Au clair de la lune, Une souris verte, Jean Petit qui danse, Il était un petit navire… Ces comptines, apprises à l’école ou fredonnées par nos parents, semblent anodines. Pourtant, derrière ces airs guillerets se cachent des histoires surprenantes, parfois macabres, évoquant meurtre, torture, pauvreté et autres thèmes adultes. Cet article explore les significations cachées de ces chants populaires, révélant un aspect méconnu de notre patrimoine culturel.
Comptines : fenêtres sur un passé trouble
Les comptines sont bien plus que de simples chansons pour enfants. Elles sont le reflet d'une époque, de ses préoccupations et de ses mœurs. Certaines sont nées de faits historiques précis, d'autres sont des adaptations de chansons populaires ou grivoises. Leur transmission orale a souvent modifié leur sens initial, les chargeant de nouvelles significations au fil du temps.
1. Au clair de la lune : une comptine aux sous-entendus érotiques
Cette comptine, dont la première publication date de 1843, recèle des doubles sens à connotation sexuelle. La plume, la chandelle morte et le briquet que l’on bat sont autant de métaphores phalliques. La chandelle qui s'éteint symbolise un pénis en panne d'érection, nécessitant une "plume" (lume, lumière en vieux français) pour se rallumer. L'expression "on bat le briquet" était synonyme de relations sexuelles au XVIIIe siècle. Lubin, en quête désespérée de feu, serait un moine cédant à la luxure, cherchant à assouvir son désir sexuel. Ainsi, "On chercha la plume, on chercha du feu" suggérerait que Lubin se rend chez la voisine de Pierrot en quête de sexe.
2. Il était un petit navire : cannibalisme en haute mer
Cette comptine raconte l'histoire d'un équipage de matelots en mer Méditerranée, confronté à une pénurie de nourriture après plusieurs semaines de voyage. Pour survivre, ils tirent au sort celui qui sera mangé. Le sort s'abat sur le plus jeune marin, qui est finalement sauvé par une intervention divine : des milliers de poissons sautent sur le navire. Cette histoire macabre rappelle un fait réel : celle d'Owen Coffin, un jeune Américain qui, en 1821, accepta d'être sacrifié pour que ses compagnons d'infortune puissent survivre après que leur baleinier ait dérivé pendant des semaines.
3. Jean Petit qui danse : un chant de torture
Jean Petit était l’un des chefs de file de la révolte des paysans de Villefranche-sur-Saône (Rhône) au XVIIe siècle, l’insurrection des Croquants. En juin 1643, à la mort du roi Louis XIII, les paysans prennent les armes et se battent contre l’armée royale. Plus nombreuse, cette dernière met fin à l’insurrection et capture les chefs dont Jean Petit. Cette chanson décrit en réalité la façon dont il a été torturé en place publique, ses membres brisés les uns après les autres.
Lire aussi: Pourquoi chanter des berceuses à votre bébé ?
4. Une souris verte : un soldat torturé
Selon la légende, la souris verte serait un soldat vendéen traqué par les soldats républicains pendant la Guerre de Vendée (1793-1796). Capturé, il est torturé à l'huile bouillante et à la noyade, d'où les paroles "trempez-la dans l'huile, trempez-la dans l'eau, ça fera un escargot tout chaud". Bien que les origines de cette chanson restent obscures, cette interprétation sombre témoigne de la violence de l'époque.
5. Dansons la capucine : la misère et la joie mal placée
Dansons la Capucine conte l’histoire de pauvres enfants qui n’ont plus rien à manger, plus de pains, plus rien. Et qui envient leur riche voisine qui ne manque de rien. La maison de cette riche voisine brûle. Les enfants s’en réjouissent car alors que la voisine pleure, eux, rigolent et sont heureux : « Y’a du plaisir chez nous, on pleure chez la voisine, on rit toujours chez nous ».
6. À la pêche aux moules : une agression sexuelle suggérée
Dans la chanson à la pêche aux moules, il est question d’une petite fille qui ne veut plus aller à la pêche, explique Topito, car les « gens de la ville » lui ont pris son panier… et l’ont violé.
