniques et leur personnel continuent d’être la cible de menaces, de harcèlement et d’actes de violence.
Les Stratégies des Militants Anti-Avortement
Les militants anti-avortement utilisent diverses stratégies pour restreindre l’accès à l’IVG :
- Pressions Politiques : Ils exercent des pressions sur les élus pour qu’ils adoptent des lois limitant l’avortement.
- Actions en Justice : Ils intentent des procès pour contester les lois protégeant le droit à l’avortement.
- Campagnes de Désinformation : Ils diffusent des informations erronées sur l’avortement et ses conséquences.
- Harcèlement des Cliniques et du Personnel : Ils manifestent devant les cliniques, menacent le personnel et harcèlent les patientes.
Le Rôle des Organisations Religieuses
Les organisations religieuses jouent un rôle important dans le débat sur l’avortement. L’Église catholique est farouchement opposée à l’avortement, tandis que les Églises protestantes sont divisées sur la question. Certaines organisations religieuses soutiennent activement les mouvements anti-avortement, tandis que d’autres défendent le droit des femmes à choisir.
Les Conséquences de la Restriction de l'Accès à l'IVG
La restriction de l’accès à l’IVG a des conséquences graves pour les femmes, en particulier les plus vulnérables :
- Augmentation de la Mortalité Maternelle : Les États ayant des lois restrictives en matière d’avortement ont des taux de mortalité maternelle plus élevés.
- Difficultés Économiques : Les femmes qui ne peuvent pas avorter sont plus susceptibles de vivre dans la pauvreté.
- Problèmes de Santé Mentale : La restriction de l’accès à l’avortement peut entraîner des problèmes de santé mentale chez les femmes.
- Inégalités Sociales : Les femmes les plus pauvres et les minorités sont les plus touchées par la restriction de l’accès à l’avortement.
Cliniques d'avortement spécialisées dans la pilule abortive
Afin d'éviter que les patientes ne perdent un seul jour qui pourrait leur être précieux dans le temps qui leur reste, les membres du personnel tentent de planifier un rendez-vous pour chacune d'entre elles le jour même de son appel. Elles ont au téléphone des femmes affolées, terrifiées d'avoir à mener une grossesse non désirée à terme, alors qu'elles n'ont qu'un jour ou deux de retard dans leurs règles. La clinique doit aussi répondre à de nouvelles réactions de la part des patientes. En plus des questions désespérées habituelles -«Combien de temps me reste-t-il?»; «Pourquoi ne pouvez-vous pas m'aider?»; «Où dois-je aller?»; «Comment m'y rendre?»-, le personnel assiste à un déferlement d'angoisse sans précédent.
En vertu de la loi au Texas, les personnes confrontées à une grossesse non désirée n'ont que peu de temps pour réfléchir aux différentes possibilités qui s'offrent à elles: la loi interdit les avortements (avec la menace de poursuites coûteuses intentées par des chasseurs de primes privés) s'ils ont lieu après le début de l'activité cardiaque du fœtus, qui apparaît généralement quatre semaines environ après la conception, durant ce que les professionnels appellent la sixième semaine d'aménorrhée. Mais cela ne veut pas dire que les patientes ont six semaines pour pouvoir avorter légalement. Il faut, en effet, près de cinq semaines pour que la première lueur d'une grossesse -un sac gestationnel- apparaisse à l'échographie. Sept jours plus tard environ, les cellules cardiaques commencent à se déplacer à l'unisson. C'est le moment à partir duquel les cliniques comme le HWRS ne sont plus autorisées à interrompre la grossesse.
En temps normal, les patientes se présentaient à la clinique aux alentours de la septième ou huitième semaine de grossesse. Désormais, beaucoup viennent si tôt que leur grossesse est indétectable à l'échographie, même si leur test était bien positif. Et elles se retrouvent généralement affolées et désemparées lorsqu'on leur dit de revenir la semaine suivante pour une nouvelle échographie. «On a des femmes qui font des tests tous les jours, affirme Catalina Leaño, 51 ans, infirmière en chef au HWRS. Une seule journée peut suffire à faire la différence entre de simples pilules à prendre chez soi et la procédure longue, coûteuse et stressante d'avoir à trouver un moyen pour avorter en dehors de l'État.
