L'avortement, ou interruption volontaire de grossesse (IVG), est une question complexe et controversée, particulièrement dans le monde arabe où les opinions religieuses, les traditions culturelles et les considérations sociopolitiques se croisent. Si le terme arabe général pour avortement est إجهاض (ijhad), les nuances de sa définition et de sa légalité varient considérablement à travers les pays et les interprétations de la loi islamique. Cet article vise à explorer les différentes perspectives sur l'avortement dans le monde arabe, en tenant compte des facteurs religieux, légaux et sociaux.
La loi Veil et l'avortement dans le monde
En France, la loi Veil du 21 décembre 1974, initialement votée pour cinq ans puis reconduite définitivement en 1979 avec des restrictions supplémentaires, a légalisé l'avortement. Luc Boltanski a souligné l'importance sociologique de cette loi. En 2022, la Cour suprême des États-Unis est revenue sur le droit à l’avortement dans l’arrêt Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization, ce qui a permis à Kamala Harris de se positionner sur un sujet porteur électoralement.
L'avortement dans le monde musulman : un paysage complexe
Près de 80 % des femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord vivent dans des pays où le droit à l’avortement est restreint, voire interdit sauf pour sauver la vie de la mère (55 %) ou préserver sa santé physique ou mentale (24 %). Seules la Turquie et la Tunisie autorisent les avortements volontaires sur demande de la mère. Même dans ces pays, l'accès à l'IVG peut être entravé par des obstacles sociétaux et des jugements négatifs.
Comme partout ailleurs, dans les pays à majorité musulmane, l’avortement est un sujet controversé, notamment au regard de la loi islamique. Même dans les pays où l’IVG est légale, comme en Turquie, ce droit est constamment remis en question par des opposants politiques et religieux. De même, en Tunisie, en dépit de la loi qui les y autorise, les femmes qui décident d’avorter doivent souvent faire face au jugement négatif du personnel médical et de la société.
Perspectives islamiques sur l'avortement
En général, les autorités religieuses musulmanes considèrent que l’avortement interfère avec la volonté d’Allah (Dieu) qui, seul, a droit de vie et de mort. Cependant, les différents courants de l’islam n’ont pas tous le même point de vue sur la question.
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Le dogme hanafite : Majoritaire au Moyen-Orient, en Turquie et en Asie centrale, il considère l’avortement (ıskât-ı cenîn, « expulsion du fœtus ») comme mekrouh (indésirable) plutôt que haram (interdit) à moins de 120 jours de grossesse, car le fœtus n’a pas d’âme avant ce délai. La décision revient au mari et ne constitue pas un droit pour la femme.
Le chafiisme : Dominant en Asie du Sud-Est et dans certaines régions d’Afrique, il autorise les IVG jusqu’à 40 jours de grossesse. Certains imams chafiistes tolèrent l’avortement jusqu’au 120e jour.
Le hanbalisme : Majoritaire en Arabie saoudite et aux Émirats Arabes Unis, il n’a pas d’opinion tranchée, mais certains chefs religieux autorisent l’avortement jusqu’au quatrième mois.
Le malikisme : Prédominant en Afrique du Nord, il considère le fœtus comme un être vivant en devenir et interdit totalement l’avortement.
Tous les dogmes islamiques estiment qu’à compter de 120 jours après sa conception, le fœtus a une âme, et aucun n’autorise l’avortement après cette date.
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Sami El Mushtawi, chef du département culture du Centre culturel islamique, a expliqué qu’il n’y a pas de paragraphe explicite dans le Coran qui parle d’avortement. Cependant, il y a un verset qui dit : « Ne tuez pas vos enfants par peur de la pauvreté. C’est Nous qui pourvoyons à eux, et vous aussi. Les tuer est un grand péché. » « Ce verset signifie que vous ne pouvez pas vous faire avorter parce que vous craignez de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de vos enfants ou de leur donner une vie décente », déclare El Mushtawi. Cependant, toutes les facultés de droit musulmanes acceptent que l’avortement soit pratiqué si la poursuite de la grossesse met en danger la vie de la mère.
Évolution de la législation : de l'Empire ottoman à nos jours
Dans nombre de pays à majorité musulmane, la jurisprudence islamique a influencé la législation relative à l’avortement. Toutefois, au fil du temps, de nouvelles préoccupations sociopolitiques ont émergé, et cette législation a été remaniée.
En 1858, le Code pénal de l’Empire ottoman, inspiré du code pénal français de 1810, interdit et criminalise l’avortement, harmonisant la législation française et le dogme islamique. L’avortement est légalement déclaré haram dans tous les territoires sous domination ottomane. Les poursuites intentées visent principalement les professionnels de santé plutôt que les femmes elles-mêmes.
Suite à cette réforme, beaucoup d’ex-membres de l’Empire mettent en place des lois restrictives sur l’avortement. Cependant, lorsque l’on observe les pays à majorité musulmane, on constate que ces lois sont assez diverses, dans le sens où elles autorisent et interdisent l’avortement pour différentes raisons. Aujourd’hui, dans beaucoup de ces pays, il n’est souvent autorisé que lorsque la vie de la femme est en danger, quand le fœtus est malformé ou quand la grossesse résulte d’un acte criminel, comme un viol. Mais, même si ces principes permettent à quelques femmes d’y avoir recours, ils renforcent la supervision médicale et les procédures légales, et ne laissent aucune place aux avortements volontaires.
Conséquences des restrictions et alternatives
Restreindre l’accès à l’avortement ne fait que le rendre clandestin et dangereux. Chaque année, 47 000 femmes meurent de complications liées à un avortement pratiqué dans de mauvaises conditions. Après l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont la région du monde où le taux de mortalité maternelle est le plus élevé. De plus, les restrictions du droit d’accès à l’avortement affectent davantage les femmes les plus pauvres.
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Grâce à l’avortement médicamenteux et à la télémédecine, des alternatives sûres se multiplient hors du cadre légal. Un grand nombre de femmes vivant dans des pays à majorité musulmane, ou dans d’autres pays qui limitent l’accès à l’avortement, consultent des services de médecine en ligne pour demander de l’aide et recevoir des informations sur la façon de s’auto-administrer les pilules abortives obtenues par ce biais. Des études prouvent que l’avortement télémédicalisé est sûr et efficace en début de grossesse.
Women on Web (WoW), l’un de ces services en ligne, aide environ 60 000 femmes chaque année. Le contenu du site est traduit en 16 langues, dont l’arabe, le farsi et le turc. Néanmoins, dans certains pays comme l’Arabie saoudite et la Turquie, l’accès au site est prohibé. Pour contourner la censure, les femmes utilisent une application sur leur smartphone.
Défis et militantisme
Aujourd’hui, il semble que l’IVG soit haram, illégale et clandestine dans la majeure partie du monde musulman. En dépit de cela, les femmes continuent à défier le statu quo et les lois archaïques par leurs pratiques quotidiennes et leur militantisme. En 2012, en réaction à un projet de loi visant à restreindre l’accès à l’avortement en Turquie, des centaines de femmes ont manifesté à Istanbul pour défendre la liberté de choix, clamant leur droit d’avorter en toute sécurité et de disposer librement de leur corps : « L’avortement est un droit. La décision d’avorter appartient aux femmes »(Kürtaj haktır, karar kadınların).
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