La décision de la Cour suprême des États-Unis de revenir sur l'arrêt historique Roe vs Wade a déclenché une onde de choc à travers le pays, modifiant radicalement le paysage du droit à l'avortement. Cette décision, qui a mis fin à près d'un demi-siècle de protection fédérale du droit à l'avortement, a rendu aux États fédérés le pouvoir de fixer leurs propres règles en matière d'interruption volontaire de grossesse (IVG).
Le renversement de Roe vs Wade : Un séisme juridique
Le 24 juin, la Cour suprême des États-Unis a décidé de revenir sur l'arrêt Roe vs Wade, une décision historique qui reconnaissait depuis 1973 le droit à l'avortement à l'échelle nationale. Cette révocation a eu des conséquences immédiates et profondes, ouvrant la voie à des interdictions et des restrictions sévères dans de nombreux États.
Joe Biden, le président américain, a qualifié cette décision d'"erreur tragique". La révocation de Roe vs Wade a mis fin à une protection constitutionnelle qui était considérée comme un pilier essentiel de l'égalité femmes-hommes.
Le Missouri : Un État pionnier dans la restriction de l'avortement
Le Missouri, un État conservateur du Midwest, a été le premier à interdire quasi complètement l'IVG, quelques minutes seulement après la décision de la Cour suprême. Cette interdiction, mise en œuvre grâce à une "loi gâchette" (trigger law) qui attendait d'être activée depuis 2019, ne prévoit que de rares exceptions.
Depuis lors, seules les femmes connaissant des grossesses à risque peuvent recourir à un avortement dans le Missouri. Les autres, y compris les victimes de viol et d'inceste, n'ont plus ce droit. Les médecins qui pratiquent une IVG non autorisée risquent de cinq à 15 ans de prison.
Lire aussi: Avortement : Alabama et Missouri
Mike Parson, le gouverneur républicain du Missouri, s'est félicité de cette nouvelle loi, affirmant que l'État avait remporté son combat pour protéger des vies innocentes.
Un patchwork de lois étatiques : Interdictions, restrictions et "sanctuaires"
La révocation de Roe vs Wade a entraîné une mosaïque de lois étatiques sur l'avortement, créant un paysage juridique complexe et disparate à travers le pays.
États interdisant ou restreignant fortement l'avortement
Au moins huit États ont rendu l'avortement illégal quelques heures après l'annonce de la décision de la Cour suprême, et sept autres pourraient rapidement en faire de même. Ces interdictions sont souvent mises en œuvre grâce à des "trigger laws", des lois conçues pour entrer en vigueur immédiatement après la révocation de Roe vs Wade.
Dans ces États, l'accès à l'avortement était déjà très limité avant la décision de la Cour suprême. Par exemple, au Texas, la loi interdisait l'IVG dès la détection des premiers battements de cœur du fœtus, soit à environ six semaines de grossesse.
D'autres États, comme la Géorgie, l'Iowa, la Caroline du Sud et l'Ohio, devraient bientôt interdire l'avortement après six semaines de grossesse. Bien que l'IVG ne soit pas formellement interdite, ces restrictions limitent la plupart des avortements, car de nombreuses femmes ignorent être enceintes à ce stade.
Lire aussi: La pilule du lendemain après une IVG
États protégeant le droit à l'avortement
A contrario, certains États se sont engagés à faire de leur territoire des "sanctuaires" pour protéger le droit à l'avortement. La Californie, l'Oregon et Washington ont notamment publié un communiqué commun s'engageant à bloquer d'éventuelles demandes d'extradition de la part d'autres États pour les soignants ayant pratiqué des IVG et à supprimer les obstacles à la "télésanté" qui permet la prescription de pilule abortive à distance.
Le Colorado, le Connecticut, le Maine, le Massachusetts, le Minnesota, le New Jersey et New York ont également rappelé leur volonté d'ouvrir la possibilité d'avorter pour des résidents d'autres États.
Les conséquences de la révocation de Roe vs Wade
La révocation de Roe vs Wade a des conséquences considérables pour les femmes, les prestataires de soins de santé et la société américaine dans son ensemble.
Impact sur les femmes
Les femmes vivant dans les États qui interdisent ou restreignent fortement l'avortement sont confrontées à des choix difficiles et à des obstacles majeurs pour accéder aux soins dont elles ont besoin. Elles peuvent être contraintes de voyager hors de leur État pour avorter, ce qui peut être coûteux et difficile, en particulier pour les femmes à faible revenu.
La révocation de Roe vs Wade pourrait également avoir un impact disproportionné sur les femmes de couleur, qui sont plus susceptibles de vivre dans des États qui restreignent l'avortement et qui ont souvent moins de ressources pour voyager hors de l'État pour avorter.
Lire aussi: Avortement et liberté des femmes en France
Impact sur les prestataires de soins de santé
Les prestataires de soins de santé qui pratiquent des avortements dans les États qui les interdisent ou les restreignent sont confrontés à des risques juridiques et professionnels importants. Ils peuvent être passibles de poursuites pénales et civiles, et peuvent perdre leur licence médicale.
