Colette, figure emblématique de la littérature française, est célébrée pour sa prose poétique, son exploration sensorielle du monde et sa capacité à transmuter ses souvenirs en récits d'une grande richesse. Au cœur de son œuvre, le thème du "berceau", souvent associé à son pays natal et à l'enfance, occupe une place prépondérante. Cet article se propose d'explorer la définition de ce "berceau de Colette", en s'appuyant notamment sur son recueil de nouvelles poétiques, Les Vrilles de la vigne, et d'autres œuvres significatives.
Les Vrilles de la vigne : Un Recueil de Souvenirs et de Récits
Les Vrilles de la vigne, publié en 1908, est un recueil de nouvelles poétiques qui marque un tournant dans la vie de Colette, qui doit conquérir sa liberté. Colette commence son recueil par l'histoire d'un rossignol qui ne chantait que le jour. Le rossignol croit qu’il va mourir. Il se met alors à chanter si fort qu’il parvient à se libérer. Enfin, le rossignol se promet une chose : ne plus jamais dormir. Et la nuit suivante, il chante pour se tenir éveillé.
Ce recueil représente un véritable tournant dans la vie de Colette, qui doit conquérir sa liberté. Colette se reconnaît dans ce rossignol, qui a chanté pour se libérer.
Dans ce recueil, Colette explore son amour pour la nature, sa nostalgie des paysages de son enfance, des souvenirs des bords de mer qu’elle a connus plus tard, des réflexions personnelles sur le temps, des portraits de personnes chères.
"Jour gris" : Une Plongée au Cœur du "Berceau"
L'extrait "Jour gris", tiré des Vrilles de la vigne, illustre parfaitement la capacité de Colette à transmuter ses souvenirs en une prose poétique d'une grande richesse. Installée en bord de mer, un plaid sur les genoux, en proie à la nostalgie, l’écrivaine chasse son compagnon, souhaitant rester seule, puis, capricieuse comme le vent, le rappelle, et le chasse à nouveau.
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Dans ce premier mouvement, Colette introduit son pays natal à travers une description sensorielle unique. La nature est décrite avec des couleurs évocatrices comme le "bleuir" et l'"azur mauve", créant une atmosphère onirique. Les couleurs évoquées sont pastel : « bleuir » , « azur mauve ». La « montagne ronde » , les « cailloux » et « papillons » se confondent dans le « même azur mauve et poussiéreux ». C’est alors le début d’une féerie.
Le deuxième mouvement approfondit la description du pays natal, le transformant en un lieu presque mythique. La forêt est décrite comme un lieu limite, "où finit le monde", suggérant qu'elle se situe à la frontière entre le réel et l'imaginaire. La comparaison entre la vallée et le berceau («une vallée étroite comme un berceau») donne à ce pays son caractère originel et fondateur dans la personnalité de l’auteur.
Ce brouillard est ensuite personnifié : «un brouillard ténu, blanc, vivant, un gracieux spectre de brume couché sur l’air humide…» puis«ce brouillard vivant comme une âme». Cette personnification confère un aspect fantomatique à cet élément. Quant aux points de suspension, récurrents, à l’usage du présent, ils contribuent à donner à cette description un aspect rêveur et suspendu: la narratrice est elle-même envoûtée et parle comme en un songe éveillé. Ce paysage n’est pourtant pas complètement immobile puisque la forme du brouillard évolue imperceptiblement : «Animé d’un lent mouvement d’onde, il se fond en lui-même». Prolongeant la personnification, ses métamorphoses sont ensuite énumérées : «et se fait tour à tour nuage, femme endormie, serpent langoureux, cheval à cou de chimère…». Les deux adjectifs «endormie» et «langoureux» confirment l’atmosphère de torpeur sensuelle qui émane de cette description. Quant au «cheval à cou de chimère», il nous plonge dans l’irrationnel du rêve et annonce la mise en garde qui clôt ce paragraphe: «si tu restes trop tard penché vers lui sur l’étroite vallée, à boire l’air glacé qui porte ce brouillard […] toute la nuit tes songes seront fous…». Le risque encouru par le spectateur est une ivresse. La synesthésie «à boire l’air glacé» associe l’air à un liquide qui conduirait le spectateur aux hallucinations ou aux cauchemars.