7. Nous n’irons plus au bois : une protestation contre la fermeture des maisons closes
Nous n’irons plus au bois est née au XVIIe siècle en réaction à la fermeture des maisons closes - signalées par la présence de laurier sur les portes par Louis XIV aux alentours du château de Versailles, décrit France Info . Le roi veut notamment lutter contre la propagation de maladies qui touchent ses soldats. Pour protester contre la décision du roi, cette chanson invite au libertinage : « Entrez dans la danse, voyez comme on danse, chantez, dansez, embrassez qui vous voudrez ».
8. Il court, il court le furet : une contrepèterie anticléricale
Cette comptine à l’air champêtre est ce que l’on appelle une contrepèterie, c’est-à-dire un jeu de mots qui consiste à inverser des lettres ou des syllabes pour donner un sens burlesque à une phrase. Si vous remplacez le « c » de « court » par le « f » de furet et le « f » par le « c », vous allez vite comprendre… Cette comptine était chantée sous la Régence de Philippe d’Orléans (1715-1723) pour se moquer de l’Abbé Dubois, précepteur, puis Premier ministre du Régent souligne Europe 1 .
Lire aussi: Analyse musicale de La Reine des Neiges
Autres exemples de comptines aux significations troubles
- Ne pleure pas Jeannette: Jeannette est amoureuse de Pierre, mais ce dernier est en prison. Ses parents veulent alors la marier avec un prince ou un baron, mais cette décision la rend malheureuse. Elle demande à être pendue avec son Pierre pour éviter ce triste sort.
- C'est la mère Michel: Dans le texte, une allusion renvoie au chantage que l’on fait souvent aux enfants : « Donnez une récompense il vous sera rendu ». Quant à la phrase « Si vous m’rendez mon chat vous aurez un baiser », elle sous-entend qu’il faudrait user de ses charmes pour obtenir quelque chose. Enfin, selon les versions, on peut avoir également : « Votre chat sera vendu ou pendu ».
- Il était une bergère: La bergère, en colère, tue son chaton. Et le comble de l’histoire, elle n’est même pas punie par son père pour cet acte violent. Autre sens caché : « Laisser le chat aller au fromage » signifiait, en ancien français, « perdre sa virginité avant le mariage ».
- La Légende de Saint Nicolas: Trois enfants sont tués et coupés en morceaux par un boucher. Saint Nicolas les ressuscite après sept ans.
L'inconscient tapi dans les berceuses
La psychanalyse suggère que les chansons que nous choisissons ne sont pas anodines. Elles peuvent révéler nos peurs, nos désirs refoulés et nos traumatismes inconscients. L'expérience d'une musicothérapeute en milieu hospitalier, notamment en réanimation pédiatrique et néonatale, illustre comment les comptines peuvent faire surgir l'inconscient, tant chez les patients que chez leurs parents.
Par exemple, une mère dont le bébé est gravement malade choisit une berceuse évoquant un enfant au cœur rempli d'or qui rencontre le mal d'amour. Cette chanson exprime en réalité sa propre peur pour son enfant et son désir de ne pas y penser. De même, un enfant brûlé réagit positivement à une chanson parlant du feu, démontrant que l'on ne peut présumer de la réaction de chacun face à un texte particulier.
Faut-il bannir ces comptines ?
Il serait absurde de priver les enfants de ces chansons sous prétexte qu'elles contiennent des éléments sombres ou violents. Les comptines font partie de notre patrimoine culturel et contribuent au développement de l'imaginaire enfantin. Elles peuvent également être l'occasion d'aborder des sujets sensibles avec les enfants, en adaptant le discours à leur âge et à leur sensibilité.
Il est important de se rappeler que les enfants ne perçoivent pas toujours le sens caché des comptines. Ils sont avant tout sensibles à la mélodie, au rythme et aux images qu'elles évoquent. En tant qu'adultes, nous pouvons choisir de leur raconter l'histoire qui se cache derrière ces chansons, ou simplement les laisser apprécier leur poésie et leur musicalité.
Lire aussi: Berceuses Célèbres : Analyse et Exemples
tags: #berceuse #enfant #signification #mort