L'avortement aux États-Unis est un sujet complexe et polarisant, marqué par des évolutions législatives significatives et des disparités d'accès considérables. Cet article examine les statistiques récentes, les tendances émergentes et les implications de ces changements sur la santé des femmes et la société américaine. L’évaluation chiffrée de l’avortement aux Etats Unis s’appuie généralement sur deux sources différentes. La première source est publique : il s’agit du Center for Disease Control and Prevention, CDC, une agence fédérale dépendant du Département (ministère) de la Santé et basée près d’Atlanta (Géorgie). La seconde source régulière est privée : il s’agit de du Guttmacher Institute, un institut fondé en 1968 par Alan Guttmacher et basé à New York. Alan Guttmacher était un gynécologue obstétricien américain, qui a présidé la PPFA (Planned Parenthood Federation of America), le planning familial américain de 1962 à 1974.
Sources de Données et Méthodologies
L’évaluation chiffrée de l’avortement aux Etats Unis s’appuie généralement sur deux sources différentes: le Center for Disease Control and Prevention (CDC) et le Guttmacher Institute. Le site du CDC fournit à la fois des chiffres sur l’avortement et des informations sur la collecte de ces données. Etant une agence fédérale, le CDC s’appuie généralement sur 52 « reporting areas » qui sont en fait les Agences de Santé de chaque Etat américain, ainsi que la Capitale (Washington District of Columbia) et la ville de New York. Il est important de noter qu’il n’y a pas d’obligation de remontée des chiffres. La collecte du CDC se fait sur une base de volontariat. Ainsi, la Californie et le New Hampshire ne fournissent pas des données au CDC depuis plusieurs années. Le CDC a démarré cette collecte, sous le nom de « CDC Abortion surveillance system » depuis 1969, dans un rapport plus global appelé MMWR (Morbidity and Mortality Weekly Report). Le rapport le plus récent publié en 2021, porte sur 2019. Entre 2010 et 2019, 48 régions ont chaque année remonté des chiffres vers le CDC. Le Guttmacher Institute produit des données à partir de remontées faites par les établissements. Les enquêtes ne sont pas conduites chaque année.
Tendances Nationales de l'Avortement
Malgré des données incomplètes, les chiffres reportés par le CDC montrent une tendance à la baisse au niveau national du taux d’avortement depuis un pic de 25 pour mille en 1979. Ce taux était autour de 14 en 1973, année de l’arrêt Roe vs Wade (voir notre FA à ce sujet). Le taux passe aux alentours de 16 en 2000, et poursuit une baisse lente sur les deux dernières décennies. Cette baisse a lieu dans un contexte de baisse de la natalité et de vieillissement de la population. Les données disponibles sur le site date de 2017 et font état d’un taux d’avortement à 13.5 pour mille, avec un total d’avortement pour les Etats Unis de 862320.
En 2019, le CDC fait état d’environ 630000 avortements dans 49 régions (La Californie, le Maryland et le New Hampshire n’ont pas reporté). Le taux d’avortement, défini pour 1000 femmes âgées de 15 à 44 ans, se situe à 11.4 pour mille dans les régions ayant reporté des chiffres. Par comparaison, le taux en France se situe à 15.7 en 2019. Les femmes âgées de 20-24 ans et de 25-29 ans représentent respectivement 27.6% et 29.3% des femmes ayant avorté aux Etats Unis. Environ 18% des grossesses se terminent ainsi par un avortement provoqué. Du point de vue de l’avancement de la grossesse, 79.3% des avortements ont lieu lors des 9 premières semaines de grossesse et 92.7% ont lieu avant la quatorzième semaine.
Une nouvelle étude publiée par le Guttmacher Institute révèle qu'environ 518 940 IVG ont été effectuées par des praticiens aux Etats-Unis au cours des six premiers mois de 2025. Ce chiffre marque un renversement de la tendance observée précédemment, avec une diminution du nombre de femmes traversant les frontières de leur État pour avorter.
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Disparités Ethniques et Socio-économiques
L’origine ethnique des femmes ayant avorté est l’objet de nombreux commentaires dans les médias récemment. Sur les 29 régions fournissant des données, les femmes afro-américaines représentent 38.4% des avortements, avec un taux d’avortement de 23.8 pour mille. La population américaine d’origine africaine représentant 12.7% de la population américaine, la disproportion est donc très importante. Le revenu moyen des ménages américains en 2019 est estimé par le Census Bureau, équivalent américain de l’INSEE, à 67000 dollars contre une moyenne à 45870 dollars pour la population afro-américaine. Ces indications montrent une situation similaire à celle de la France, où l’avortement peut s’avérer un marqueur d’injustice sociale.
