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La Berceuse : Du Silence de l'Oralité à l'Écrit

La berceuse, un genre souvent perçu comme mineur de la littérature orale, est bien plus qu'une simple chansonnette. C'est une musique chantée intimement liée à l'acte de bercer, un chant d'attente qui cherche à apprivoiser un sommeil parfois capricieux. Son rythme, souvent basé sur deux notes alternées imitant les oscillations du berceau, est censé favoriser l'endormissement. De nos jours, ce genre est transmis à la fois oralement, souvent de manière fragmentaire, et par écrit. Cet article propose d'explorer l'impact de l'écriture sur la berceuse, en examinant ce qui se perd de son essence orale lorsqu'elle est transcrite.

I. La "Trappe de la Scription" : Ce qui se Perd dans la Transcription

La transcription des berceuses orales dans des recueils et des livres entraîne inévitablement une perte. Ce mouvement de transcription est ancien, comme en témoigne la présence de berceuses dans La Friquassée crotestyllonnée, publié à Rouen en 1601. Cependant, c'est au XIXe siècle que les collectes de berceuses prennent une ampleur considérable, à l'instar de L’Emprô genevois de J.-D. Blavignac.

La Standardisation de l'Écrit

Soumises à l'ordre graphique, ces retranscriptions s'alignent sur la page blanche. Elles sont regroupées et occupent une place précise dans chaque recueil. Dans Rimes et jeux de l’enfance, par exemple, les variantes sont introduites par des lettres (a, b) et des notes de bas de page. L'écrit est segmenté par des virgules et des points-virgules, organisé en strophes, avec une majuscule au début et un point à la fin, offrant ainsi un ensemble délimité. Des italiques indiquent systématiquement la région de France où l'exemple a été collecté. L'imprimé calibre et standardise un ensemble numéroté, transformant les berceuses recueillies en objets muets, parfois accompagnées de leur partition.

Uniformisation et Décontextualisation

L'assignation graphique uniformise les berceuses, les faisant ressembler aux rondes et aux formulettes. Comme l'a souligné A., un énoncé écrit peut être examiné en détail, décomposé, manipulé et extrait de son contexte. Il devient intemporel, dépersonnalisé et soumis à une analyse critique différente de celle d'un énoncé purement verbal.

La Malléabilité de la Parole Chantée Perdue

La malléabilité propre à la parole chantée disparaît également. On connaît le début d'une berceuse, mais pas sa fin, car son efficacité est marquée par son interruption. L'adulte qui berce adapte sa voix à l'avancée du sommeil, diminuant l'intensité, transformant les paroles en sons répétés et murmures fredonnés, jusqu'au silence final. La berceuse orale est un échange ouvert, une communication paradoxale où aucune réponse articulée n'est attendue. L'effet performatif prime, laissant une part d'improvisation dans le choix des paroles, qui peuvent être répétées, oubliées, inventées ou empruntées. L'endormissement est imprévisible. En revanche, la berceuse écrite fige cette improvisation.

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De l'Esthésique à l'Esthétique

Jean-Jacques Rousseau, dans son Essai sur l’origine des langues, affirmait que l'écriture "substitue l'exactitude à l'expression" et que "il n’est pas possible qu’une langue qu’on écrit garde longtemps la vivacité de celle qui n’est que parlée". Ce passage de l'esthésique à l'esthétique se retrouve dans les berceuses lorsqu'elles deviennent texte écrit. Un monde de sensations se perd au profit d'une esthétisation d'un répertoire patrimonial à conserver et à transmettre. L'événement de parole unique qu'est le chant de la berceuse repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. L'enfant reconnaît l'inflexion d'une voix, ressent la chaleur et le souffle de la personne qui le berce. Le rythme du balancement et des pulsations cardiaques lui rappellent peut-être le rythme bienfaisant de la vie intra-utérine. La répétition de sons ou de mots berceurs imite le va-et-vient du bercement.

La Perte du Corps

Le contact hic et nunc, si complexe, ne peut être rendu par la berceuse écrite. C'est la perte du corps qui est révélée par le passage au répertoire. Les corps en co-présence, la gestualité, le toucher, la voix et ses inflexions mélodiques jouent un rôle essentiel. Pour remplir sa fonction, la berceuse peut se passer de mots, mais pas du corps et du geste. Marcel Jousse souligne que si "l’écriture empêche le libre jeu des gestes", "nos mots sont incarnés profondément dans nos gestes".

II. Berceuse : Un Changement de Paradigme Culturel

Le mot "berceuse" apparaît dans la langue française peu avant le début des grandes collectes. Le complément du Dictionnaire de l’Académie Française de 1881 le mentionne. Auparavant, on parlait de "chanson de nourrice", comme dans La Friquassée crotestyllonnée. Le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy donne le terme de "berceresse" pour "femme qui berce" et "bercere" pour "nourrice qui berce". Ce changement lexicographique marque un changement de paradigme culturel, où la dimension pragmatique s'efface au profit de la catégorisation littéraire savante.

Un Micro-Rituel Domestique

La berceuse est un micro-rituel domestique où celui qui berce (souvent la mère) est un passeur, aidant l'enfant à passer de la présence à la séparation des corps. Le sommeil est l'expérience de la séparation originelle d'avec la mère. Pour s'endormir, il faut s'abandonner, apprivoiser le noir, le silence, la solitude et l'immobilité. La berceuse, avec ses paroles chantées, ses fredonnements, le rapprochement des corps et le balancement régulier, rassure et assure la transition. Lorsque l'enfant ferme les yeux, le chant devient murmure et l'adulte le dépose délicatement dans son berceau.

Berceau et Tombe : Une Homologie

Ce rituel des débuts de la vie trouve un écho au moment de la quitter. Il existe une homologie entre le sommeil pacifié engendré par la berceuse et le sommeil éternel. Cette homologie entre le berceau et la tombe est exploitée par certains imaginaires culturels et artistiques.

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La Berceuse dans l'Art et la Littérature

Le tableau La Berceuse de Vincent van Gogh illustre ce double endormissement. L'artiste se demandait s'il avait "chanté avec ses couleurs une petite berceuse". La série des Berceuses encadre l'épisode de l'oreille coupée et précède le suicide de l'artiste. La berceuse est ici moins une chanson qu'un geste. Une femme tient une corde accrochée à un berceau invisible, cherchant peut-être à renouer avec les gestes maternels ou à trouver l'apaisement.

L'anthropologie culturelle, à travers la danse sarde de l'argia, offre un autre exemple de ce continuum symbolique entre bercement des vivants et des morts. La personne piquée par l'argia, âme coupable, doit être exorcisée. Le choix du rite dépend de l'identification de la victime à un enfant ou à un défunt.

La littérature offre également de nombreuses associations berceuse-mort, soulignant les traits d'oralité de ces berceuses rituelles. Chateaubriand, dans Atala, décrit le rite funéraire d'une jeune indienne qui berce son enfant mort. Dans "La Jasante de la vieille", J. Rictus fait entendre le parler d'une mère venue se recueillir sur la tombe de son fils guillotiné. Émile Zola, dans L’Assommoir, scénographie le passage vers le grand sommeil, où le "fais dodo" de la berceuse re-ritualise ce que la mort avait défait.

III. La Berceuse Aujourd'hui : Esthétisation et Commercialisation

Aujourd'hui, les berceuses font partie intégrante de la littérature de jeunesse. Le site Ricochet répertorie une vingtaine d'occurrences, principalement des livres-CD. Ces derniers sont souvent présentés comme des spectacles musicaux à forte plus-value esthétique, avec des interprètes exceptionnels.

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