Colette relance sa description avec deux impératifs : « Écoute encore, donne tes mains » . L’adverbe « encore » souligne son avidité à se replonger dans ce rêve éveillé. Cette fois, il ne s’agit plus seulement d’un tableau à contempler, mais d’un paysage dans lequel on peut entrer et où la narratrice se fait guide : «si tu suivais, dans mon pays, un petit chemin que je connais». La reprise du conditionnel, de l’expression «dans mon pays» et de la relative « que je connais», font écho aux expressions qui ouvraient le premier paragraphe et scandent comme une formule magique ce troisième volet de la description. Fleurs et couleurs vives, absentes des premiers paragraphes, apparaissent: «jaune et bordé de digitales d’un rose brûlant». La synesthésie («rose brûlant») exprime l’intensité de la couleur. Mais la beauté de ce paysage paradisiaque est telle qu’elle mène à la mort: «tu croirais gravir le sentier enchanté qui mène hors de la vie…». Car dans cet «enchantement», le visiteur n’est plus maître de ses mouvements : «Le chant bondissant des frelons fourrés de velours t’y entraîne». Dans ce lieu, tout est douceur («le chant», le «velours»), mais aussi puissance inquiétante («t’y entraîne»), obsession: «et bat à tes oreilles comme le sang même de ton cœur». Ce paysage n’est pas seulement extérieur : il vit à l’intérieur de la narratrice, puisque les sons de son propre corps se confondent avec ceux du paysage : « bat à tes oreilles comme le sang même de ton coeur » . Cette description est donc aussi une descente en soi-même. Enfin, une forêt se dessine en haut du chemin, à la fin d’une ascension symbolique: «la forêt, là-haut». Cette forêt aussi est pleine d’étrangeté : elle est «ancienne», «oubliée de hommes», d’une beauté envoûtante et synonyme de mort: «où finit le monde…», «toute pareille au paradis». Ce paysage est bien celui d’un Au-delà.
Le dernier mouvement, bien que non détaillé dans l'extrait fourni, marquerait probablement un retour à la réalité après cette plongée dans le souvenir et l'imaginaire. D’autres secrets sont sur le point d’être révélés, quand le discours est interrompu par un brusque retour à la réalité : «écoute bien car…». Le retour à la réalité est brusque. Alors qu’elle allait poursuivre sa description, portée par ses visions, la narratrice s’interrompt. Le nouveau paragraphe s’ouvre ainsi sur une exclamation surprise : « Comme te voilà pâle et les yeux grands !». Le paysage imaginaire s’efface soudain pour laisser place au visage de l’amant, qui porte lui-même les traces physiques de l’envoûtement, de la stupeur ou de l’envie. La narratrice y revient d’ailleurs quelques lignes plus bas : «Te voilà pâle, avec des yeux jaloux…». Elle relie ces signes de malaise physique au pouvoir enchanteur de sa propre parole : «Que t’ai-je dit !». Mais les visions se sont enfuies, comme celles d’un rêve, comme le montre la négation: «je ne sais plus…». Elle tente alors d’en retrouver quelques images, comme le souligne la répétition du verbe « parler » : «je parlais, je parlais de mon pays, pour oublier la mer et le vent…». Mais l’évocation du paysage réel, mer et vent, nous fait revenir à la situation initiale de la nouvelle : l’écrivaine est sur le bord de mer. Cependant, si son corps est revenu à la réalité, l’esprit de la narratrice reste encore lointain, perdu dans le souvenir du pays de l’enfance : «Tu me rappelles à toi, tu me sens si lointaine… ». Le champ lexical de l’arrachement suggère que ce retour au présent est