Variations Régionales
Un dernier fait notable : le taux d’avortement varie fortement entre les « reporting areas ». Il est le plus élevé dans la ville de New York, à 27.2 pour mille, et le plus bas dans le Missouri à 1.2. Le Texas se situe à 9.5 et l’Etat du Colorado, le premier à avoir dépénalisé l’avortement en 1967 se situe à 7.6. La baisse la plus importante a été constatée dans les Etats qui ont interdit l’avortement après six semaines de grossesse en 2024, ainsi que dans les Etats limitrophes de ceux qui ont instauré une interdiction quasi totale. En Floride, par exemple, le nombre d’avortements pratiqués au cours des six premiers mois de 2025 a diminué de 27% par rapport à la même période l’année précédente. La Floride a interdit les IVG après six semaines de grossesse en 2024 contre 15 auparavant.
Impact du Renversement de Roe vs Wade
Depuis le renversement de l’arrêt Roe vs Wade en 2022, une vingtaine d’Etats américains ont restreint ou interdit l’avortement. Pourtant, le nombre de procédures continue d’augmenter. La décision de la Cour suprême, prise en juin 2022, de révoquer l’arrêt Roe vs Wade qui garantissait le droit d’avorter sur tout le territoire des États-Unis a bien des conséquences pour les Américaines, mais pas sur le nombre total d’avortements pratiqués dans le pays. Dans un article publié jeudi 7 septembre, le New York Times compare des données portant sur les six premiers mois de l’année 2023 avec la même période en 2020 en se basant sur les estimations d’un nouveau rapport de l’Institut Guttmacher, qui milite pour l’accès à la contraception et à l’interruption volontaire de grossesse (IVG). De janvier à juillet 2023, 511 000 IVG ont été pratiquées dans les 36 États qui autorisent encore l’avortement. Sur la même période en 2020, 465 000 avortements ont été pratiqués dans l’ensemble des cinquante États Américains où l’avortement était légal.
Dans les 30 jours suivant la décision Dobbs, 43 cliniques dans 11 États ont cessé de fournir des soins d’avortement. Cent jours après la décision, ce nombre est passé à 66 dans 15 États et aucun établissement pratiquant l’avortement n’était plus en activité dans les 14 États appliquant une interdiction totale de l’avortement. Si l’on a assisté à l’ouverture de nouveaux établissements dispensant des avortements là où les lois demeurent plus progressistes, entre 2020 et 2024, le nombre total de cliniques physiques proposant des soins d’avortement aux États-Unis est passé de 807 à 765. Cette tendance se poursuit.
Voyager pour Avorter
La carte ci-dessus montre que les États plus permissifs sur la question de l’avortement et qui sont frontaliers avec des États qui ont interdit l’IVG “ont absorbé de nombreuses patientes venues de ces États où l’avortement est interdit”, observe le New York Times, en soulignant que l’accès à la pilule abortive s’est aussi élargi, notamment grâce à la télémédecine. Ces données indiquent que des milliers de femmes ont dû traverser les frontières de leur État pour pouvoir se faire avorter ailleurs, notamment dans les États limitrophes qui ont assoupli leur législation sur l’avortement et ouvert de nouvelles cliniques afin de pouvoir s’occuper d’elles. Les données indiquent également une hausse du nombre d’avortements chez les Américaines vivant dans des États où la procédure est légale.
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Aux Etats-Unis, l’avortement est comptabilisé de deux manières : l’institut Guttmacher fournit un sondage à tous les instituts pratiquant l’avortement aux Etats-Unis et extrapole les résultats à partir des réponses obtenues et les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, une agence fédérale, remonte chaque année les chiffres que les praticiens leur font remonter sur la base du volontariat. Ces deux comptages restent des estimations, mais celui de l’institut est généralement considéré comme plus proche de la réalité, d’autant que le changement de législation aurait découragé de nombreux médecins à communiquer sur ces chiffres.
Téléconsultation et Avortement Médicamenteux
Entre 2022 et 2024, le nombre d'avortements "pratiqués à distance" aux Etats-Unis est passé de 7 à 23 %. Pour la Société de planification familiale, une ONG internationale qui défend le droit à l’avortement, ce "retour à la normale" a été possible grâce à la téléconsultation. D'après la Société de planification familiale, le nombre d'IVG par téléconsultation a explosé en deux ans. En proportion, moins d’un avortement sur dix était réalisé à distance à la fin 2022, contre près d’un sur quatre aujourd’hui. Concrètement, dans les Etats où il est toujours possible d’obtenir une pilule abortive sur ordonnance - ceux où l’avortement est possible jusqu’à six semaines de grossesse par exemple - les médecins n’ont qu’à envoyer une prescription. Dans ceux où la pratique est abolie, ils font alors parvenir le médicament directement par voie postale. Les femmes des Etats sudistes sont alors laissées seules face à l’interruption de leur grossesse.
Ainsi aux États-Unis, le nombre total de médicaments envoyés pour des avortements autogérés a augmenté d’environ 27 838 au cours des 6 mois suivant Dobbs (de juillet à décembre 2022), soit bien plus que ce qui était attendu selon les données préalablement collectées. Aussi, un nouveau type de prestataire - les cliniques « virtuelles » ou uniquement en ligne - a élargi les options de soins en proposant des services d’avortement médicamenteux via la télésanté. Si les avortements aux États-Unis demeurent pratiqués encore majoritairement dans des établissements physiques, d’octobre à décembre 2023 un avortement sur cinq (18 %) a été réalisé grâce à la télésanté.