Les femmes du personnel de la clinique de Houston sont d'âges divers et ont eu des expériences de vie très différentes, mais elles ont en commun un sens du devoir qui les anime. Beaucoup ont commencé à travailler bénévolement dans des cliniques d'avortement, mues par leur désir d'aider les femmes à vivre de manière libre et indépendante. Si elles ne se sentaient pas personnellement investies pour le droit à l'interruption volontaire de grossesse (IVG), m'ont-elles expliqué, elles ne viendraient pas quotidiennement pour faire perdurer cette pratique médicale que leur État fait tout pour empêcher. Plusieurs employées ont clairement exprimé à quel point elles étaient reconnaissantes envers celles qui leur avaient permis d'avorter lorsqu'elles étaient plus jeunes, leur permettant ainsi de poursuivre leur vie de mère, d'étudiante ou leur carrière professionnelle comme elles l'entendaient.
Depuis son ouverture en 2019, le HWRS se consacre à un seul service médical: l'interruption volontaire de grossesse. Aujourd'hui, une fois par semaine environ, il arrive qu'une femme ne se présente pas à son deuxième rendez-vous. Ou qu'elle se rende à la clinique pour ce deuxième rendez-vous, apparemment prête à prendre la pilule abortive, mais qu'elle reparte sans. Parfois, certaines rentrent chez elles sans la pilule, puis rappellent dans la journée parce qu'elles ont changé d'avis et se demandent s'il leur est encore possible de revenir. «Elles nous disent fréquemment qu'elles ont l'impression de ne pas avoir eu assez de temps pour y réfléchir», regrette Marjorie Eisen.
Les législateurs texans souhaitaient voir moins d'avortements, «mais en fait, d'une certaine manière, on a l'impression que ça pousse les gens à avorter trop vite». Pour le dire autrement, la nature restrictive de la loi fait plus qu'entraver l'accès des patientes à l'IVG. Plusieurs études ont montré que les regrets après une IVG sont extrêmement rares. Dans une étude portant sur 667 femmes ayant avorté, 84% des interrogées disaient n'éprouver que des sentiments positifs, ou aucun sentiment, au sujet de leur IVG subie cinq ans auparavant. À Houston, quand les patientes avaient plus de temps pour digérer la nouvelle de leur grossesse, elles arrivaient généralement à la clinique en étant sûres de leur choix. Aujourd'hui, les conseillères de la clinique de Houston disent qu'elles n'ont jamais vu tant de patientes en proie au doute et à l'indécision. «Selon moi, c'est ce qui a été l'effet le plus pervers de lette loi, témoigne Jeana Nam, 27 ans, qui travaille ici en tant que conseillère.
Pour beaucoup d'autres patientes, le choix reste clair. Une femme de 24 ans qui avait eu rendez-vous à la clinique en avril m'a affirmé qu'elle avait immédiatement su quoi faire lorsqu'elle avait appris qu'elle était enceinte. «J'ai déjà trois enfants. Le plus jeune a 6 mois et le plus grand 4 ans, m'a-t-elle confié. Un mercredi du mois d'avril, je me suis assise dans l'arrière-salle de l'établissement pendant que Marjorie Eisen et Jeana Nam répondaient à des appels de femmes cherchant à obtenir des soins. L'une d'elles, que j'appellerai Rebecca, a dit à Jeana Nam qu'elle avait fait plusieurs tests de grossesse qui avaient tous été négatifs, mais qu'elle était sûre d'être enceinte. Elle avait un retard de six jours dans ses règles. «Vous pouvez venir pour faire une échographie, mais il est vraiment peu probable que l'on puisse voir quelque chose si vos tests ont été négatifs, lui a répondu Jeana Nam. Rebecca venait d'emménager au Texas et elle n'avait ni assurance maladie, ni médecin traitant à consulter en cas de retard de règles. Elle a insisté pour avoir un rendez-vous dans la journée.