vécu comme un exil : «qu’une fois encore j’arrache, de mon pays, toutes mes racines qui saignent…». La métaphore de l’arbre et du déracinement abonde dans ce sens. Avec les exclamations «Me voici ! de nouveau je t’appartiens.», le retour au réel est accompli. La phrase «J’ai parlé en songe…» donne à la fois une excuse et une précision sur la nature de la parole qui a fait naître tant de visions : il ne s’agissait que d’un rêve. La narratrice cherche à dévaloriser cette parole, à la faire apparaître comme mensongère et de peu d’importance: «Que t’ai-je dit ? Ne le crois pas!». Est-ce une ruse de la narratrice pour protéger son monde intérieuret en détourner l’attention de son auditeur, après s’être laissée aller à l’ouvrir à un étranger ? ou pour oublier elle-même des souvenirs qui la rendent nostalgique ? La ponctuation expressive laisse en tout cas apparaître un trouble. L’écrivaine nous fait ensuite comprendre que ces visions sont récurrentes, comme des moments de crise passagers: «Je t’ai parlé sans doute d’un pays des merveilles, où la saveur de l’air enivre ?…». La locution «sans doute» montre qu’elle ne se souvient plus exactement - ou fait mine de ne plus se souvenir - du paysage qu’elle a décrit. Les points de suspension laissent la place à la réponse de l’amant qu’on n’entend pas. Les défenses exprimées ensuite peuvent encore paraître douteuses : «Ne le crois pas! N’y va pas : tu le chercherais en vain.» La narratrice cherche-t-elle à protéger son monde secret ? La brève description qui suit montre pourtant que ce pays existe : «Tu n’y trouverais qu’une campagne un peu triste, qu’assombrissent les forêts». La négation restrictive (ne…que), à nouveau, alliée à l’adjectif «triste» et au verbe «assombrissent» ternissent ce paysage. On reconnaît cependant les éléments («campagne», «forêts») qui composaient les sublimes visions précédentes. Le «village paisible et pauvre» évoque sans doute Saint-Sauveur-en-Puisaye, tandis que la «vallée humide» semble bien correspondre à cette «vallée étroite comme un berceau» décrite plus haut. Quant à la «montagne bleuâtre et nue qui ne nourrit pas même les chèvres…», elle évoque bien la «montagne ronde» qui «bleuit» au début de l’extrait. L’adjectif péjoratif «pauvre», la négation «pas même» cherchent encore à en dévaloriser l’image. Mais les visions évoquées s’enracinaient donc bien sur un paysage réel. La narratrice réaffirme enfin son retour dans le réel et le temps présent, auprès de son amant : «Reprends-moi ! me voici revenue». Elle s’enquiert du paysage qu’elle avait rejeté au début de la nouvelle : «Où donc est allé le vent, en mon absence?». L’expression «en mon absence» rappelle cependant que ces visions ont été comme un véritable voyage en d’autres lieux. La narratrice se retourne vers la mer, qu’elle ne voulait plus voir et s’exclame: «vois ! la mer verdit déjà…». Un arrachement à la torpeur et à l’intériorité a lieu, avec les impératifs: «Ouvre la fenêtre et la porte, et courons vers la fin dorée de ce jour gris». Les verbes d’action restituent l’ouverture soudaine vers l’extérieur, l’élan vers la jouissance de l’instant présent. L’opposition des adjectifs de couleur «dorée» et «gris» symbolise la fin de la nostalgie : le gris, qui symbolise la mélancolie, laisse place au doré, qui matérialise la joie de l’instant présent. L’ouverture à l’autre est signifiée par la variation du possessif, passé de « mon » à « ton »: «car je veux cueillir sur la grève les fleurs de ton pays».