Bataille juridique
Désormais, une intense bataille juridique entre Etats commence. En février dernier, l’Etat du Texas a attaqué une docteur new-yorkaise pour avoir fourni des pilules abortives à des patientes texanes et lui demander d’arrêter sa pratique. La plainte a été jugée irrecevable par un administrateur de l’Etat de New York où une loi a été récemment adoptée pour protéger les médecins qui pratiqueraient ce type d’IVG à distance. Quelques jours plus tard, une seconde plainte contre la même professionnelle a été déposée en Louisiane, demandant cette fois une arrestation pure et simple. Là encore, l’Etat de New York a refusé d’accéder à la demande de l’Etat sudiste, mais la médecin risque une arrestation si jamais elle se rend à la Nouvelle-Orléans par exemple.
Conséquences sur la Santé Maternelle
Au Texas, une étude réalisée par le Gender Equity Policy Institute (GEPI) révèle une forte augmentation des décès maternels depuis l’adoption de la loi interdisant l’avortement en 2021. Selon le texte qui repose sur des données publiques des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), le taux de mortalité maternelle dans l’Etat a augmenté de 56 % entre 2019 et 2022, tandis qu’il n’a crû que de 11 % aux Etats-Unis. Ce phénomène semble directement lié à l’interdiction des soins liés à l’avortement adoptée par le Texas, qui est l’une des lois les plus restrictives du pays, rapporte NBC News.
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Les chercheurs du GEPI attribuent une hausse rapide des décès maternels à cette nouvelle législation. « Il n’y a qu’une seule explication à cette différence spectaculaire dans la mortalité maternelle », explique Nancy L. Cohen, présidente du GEPI. « Toutes les recherches pointent vers l’interdiction de l’avortement au Texas comme principal facteur de cette augmentation alarmante. » Elle estime que le Texas pourrait être un précurseur de ce qui pourrait arriver dans d’autres Etats ayant des lois similaires.
Témoignages et Expériences Personnelles
Le Dr Leah Tatum, gynécologue-obstétricienne à Austin, explique qu’elle a constaté un doublement des demandes de stérilisation après l’adoption de la loi. Kaitlyn Kash, une mère de 37 ans vivant à Austin, a dû se rendre au Kansas pour interrompre sa grossesse en raison de la loi SB 8. Elle décrit l’expérience comme dégradante, notamment lorsqu’elle a été harcelée par des manifestants devant la clinique.
Impact Sociologique et Politique
Alors que le nombre d’IVG aux Etats-Unis n’a jamais été aussi bas et qu’une majorité ne remet pas en cause ce droit, de nombreux Etats, dont l’Alabama, ont voté des textes destinés à en limiter l’accès. Le combat politique pour revenir sur l’accès à l’IVG, aussi récurrent soit-il aux Etats-Unis, est porté par une minorité, ainsi que le rappellent les différentes études citées par le Washington Post. Seulement 10 % de la population serait pour l’interdiction totale de l’avortement tandis que 19 % souhaiteraient le rendre illégal « dans la plupart des cas ». Deux tiers (entre 64 % et 66 %) des Américains ne veulent pas revenir sur ce droit garanti par la Constitution, tandis que 23 % à 28 % y sont favorables.
Mobilisation et Résistance
Le drame de Lauren Miller, comme celui de tant d’autres Américaines percutées par l’abrogation de Roe vs Wade, a fait naître une nouvelle génération de militantes féministes. Amirah Coronado et Lexie Rodriguez, 17 ans chacune, en font partie. En ce splendide matin de mai, les deux amies font le pied de grue devant le Sénat de l’Arizona, à Phoenix, un bandana rose dans les cheveux et le poing levé. Autour d’elles, une foule de militants anti-IVG brandissent leurs pancartes dressant un parallèle entre l’avortement et l’Holocauste. L’ambiance est électrique. Chaque camp est venu assister à la mise au vote, par les démocrates, de l’abrogation d’une vieille loi interdisant complètement l’IVG en Arizona.
Perspectives d'Avenir et Enjeux Politiques
Le retour de Donald Trump à la Maison blanche suscite de nombreuses inquiétudes en matière de droits humains. Son premier mandat avait été marqué par des politiques ou des actions discriminantes et xénophobes. Les violations des droits des femmes, notamment en lien avec le droit à l’avortement, observées précédemment appellent à la plus grande vigilance. Le mardi 10 septembre, devant les caméras d’ABC, les deux candidats à la présidentielle, Kamala Harris et Donald Trump, débattent à couteaux tirés au sujet de l’avortement. La candidate démocrate réaffirme sa volonté de redonner aux Américaines le droit d’interrompre leur grossesse. Le candidat républicain n’est pas à l’aise sur le sujet, il sait qu’il peut lui coûter des voix.
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