Entre deux appels, les conseillères parlent des patientes qui, en raison du calendrier serré, de la précision cruelle de l'interdiction de l'avortement et des aléas de la vie quotidienne, n'ont pas pu faire leur IVG à temps. L'une d'elles avait eu du retard dans ses règles, mais le test de grossesse qu'elle avait fait chez elle était négatif. Le médecin du HWRS lui avait conseillé d'en refaire un une semaine plus tard. Trois semaines après, lorsqu'elle s'était souvenue qu'elle devait faire un nouveau test, il était positif.
Afin de bien renseigner les patientes sur les délais, Catalina Leaño note soigneusement tous les détails sur chaque échographie. S'il y a une vésicule vitelline dans le sac gestationnel, «le fœtus commencera à en sortir au bout d'un jour ou deux. Puis, un jour plus tard, les cellules cardiaques commenceront à battre ensemble, détaille-t-elle. Donc, je dis à la patiente qu'elle est en avance, mais à cause de cette loi ridicule, elle n'a vraiment qu'un jour ou deux pour revenir. Les conseillères disent toujours aux patientes que si elles ne sont pas certaines de vouloir mettre un terme à leur grossesse, il vaut mieux qu'elles attendent d'être prêtes, même si cela implique de sortir de l'État.
Mais elles ne peuvent pas non plus déterminer avec une certitude exacte le moment où chaque grossesse franchira le seuil à partir duquel l'avortement sera illégal. «C'est un processus biologique, explique Catalina Leaño. Je ne peux que me fier à mon intuition. Et ça ne laisse pas aux femmes assez de temps pour y réfléchir sereinement. «Est-ce que l'État veut vraiment que les femmes prennent plus le temps d'y réfléchir? Non.
Kathy Kleinfeld, fondatrice et administratrice de la clinique, est habituellement un monstre de calme, de professionnalisme et de bonne humeur, mais elle n'a pu s'empêcher de sortir de sa réserve lorsque je lui ai parlé des conséquences de la loi. «C'est tout de même très ironique, parce que le Texas est cet État qui vous dit: “Oh, attendez, il faut vingt-quatre heures. Après l'échographie, il faut que vous rentriez chez vous pour y réfléchir, parce qu'on veut que vous soyez sûre”, s'agace-t-elle. Toute cette pression sur “On veut que vous soyez vraiment sûre de votre choix avant de passer à l'acte”, et ils instaurent une interdiction à six semaines, ce qui fait que les femmes n'ont que quelques jours pour découvrir qu'elles sont enceintes, faire leur choix, trouver un rendez-vous et enfin avorter?! Qu'est-ce que c'est que cette histoire?! Est-ce que l'État veut vraiment que les femmes prennent plus le temps d'y réfléchir? Non. Mais elles ont découvert que beaucoup de patientes étaient souvent trop sous le choc de la nouvelle -beaucoup d'employées me les ont décrites comme des «biches prises dans des phares»- pour assimiler une recommandation aussi banale.
En dehors de l'État, les cliniques les plus proches se trouvent en Louisiane. Mais comme la plupart des patientes ne peuvent pas prendre l'avion, l'Oklahoma est une meilleure solution. Les cliniques d'IVG de Louisiane étant désormais inondées de patientes du Texas, leurs carnets de rendez-vous sont pleins plusieurs semaines à l'avance. Autre signe de l'effondrement total de l'accès aux cliniques d'avortement dans le sud des États-Unis: la clinique de Houston reçoit maintenant fréquemment des patientes en début de grossesse qui arrivent de Louisiane, même en dépit de l'interdiction qui frappe le Texas, parce qu'elles ont pu y obtenir un rendez-vous plus rapidement que dans leur État. Il existe une loi similaire en Oklahoma, mais le premier rendez-vous peut se dérouler par téléphone, ce qui permet aux Texanes de faire l'aller-retour en une seule journée (éreintante).
