Bertrand Badie, éminent professeur à Sciences Po Paris et spécialiste des relations internationales, est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages de référence. Son parcours personnel, marqué par une double culture franco-persane, a profondément influencé sa pensée et sa vision du monde. Cet article se propose d'explorer l'enfance de Bertrand Badie, l'impact de son héritage familial et son analyse des relations internationales contemporaines.
Un héritage familial riche et complexe
Bertrand Badie est né d'un père iranien, Mansour Badie, arrivé à Paris en 1928, et d'une mère issue de la bourgeoisie française. Mansour Badie, issu d'une famille convertie au protestantisme par une mission américaine presbytérienne, avait choisi la France, pays de Victor Hugo et de Louis Pasteur, pour y faire ses études. Il s'inscrit à la faculté de médecine et obtient son doctorat.
Cette double culture a d'abord été un atout pour Bertrand Badie, lui permettant de puiser dans sa persanité et de développer une ouverture sur le monde. « Je vivais très jeune enfant, écrit-il, dans ce double monde, de façon tellement quotidienne et intime qu’ils me semblaient constituer, l’un et l’autre, un ensemble unique, mon propre univers, celui qui était vite devenu inséparable de mon cheminement individuel. »
Cependant, il découvre aussi très tôt le revers de la médaille. Dans son collège religieux, en pleine guerre d'Algérie, il est traité de « bicot-youpin » par ses camarades. « Que voulez-vous, dira le directeur à ses parents, votre fils est tellement faible en gymnastique ! »
Les épreuves de l'enfance et la construction d'une identité
Bertrand Badie nous dit comment, enfant franco-persan, il a été traité de “bicot-youpin” dans son collège catholique et comment il a dépassé l’humiliation. Les humiliations subies par son père, qui s'est vu refuser le droit de s'installer en France comme chirurgien malgré son engagement dans la Résistance, ont également marqué Bertrand Badie.
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Ces épreuves ont forgé sa vision du monde et son engagement pour la justice et la dignité humaine. « J’ai conquis à travers quelques-uns de ces moments de souffrance, écrit Badie, la certitude de mon bon droit lorsqu’il était outrageusement blessé. » Et de reconnaître : « Peut-être même y ai-je appris une forme d’intransigeance, le refus de certains compromis ou de diverses complaisances. »
Une vision originale des relations internationales
Les idées-forces de Bertrand Badie sont connues. Le cadre westphalien n’existe plus. À l’ère bipolaire a succédé, après un bref moment d’illusion unipolaire, un monde a-polaire, mais rendu interdépendant par la mondialisation. La puissance n’est plus la puissance, et l’impérialisme américain se voit bousculé par d’autres, russe et chinois notamment. Le Sud, qui n’a cessé de s’affirmer, refuse de prendre parti dans ces conflits inter-impérialistes. Au-delà, ce sont toutes les sociétés qui deviennent un acteur majeur et parfois même décisif des relations internationales.
Cette perception originale de l’histoire contemporaine, développée dans les dizaines de livres qu’il a écrits ou dirigés, Bertrand Badie l’a forgée tout au long des décennies, au fil de ses voyages, de ses rencontres, de ses cours et de ses conférences en France et aux quatre coins du monde. Il s’agit évidemment d’une construction intellectuelle, mais dont le lecteur mesure, en tournant les pages de Vivre deux cultures, combien elle s’enracine dans une enfance et une adolescence marquées par le cosmopolitisme.
Avec le temps et les études, mais surtout après Mai 1968, les épreuves subies imprègnent toute sa vision du monde : « Moi qui avait dû, pendant des années, affronter les rebuffades des porteurs de souches et de racines, j’étais heureux de baigner dans un air nouveau grâce auquel l’humanité dans son entier était enfin tenue pour une grande famille solidaire.[…] L’Autre avait désormais un droit affiché à l’existence et à la dignité, il accédait à la dignité de servir d’exemple ; on admettait enfin qu’un Palestinien puisse aussi souffrir d’avoir tout perdu de l’héritage de la vie. On était bien dans le monde global, dans cet espace où l’itinéraire de mon père et celui de ma mère pouvaient enfin se réconcilier. »
L'art de la paix : une nécessité dans un monde en crise
Bertrand Badie étudie les tumultes du monde depuis des décennies et tente d’analyser les conditions de la paix aujourd’hui. Gaza, Ukraine, Liban, RDC… aucune guerre actuelle n’a débouché sur un traité viable. Dans le désordre mondial actuel, la question de la paix n’a jamais été aussi importante. Les conflits en Ukraine, au Proche-Orient, au Yémen, en République démocratique du Congo, au Liban ou en Birmanie dévoilent une diplomatie en panne. Le recours à la force et à la violence n’a jamais été aussi systématique.
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Bertrand Badie constate que depuis 1945 les nombreuses guerres n’ont abouti ni à aucune paix durable ni à un nouvel ordre international. Un changement est donc nécessaire dans les relations internationales pour dépasser la logique d’affrontement, de compétition entre puissances. La paix doit reposer sur un projet de coexistence, de sécurité sociale et répondre aux grands défis planétaires : climatiques, sanitaires et alimentaires. Le professeur émérite à Sciences-Po Paris les définit dans son ouvrage, intitulé « l’Art de la paix ».
Pour Bertrand Badie, la paix ne signifie pas simplement la « non-guerre », mais savoir pratiquer l’art de la coexistence. Et derrière la coexistence, il y a l’impératif de reconnaissance. Or ces deux conflits dérivent du déni absolu de l’une et l’autre de ces vertus.
Dans le conflit israélo-palestinien, il n’y aura jamais de paix sans reconnaissance paritaire, sans que l’État d’Israël n’admette pleinement le droit du peuple palestinien à construire un État : depuis plus de trois quarts de siècle, ce conflit dérive d’un « politicide », ce refus méprisant, opposé au peuple palestinien, de le laisser s’ériger en communauté politique.
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