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Ainsi, tout en évoquant le caractère paradisiaque et enchanteur du paysage du passé, Colette montre le charme et le danger de la nostalgie, de sa puissance d’envoûtement qui fait apparaître des visions merveilleuses mais fait aussi frôler la mort, l’anéantissement de soi. S’il y a envoûtement ici, il concerne autant la narratrice, qui s’absorbe dans ses propres mots, que son lecteur. Car ce récit est aussi une mise en scène de la puissance du langage.
La Synesthésie : Un Outil pour Explorer le "Berceau"
La description de la nature chez Colette mêle les sensations : sons, parfum, couleurs, souvent aussi le toucher et le goût. C’est la synesthésie. Colette utilise la synesthésie pour rendre son "berceau" plus vivant et palpable pour le lecteur.
L'Enfance et le "Berceau" : Un Thème Récurrent
Le monde très personnel de l’enfance s’ouvre alors. Colette appelle ce monde «mon pays», ce qui laisse imaginer une vaste étendue. C’est que le jardin, pour l’enfant, constitue tout un monde où il construit ses jeux et son imaginaire. La comparaison entre la vallée et le berceau («une vallée étroite comme un berceau») donne à ce pays son caractère originel et fondateur dans la personnalité de l’auteur.
Colette songe alors à ce qu'elle a perdu, l'orgueil d'être une enfant précieuse, une âme extraordinaire… Vous n'imaginez pas quelle reine de la terre j'étais à douze ans ! [..] que vous m'auriez aimée ! […] et comme je me regrette ! La pensée de Colette et celle de Claudine se rejoignent alors sur ce regret mystérieux…
Le "Berceau" comme Source d'Inspiration
Le "berceau" de Colette est une source d'inspiration constante pour son œuvre. C'est un lieu de souvenirs, de sensations et d'émotions qui nourrissent son écriture.
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Colette et Balzac : Une Affinité Littéraire
Colette admirait Balzac et se reconnaissait dans son œuvre. Elle se "baignait" dans son univers romanesque, tout comme elle se plongeait dans ses propres souvenirs d'enfance.
Balzac joue pour elle le rôle d’une « Bible » façon Sido. Qu’admire-t-elle chez Balzac ? beauté idéale des sens. Colette, est très symboliquement perdu à la mort de l’amputé. romans qui “viennent de paraître”, contre ceux qui postulent un prix. leur érotisme sournois et d’une implacable cruauté, captivent l’auteur de La Chatte.
Colette, mélomane, écrit de nombreux compte-rendus de concert notamment dans le Gil-Blas.
Colette et Proust : Une Relation Complexe
La relation entre Colette et Proust était complexe, faite d'admiration mutuelle et de différences profondes. Tous deux étaient fascinés par la mémoire et l'enfance, mais ils les exploraient de manière différente.
Proust ? « Comme dans Balzac, je m’y baigne… Colette elle-même. « plaisir » « vif, honorable », un « devoir envers [s]oi-même », « de ne pas parler d’amour ». plongée sensorielle et infantile qu’elle amorce dès les Claudine. Marcel Proust, de son écriture, de son monde d’invertis. infantile que Proust, pour sa part, ne cesse d’emphatiser et de théoriser.
L'Écriture comme Exploration du "Berceau"
L'écriture est pour Colette un moyen d'explorer son "berceau", de retrouver les sensations et les émotions de son enfance. Elle utilise son écriture pour créer un monde sensoriel riche et vibrant, où le lecteur peut se plonger et partager ses souvenirs.
Se souvenir, pour Colette, c’est avant tout sentir. est aussi immédiatement un souvenir de violettes : « O violettes de mon enfance ! une solitude heureuse : « Ah ! j’en étais sûre ! »). d’imagination, comme on l’en a accusée ?
Colette nomme un « fond du rêve ». d’une géographie humaine ». le chatoyant, le fugace, le passionnant adjectif… apprivoisée ». juste, et se plaint de peiner quand cette grâce tarde. Mon nouveau travail chante. Il chante Boléro comme tout le monde. acte physique, un geste des mains et du corps tout entier.
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