Mais cette solution pourrait bientôt disparaître également. Au début du mois de mai, Kevin Stitt, le gouverneur de l'Oklahoma, a signé une loi qui, quand elle prendra effet en août, rendra illégal tout avortement, à l'exception de ceux pratiqués dans le but de sauver la vie de la femme enceinte. Un projet de loi distinct, fonctionnant de la même manière que la loi texane pour ne pas dire qu'elle interdit tous les avortements -en s'appuyant sur la méthode des chasseurs de primes, qui a permis à la loi de rester en vigueur alors même qu'elle est contestée au tribunal-, y a également été adopté. Sortir de l'État semble être une solution tout simplement impossible pour certaines Texanes enceintes. «Elles nous supplient carrément: “Je ne peux aller dans un autre État. Mes parents ne sont pas au courant”; “Mon mari va me tuer”; “Je n'ai pas assez d'argent. Mes enfants dépendent de moi. Je suis la seule à gagner de l'argent”, confie Catalina Leaño.
D'un certain point de vue, l'affluence de personnes qui suivent leurs cycles de près et qui détectent leurs grossesses à un stade précoce témoigne de leur détermination et de leur résilience. «Ça prouve l'ingéniosité des femmes, constate Kathy Kleinfeld. Nous savons que les femmes finiront toujours par obtenir les services dont elles ont besoin. L'histoire l'a montré à maintes reprises. Toutefois, cette aptitude à parvenir à ses fins peut aussi être perçue comme un signal de détresse, car elle provient d'une population terrorisée dont l'État s'est approprié les capacités procréatrices. La souffrance dont est témoin le personnel des cliniques d'avortement du Texas est le signe d'une crise nationale des droits humains qui se profile à l'horizon. Ce qui a été décidé, c'est la désintégration éclair d'infrastructures spécialisées qui ont sauvé la vie d'innombrables patientes -et ont amélioré de façon spectaculaire les perspectives physiques, mentales et économiques de générations entières de femmes- dans les décennies qui suivirent l'arrêt Roe v.
Un raz-de-marée de législations anti-IVG déferle dans différents États américains, en partie dans le but d'inciter la Cour suprême à affaiblir ou annuler l'arrêt Roe v. Wade. Pour l'instant, Kathy Kleinfeld tient à jour le compte de toutes les patientes que la clinique a reçues pour des échographies et qui, lorsqu'une activité cardiaque fœtale a été détectée, ont été renvoyées. À moins que ces femmes ne reviennent à la clinique de Houston pour le suivi, Kathy Kleinfeld ne saura jamais comment elles se sont débrouillées. Une autre professionnelle de la ville qui pratique des IVG a confié à la fondatrice de la HWRS qu'elle avait tenté de joindre ses anciennes patientes afin de prendre de leurs nouvelles, mais qu'elle avait eu beaucoup de mal à le faire.
Catalina Leaño dit qu'elle se souviendra toujours d'une femme paniquée qui l'avait suppliée de faire exception à la règle. La patiente avait raconté qu'un peu plus d'un mois auparavant, elle s'était réveillée, désorientée, dans une chambre d'hôtel un peu louche. Elle était persuadée que quelqu'un avait drogué sa boisson. Elle n'avait pas de moyen de contraception, parce qu'elle n'était pas active sexuellement. Ce jour-là, à la clinique, Catalina Leaño a réalisé une échographie qui a révélé un mouvement des cellules cardiaques du fœtus. Plusieurs semaines après, elle a hésité à recontacter la patiente pour savoir comment elle allait, mais elle s'en est empêchée. «Lorsqu'on pratique des IVG, on aimerait bien pouvoir pendre des nouvelles des gens, mais on n'a pas envie de rappeler aux patientes ce qu'elles ont vécu, de les replonger dans cette période de leur vie, affirme-t-elle. Je me pose des questions et je les garde pour moi, vous voyez? C'est juste que… je ne veux pas les blesser.
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