La révocation de Roe vs Wade pourrait également entraîner une diminution du nombre de prestataires de soins de santé qui pratiquent des avortements, ce qui rendrait encore plus difficile pour les femmes d'accéder aux soins dont elles ont besoin.
Impact sur la société
La révocation de Roe vs Wade a divisé davantage la société américaine sur la question de l'avortement. Les partisans du droit à l'avortement craignent que cette décision ne conduise à une augmentation du nombre de grossesses non désirées et d'avortements pratiqués dans des conditions dangereuses. Les opposants à l'avortement se réjouissent de cette décision et espèrent qu'elle conduira à une diminution du nombre d'avortements.
Le rôle du Missouri dans le mouvement pro-vie
Le Missouri occupe une place particulière dans le mouvement pro-vie (anti-avortement) aux États-Unis. L'État a imposé des restrictions de toutes sortes aux patientes, comme l'obligation de consentement d'un parent ou d'un tuteur légal pour les mineures ou l'instauration d'un délai de réflexion de 72 heures avant l'opération.
Les parlementaires anti-avortement, majoritaires à l'Assemblée législative et au Sénat de l'État, ont rendu la gestion des cliniques impossible en les soumettant à des règles draconiennes. Résultat : seules 160 IVG chirurgicales ont eu lieu en 2020 dans l'ensemble du Missouri, soit une chute de 97 % en 10 ans. Le nombre de cliniques d'avortement a également fondu comme neige au soleil.
L'Illinois : Un refuge démocrate pour les femmes enceintes
Pour les femmes du Missouri qui veulent une IVG, cela signifie parfois faire des heures de route pour se rendre dans les États voisins où les règles sont moins strictes. L'Illinois, un bastion démocrate où l'avortement tardif (entre 24 et 28 semaines) est autorisé, est leur destination de choix.
En 2019, Planned Parenthood a ouvert une clinique à quelques minutes de la frontière avec le Missouri pour en faciliter l'accès. Et des associations ont levé des fonds pour soutenir financièrement les patientes défavorisées, en grande partie noires et hispaniques, qui n'ont pas les moyens de se loger ou de se déplacer.
Les "centres de grossesse de crise" : Un cheval de Troie de la lutte anti-IVG
Les "centres de grossesse de crise" (crisis pregnancy centers) sont des structures qui veulent offrir une alternative à l'avortement. Ils permettent aux femmes enceintes d'accéder à différents services (cours de parentalité, logement, soins médicaux, aide sociale…) pour les convaincre de garder leur enfant et de tourner le dos à l'IVG.
Ces entités sont souvent critiquées par les pro-avortement, qui les accusent d'utiliser des fonds publics de manière opaque et de se faire passer pour des centres de planning familial afin d'attirer et de décourager les candidates à l'avortement.
Les défis juridiques et les zones d'ombre
À Kansas City (Missouri), Lisa Larson-Bunnell, avocate dans un hôpital, constate régulièrement les difficultés d'application de la "loi gâchette" qui interdit l'avortement. En cause : le flou autour de ce qui constitue une grossesse à risques et une urgence médicale, cas de figure où l'IVG demeure autorisée.
La juriste cite notamment les grossesses extra-utérines. Non traitées, elles peuvent provoquer des hémorragies intra-abdominales fatales : « Les médecins ont tendance aujourd’hui à attendre que ces grossesses atteignent un stade critique pour procéder à l’avortement et être sûrs de rester dans les clous de la loi », regrette Lisa Larson-Bunnell.
Le flou subsiste aussi autour de certains médicaments comme le méthotrexate. Utilisé pour les avortements, il sert aussi à traiter l’arthrite et le cancer. « À cause de cette zone grise, les médecins mettent plus de temps à prendre des décisions. Ils se posent des questions qu’ils n’avaient pas à se poser avant, car ils craignent de perdre leur licence et leur liberté. Or, dans le cas de certaines grossesses, on sait à quel point il est important de trancher rapidement », reprend l’avocate.
Les répercussions économiques et politiques
Les conséquences de cette croisade anti-IVG ne se font pas uniquement ressentir dans les hôpitaux de Kansas City. Cette agglomération en forte croissance, qui abrite de nombreuses grandes entreprises et des start-up dynamiques dans la tech, les télécoms et la logistique, redoute désormais les conséquences économiques de l'interdiction.
Au Kansas, à l’ouest du Missouri, c’est l’onde de choc politique que l’on ressent. Le 2 août, les électeurs ont largement rejeté un amendement à la Constitution de leur État qui aurait ouvert la voie à l’interdiction de l’IVG.
Les perspectives d'avenir
La révocation de Roe vs Wade a ouvert un nouveau chapitre dans la bataille pour le droit à l'avortement aux États-Unis. Les partisans du droit à l'avortement se mobilisent pour protéger l'accès aux soins dans les États qui le permettent et pour lutter contre les restrictions dans les États qui l'interdisent.
L'avenir du droit à l'avortement aux États-Unis reste incertain. Il est probable que cette question continuera de diviser la société américaine et de jouer un rôle important dans les élections à venir.
tags: #avortement #usa #missouri #lois #et #statistiques